CHAPITRE XI
Dfuxiiiiic question. L'Angleterre a-t-elle bien mérité de?* peuple;? de l'Asie pour leur amélioration morale, pour les progrès de Tin-
I telligence, des lumières, du christianisme ? A-t-elle au moins répandu dans TUindoustan quelques-uns des avantages de la ciYili^«tion moderne ? A-t-elle fait le premier pas dans cette voie ?
C'est encore négativemeiil ({iril faudra répondre, I\'utétrc la lâche n'était-elle pas aisée ; mais ra-t-(yi franchement entreprise? a-t-on pensé 4 antre chose qu'à exploiter? Et dans les essais rpic l'on a faits a-t-on pris les meilleurs moyens?
S'il est im fait constaté et généralement reconnu, c'est que la civilisation dans l'bide n'a pas fait un paa depuis les temps d'Alexandre jusqu'à nos jours. Le sabre pro« sélytique des musulmans et la douce lumière des doctrines du christianisme n'ont pu ni briser ni pcnêlrer l'édifice roidc et escarpé des institutions hindoues: croyances religieuses, mœurs, usages, habillemenls,
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culliuv, tout est resté immuable comme les temples d'Ellora taillés dans ses montagnes de granit.
L'influence tant vantée des missions prolestantes et des missions anglaises en général est absolument nulle : elles n*ont d'autres prosélytes que des enfants sans parents que les missionnaires acliôtent en bas âge, et qui plus tard retournent presque tous à la religion de leurs compatriotes. Il faut le dire aussi, les sectateurs du Christ ne sont guère plus charitables, plus humbles que les disciples de Brahma ou de Mahomet. Quant à la charité, celle des Indiens est immense, universelle; elle s'étend jusqu'aux animaux : ceux-ci trouvent des hôpitaux que ne trouvent pas les hommes. Dans les rapports de la vie privée, celte charité va jusqu'à partager son dernier morceau de pain avec le parent le plus éloigné. Le dernier fils qui survivra dans une famille soutiendi*a non-seulement les vieux parents, mais les veuves et les (Mifants de tous ses frères, ou mourra de faim à côté d'eux en essayant de les nourrir de son travail. J'ai yn celui de mes gens qui ne recevait à mon service que b francs par mois, sur lesquels il devait se nourrir et s'habiller, ne jamais passer devant un mendiant de sa religion, fakir ou joghi, sans lui donner une paice, environ 2 centimes. A quoi bon prêcher l'abstinence à des hommes dont les pénitences sont si terribles, qu'elles auraient peut-être effrayé nos premiers martyrs ? Sont-ils bien venus à prêcher l'humilité à de pareils honunes, ceux qui les méprisent îivec toute leur morgue nationale, parce qu'ils sont un autre peuple, parce qu'ils sont vain- (His et timides, parce que leur peau est d'une autre luiance, ceux à qui il faut des palais, des palanquins, <ies voitures et de nombreux domestiques? Aussi vous
pouvez parcourir Tlnde, assister au service divin dans les temples du Bengale, de Bombay ou de la présidence de Madras, c'est toujours la même chose ; vous n'y trouverez aucune oreille hindoue pour recueillir Li parole du Seigneur, aucune voix pour interrompre colle de Tofficiant, si ce n*est l'écho de la voûte : on prêche dans lo désert.
On est moins étonné de leur peu de succès quand on relit les observations toujours si pleines de bonne foi do Jacquemont, qui certes n'était pas d'un cathohcisme Irop exclusif. « Les missionnaires anglais, dit-il, s'étonnent de ne pas faire de conversions ! Ils ont une femme, des chevaux, des domestiques ; ils habitent une maison commode et se disent missionnaires ! Quelques missionnaires cathoUques (généralement portugais de Goa,, français de Chandernagore ou du collège des jésuites de Pondichéry) courent le pays à pied et nu-pieds pour convertir les infidèles. Ils en ont converti beaucoup, ils en convertissent encore. Ils s'y prenaient comme les apôtres, et comme eux souvent ils ont réussi. Les missionnaires protestants, et généralement les missionnaires anglais, attendent patiemment chez eux que les infidèles se présentent,
« Est-ce bien là un apôtre, cet homme qui professe la chimie, imprime, bâtit des maisons, fait du papier, le commerce et la banque ? Les missionnaires anglais forment une communauté et une colonie, religieuse en Lurope, industrielle dans l'Inde, qui s'arrondit passablement sur les deux rives du Gange, mais ramène trèspeu de brebis au divin pasteur. »
Quant à ces écoles anglaises dont on nous fait tant de )>niit, étabhes à Calcutta, Madras, Bombay, Agra, Delhi,
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Renarès, où les fils des babous (riches Hindous) et des sowcars (courtiers) envoient seuls leurs enfants, quel est leur but réel et avoué? quelle eM leur direction, leur influence sur la société? Leur nomenclature suffira pour r.ous la faire comprendre.
!• Nous avons d'abord le Calcutta-Madrassàh ou Collège Tnahomé tan y fondé par Warren Hastings en 1781. Les bâtiments ont coûté 57,000 roupies, et le gouvernement souscrit 5,000 livres stei'ling par an pour soutenir cette institution, dont le but avoué est de faire de savants et pieux musulmans, et, pour résuUat,de former des légistes, des conseillers et des écrivains (selon le code mahométan) pour les cours de justice de la Compagnie. Le nombre des élèves est fixé à cent, divisés en cinq classes, recevant chacun, suivant sa classe, depuis 6 Jusqu'à 15 roupies par mois. Le moullah en chef ou recteur reçoit 400 roupies par mois, son premier assistant 100, le second 80, le troisième 60, le quatrième 50. Les études sont indiquées dans le programme suivant : Philosophie naturelle, théologie et lois selon le Koran, astronomie, géométrie, arithmétique, logique, rhétorique, persan et arabe; on y a ajouté en 1827 une classe de médecine, et en 1828 une classe d'anglais.
2® Le collège hindou sanscrit de Calcutta, fondé en 1821. Les bâtiments ont coûté 120,000 roupies, et le gouvernement affecte une rente annuelle de 3,000 livres sterling pour aider cet étabhssement dont le but est absolument semblable à celui du collège mahométan, c'està-dire de former, pour les coitrs de justice de la Compagnie, des conseillers hindous savants dans les lois et la religion de Brahma. H y a également cent élèves, quatorze professeurs (imndits) ei un bibliothécaire. Cours
AVANT ET APHÈS L'INSURKECTION, ÎTl
(V études : Ihëologie et rituel brahmanique, médecine et botanique, mathématiques, métaphysique, philosophie, histoire, poésie, et surtout les lois d*après les Yédas.
3* Le collège hindou sanscrit de Benarès, fondé en 1791 : contribniion du gouvernement, 2?000 livres sterling. Établissement : un chef pundit ou recteur, huit professeurs, neuf étudiants soldés, un certain nombre reçus gratis; le reste des élèves est admis en payant une pension. La discipline intérieure, comme dans le collège hindou de Calcutta, est réglée sur le dherma shestra (chapitre de Téducation dans les Védas). Le cours d'études est aussi le même.
4* et 5° Les collèges d'Agra et de Delhi en tous points semblables aux précédents.
6*» et 7** A Calcutta, le collège anglo-indien et le collège anglais, destinés à recevoir les élèves sortant des établissements mentionnés ci-dessus et à compléter leur instruction en anglais, persan et arabe ainsi qu'en littè- •rature.
8* Enfin Bishops-CoUege, le setd collège chrétien, fondé parTévêque Middleton, assisté par la société pour la propagation de TÉvangile, qui reçoit des enfants déjà chrétiem, européens ou indigènes, de Tâge de quatorze ans et au-dessus. 11 y a dix places gratuites d'élèves en théologie et dix aussi gratuites d'élèves laïques.
Le système d'instruction est le môme, mais sur une échelle beaucoup moindre, pour les présidences de Madras et de Bombay.
Les missionnaires luthériens, calvinistes et anabaptistes ont ensuite fondé en diverses localités un nombre considérable d'écoles primaires, où Ton apprend Fanglais, le latin, l'arithmétique et une géographie tron-
quée. Elles n*ont seni jusqu'à présent qu*à faire des pédants fort ignorants qui deviennent une plaie poiu' leurs compatriotes, et, je crois, pas un seul néophyte de bonne foi. Elles n'ont abouli qu'à prouver leur impuissance. C'est que la civilisation est Je produit du bonheur matériel au moins autant que de l'étude; elle ne pr^nd point racine dans la misère : ce n'est qu'en augmentant le confortable, en généralisant les goûts de la vie civilisée qu'on parvient à l'étendre, « Ce n'est qu'aprés avoir amélioré la position physique de l'individu qu'on devrait s'occuper de sa position morale :. l'homme qui a faim, qui a froid, qui souffre, réclame avant tout des aliments, des vêtements ou les moyens de s'en procurer. »
Nous avons vu que les Anglais ne prenaient pas ce chemin. « Dans une contrée où il y a tant de malheureux, on chercherait en vain un seul hôpital civil, un seul bureaii de bienfaisance; il n'y a que les soldats et les employés du gouvernement qui aient droit à sa charité ou à ses bienfaits ^ »
Si l'on voulait que les missions anglaises étendissent et consolidassent leur influence dans le pays, il faudrait surtout que le gouvernement anglo-hindou se montrât moins pénétré de Timportance de la mythologie brahmanique; qu'un lord Auckland, par exemple, n'allât point offrir des présents à l'autel d'une idole, et qu'un lord EUenborough fit moins d'embarras pour les portes d'un temple de Sonmaulh. Durant les fêtes de la Dourgah et de la Kali, déesses de là lubricité, de la prostitution et de l'assassinat, les canons du fort William ne devraient
* Impressions dun myagenr.
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point Ipiiner en leur honneur. Est-ce qu'un gouvernement qui se respecte devrait rendre hommage à un pareil culte? Devraît-il enfin, comme les brahmes, exploiter la crédulité des pauvres Hindous et vivre aux dépens de certaines pagodes. Aux yeux du peuple, ces honneurs et cet impôt lui-même ne doiv^nt-il^ pas prouver toute l'importance qu'on attache à ces cérémonies? ne doivent-ils pas contribuer à les perpétuer?
De l'instruction primaire, — Les Anglais voudraient s'attribuer au moins le mérite de la situation vraiment remarquable de l'instruction primaire dans l'Hindoustan, puisque des calculs récents donnent, pour la proportion des enfants sachant lire et écrire, le rapport de un à cinq sur le nombre total de la population, tandis qu'en France il n'est que de un à dix-sept. Mais cette situation était la même avant eux, elle est la même dans tous les pays orientaux; ils l'ont trouvée toute faite et no l'ont nullement améliorée. .
Si l'on se rappelle l'organisation du village hindou comme nous l'avons exposée dans une autre partie de cet ouvrage, on verra que chaque YJllago allouait un fonds sur ses revenus pour entretenir un brahme faisant les fonctions de maître d*école, outre celui qui était chargé du culte. 11 en est de même pour les villages musulmans; même en Affghanistan, où les Anglais n'ont certes rien organisé, chaque localité a son madrassah dirigé sur notre système d'instruction mutuelle par un instituteur qui jouit du revenu d'une pièce de teiTe affectée à ses fonctions. Dans les villages indiens où les deux religions se rencontrent, l'école est tenue par le ministre de la religion dominante ; musulmans et Hindous n'ont aucun scrupule d'apprendre, soit à lire ou à
écrire, soil les langues ou Tarithmélique, accroupis l'un à côté de l'autre.
^ Le système aujourd'hui généralement en usage dans les villes est celui-ci : les écoles primaires sont rétribuées, non pas par le gouvernement, mais par le peuple qui y envoie ses enfants pour leur instruction. La pension de chaque élève varie suivant les localités et la position de fortune des parents, d'un anna (0,15) à' 4 roupies (10 francs) par mois. Pour les classes peu aisées, la pension ordinaire est de 4 annas (0,60) et rarement plus de 8 annas (l fr. 20 cent.) par mois.
Le seul élément de civilisation que TÂngleterre ait véritablement apporté dans l'Inde^ c'est le mécanisme et la liberté àe la presse. Le nombre des journaux et des publications périodiques qui s'impriment à Calcutta, Madras, Bombay et autres villes considérables des provinces, tant en anglais qu'en persan ou en bengali, etc., s'élève déjà à plus de quatre-vingts; mais ces derniers, les seuls qui soient lus des natifs, sont de simples akhbars qui se bornent à donner les nouvelles du jour, ou, s*ils traitent de sujets plus élevés, leur circulation ne s'étend guère au delà des chefs-lieux de chaque présidence, là seulement où ils peuvent élre compris. Il n'est pas douteux que celte presse, dégagée comme elle Test de toutes entraves, de toutes taxes, sera l'instrument qui sapera à la longue l'édifice des institutions hindoues, qui finira par les refondre au creuset de la civilisation. Mais, avec son mouvement actuel, il lui faudra des siècles pour accomplir sa tâche, et son effet, jusqu*à présent, est a peu près imperceptible; tellement que, si quelque tempête politique venait tout d'un coup à renverser la domination anglaise, la trace de son passage pourrait
AVANT ET APRÈS L'INSURHECTION. ITô
bien n*étre marquée que par des monnaies à l'efifigie de la couronne, et la numismatique devrait la classer audessous des rois barbares qui, à diverses reprises, ont subjugué ces contrées Jadis si florissantes *.
* La presse indienne ^nous voulons parler de celle qui s'imprime en persan et en bengali) a été, il (hut le reconnaître, malveillante, et elle n'a pas peu contribué au développement de l'insurrection de 1857. Gela tient à un défaut de direction et de surveillance, provenant le plus souvent de l'ignorance des fonctionnaires anglais dans les lingue^: orientales.