CHAPITRE VI
Troisième classe. — Rajnhs de Maissore, de Satarab, de Gochin, de Travancore, de Joudhpour, de Sawuntvarie. — Le dernier Holcar.
— Quatrième classe. — Les princes dépossédés. — Les Amirs du Scinde. — Histoire des envahissements successifs de la Conii]M|pMe.
— Les A&f^his et les Anin.
Passons maintenant à la U^oisième classe, celle dans laquelle nous avons rangé tous les princes vassaux dont les États sont gouvernés par le résident anglais hii- )neme oii les agents de son choix.
1800. 1** Le plus considérable et le plus nul de cette classe est je rajah de Maïsspre dont les États, couvrant une superficie de vingt-neuf mille sept cent cinquante milles carrés, avec une population de trois millions cinq cent mille âmes, sont administrés en son nom par une commission sf^ciale d'officiers choisis dans les rangs de Tarmée anglaise sous le contrôle du résident britannique. Un sol fertile fournit un très-beau revenu sur lequel le prince ne reçoit cependant qu'un traitement juste suffi-
sant à son entreftien et à cehii de sa cour. Le reste doit payer d*abord un tribut régulier de. 280,000 livres sterling; plus un contingent de quatre mille cavaliers ; enfin des présents d'hommage, des contributions et des secours de guerre à la discrétion du gouvernement suprême.
1819. 2* Le rajah de Sattorah. Territoire, sept mille neuf cent quarante-trois milles carrés; population, un million cinq cent six mille âmes ; revenu (inconnu); tribut à la discrétion du gouvernement suprême ; contingent, cinq cents cavaliers et quatre mille fantassins. Administration entre les mains du résident' .
Travancore, 1788. Cochin, 4790. 5*et4« Les rajahs de Travancore et de Cochin. Le territoire du premier a quatre mille cinq cent soixante-treize mille carrés ; celui du second, mille neuf cent quatre-vingt-sept ; les populations réunies se montent à un miUion d'âmes. Ces princes administrent quelquefois eux-mêmes, plus souvent par un dewan (ou ministre), mais toujours sous la condition de se conformer strictement et exactement aux conseils et aux désirs du chargé d'affaires de la Compagnie qui peut reprendre cette administration entre ses propres mains toutes les fois que bon lui semble. Le rajah de Travancore paye sur son revenu un tribut régulier (le 90,000 livres sterling; celui de Cochin un tribut de 28,000 livres. Toutes leurs forces militaires sont à la disposition du gouvernement suprême qui peut également puiser dans leur bourse à discrétion.
* Depuis 1848, cet Étal a été confisqué. Plusieurs protestations ont été portées devant le parlement pour le faire restituer aux héritiers légitimes; mais elles sont restées jusqu'à présent sans réponse.
5** Maun-Singj prince rajpout de Joudhpour. Territoire, trente-quatre mille cent trente et un milles carrés ; le revenu et la population ne sont pas bien connus; tribut régulier, 10,000 liv. sterl. ; contingent, mille cinq cents chevaux. Depuis 1858, le résident anglais a le contrôle de Tadministration, et le prince ne reçoit plus qu'un traitement alimentaire sur ses revenus.
6^ Le rajah de Bhurtpour. Territoire, mille neuf cent quarante-cinq milles carrés; il n'en tire que juste de quoi vivre et supporter sa petita cour ; aussi Ton n'exige rien (le lui que de se réunir, en cas de guerre ou de désordres dans le voisinage, au résident anglais avec ce qu'il pont rassembler de combattants.
7° Il en est de même pour le chef de Sawuntwarie. Territoire, neuf cent trente- quatre milles carrés. On n'exige de lui que soumission et coopération, en cas de besoin, pour maintenir la tranquillité du voisinage.
1818. 8<* Et enfin, le descendant d'Holcarvoit son territoire actuel réduit à quatre mille deux cent quarantecinq milles carrés ; son revenu couvre à peine ses dépenses, et il lui faut entretenir un contingent de trois mille six cents cavaliers.
Qmtrième classe. — Si nous passons enfin à la quatrième classe des princes dépossédés et pensiomiés, nous trouvons parmi eux les plus fameux souverains, les plus hauts dignitaires, les noms les plus illustres dans This-^ loire de l'Inde, à côté desquels les princes qui siègent aujourd'hui sous le bon plaisir de l'Angleterre sur les trônes encore debout n'étaient que des serviteurs ou d'humbles poursuivants d'armes. Ainsi le Nizam n'était qu'un lieutenant militaire du Grand Mogol, et Scindiah portait les pantoufles du Peschwah. A la tète de ce troupeau
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d'augustes mendiants marche, écrasé de titres et de souvenirs, le descendant de Timour, le Shah-in-shah (roi des rois), dont on arborait encore, il y a quelques mois, le vieux drapeau, mais en n'accordant à cette grandeur déchue qu*à regret et d'une main avare une aumône insuffisante.
Par un respect affecté pour le souverain nominal dont la Compagnie tenait ses droits aux yeux des peuples de THindoustan, par une sollicitude étudiée pour les privilèges du rang et les exigences de l'étiquette, le résident à la cour de Delhi était encore astreint, dans ses relations avec le Durbar (c'est-à-dire avec le Grand Mogol siégeant sur son trdne et entouré de sa noblesse), aux formes humblement cérémonieuses que lusage prescrit à un inférieur. Toutes les prières de l'empereur étaient des ordres en apparence; tous les ordres du résident étaient des prières ; mais, à mesure que le pouvoir du gouvernement anglais se consoUdait, ce vain étalage de soumission se resserrait dans de plus étroites limites ; et le nom de la souveraine de l'Ouest a succédé depuis longtemps à celui de 'l'empereur sur les monnaies frappées par ordre du gouvernement suprême.
Un domaine considérable avait d'abord été affecté à la subsistance et à l'entretien de la famille impériale ; mais on en a bientôt retiré l'administration au monarque déchu ; puis retranché une portion des revenus ; enfin, pour soutenir ce qui lui reste encore de serviteurs héréditaires, il était obligé de faire vendre au bazar les produits de l'industrie des princesses et des reines, tels que des broderies, des écharpes ouvertement exposées à la curiosité et à la charité du public. Cependant, depuis la mission du célèbre Ram Hohun Roy, chargé, en 4850, des
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réclamatipns du Grand Mogol, sa pension avait été augmentée : elle était en dernier lieu de 15 lacs de roupies, environ 3,700,000 francs.
Le second en importance est le Nawab du Bengale, souverain également nominal en Thonneur duquel le canon de Calcutta gronde encore d'épocpie en époque pour célébrer sa naissance , son mariage ou sa mort. Roi toujours mineur sous la tutelle de la Compagnie, il passe sa vie sur un trône de papier doré et entouré de hochets royaux, avecunepension de 250,000 Uvres sterling, strictement nécessaire à ses besoins et à ceux d'un nombreux entourage, unique et fort onéreux attribut de sa couronne.
Le troisième , qui par sa position est exactement le pendant du second, est le Nawab d'Ârcot ou du Camatique. Sa pension est de 200,000 liv. st.
Le quatrième est le rajah de Tanjaor, qui reçoit 120,000 livres.
Puis vient toute une foule blasomiée qui réside à Benarès , rendez-vous général de toutes les grandeurs déchues, qui cherchent leur consolation dans la religion. Là , vous pouvez les retrouver toutes , chacune dans sa cellule, résignée à son sort avec la simplicité et le flegme asiatiques, ou absorbée dans la prière et la méditation et se baignant avec la foule dans les eaux sacrées du Gange, n en est enfin de plus malhcurefux qui, dans les nombreuses bastilles de Tlnde, au fond des cachots ou au sonmiet des pics couronnés de fortifications, mangent le pain amer du prisonnier. Leur nombre est immense, inconnu, incroyable î Je ne parlerai ici que des derniers incarcérés *, les Amîrs du Scinde , dont la courte his-
' Tnp iardivo jiiMire les a fait enfin sortir He prison.
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toire a quelque chose de trop remarquable pour la laisser passer inaperçue. Ce qui la rend surtout intéressante, c'est d'abord rinnoceuce des victimes, mais plus encore le résumé bizarre qu'elle offre de l'histoire générale des empiétements de la puissance anglaise dans Tlnde. Nous la recommandons à toute l'attention de nos lecleurs.
11 y a à peine un quart de siècle qu un voyageur anglais arrivait dans le pays du Scinde. C'était le premier ; il fut accueilli avec hospitalité et comblé de présents. Cet étranger, Alexandre Burns, doué d'une rare intelligence et d'une politesse exquise, avec les manières les plus insinuantes et les plus gracieuses, savait discourir éloquentment sur les profits du commerce, sur les avantages de l'association en fait d'entreprise et d'industrie, et surtout sur Futilité d'un traité d'alliance avec l'Angleterre. Les peuples étaient gouvernés par une aristocratie simple et naïve qui l'écouta avec bonhomie et lui donna toute sa confiance. Les Etats du Scinde et la Compagnie se vouèrent une éternelle amitié et s'engagèrent « de génération en génération à ne jamais regarder d'un œil de convoitise leurs possessions récriproques » From gèneration to generationnever to look with the eye of covelousness on the possessions of each other { expressions du premier traité). Ce traité admit bientôt une clause additionnelle : les Amîrs accorderont à toutes espèces de marchandises anglaises le transit et la Ubre circulation dans leur pays, avec cette seule réserve qu'on ne pourra se servir du cours de l'Indus pour introduii^e dans cet Ktat ni muAition de guerre ni bâtiment armé. That the Ameers shall allow goods to pass to and fro through Scinde, provided howet)er that no militnry storefi or
armed vessels sltall corne by the said river, (Modificalion au premier traité.)
Quelques mois étaient à peine écoulés, que les Amirs se trouvèrent embrouillés, personne n'a su comment et ils ne l'ont jamais su eui-mêmes, dans une querelle avec Runjit-Sing. La Compagnie aussitôt de leur offrir sa protection qu'elle ne manqua pas de leur vendre à son prix ordinaire, savoir : l'admission d'un résident britannique dans leur capitale (Hyderabad sur l'Indus) , avec toute liberté de mouvement pour ce chargé d'affaires et telle escorte qu'il pourrait paraître nécessaire à la dignité de son gouvernement de maintenir auprès de lui. As a price of Brilish interposition they must accépt a British Résident at Hyderabad with free power of motion and siich an escort as may be deemed suitable to his government. (Deuxième traité qui semblerait suffisamment élastique.)
Quelques mois plus tard, il plaisait pourtant à l'Angleterre d'avoir des idées nouvelles en fait de politique, de grandes idées que des considérations aussi mesquines que des traités et des dettes de loyauté et de reconnaissance ne devaient point arrêter dans leur développement. Lord Auckland veut que Shah-Sotijah remonte sur le trône d'Affghanistan, et il ordonne au susdit chargé d'affaires dans le pays du Scinde de déclarer péremptoirement aux Amirs qu'à cet effet on occupera temporairement une partie considérable de leur territoire, et que l'article du traité primitif conclu avec eux, interdisant l'usage de rindus pour le transport du matériel de guerre, demeurera nécessairement abrogé jusqu'à nouvel ordre. The said Résident shall peremptorily inform theAmeei^s that for that purpose tempoi^ary occupation must be taken of
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great part of their territory, and tluU the article of the treaty with them prohibitory of using the Indus for the conveyance of military stores must necessarily be stis* pendeÀ. (Première infraction aux traités.)
Hais ce coup n'aurait été que rude et brutal, le résultat du contact ordinaire du plus fort avec le plus faible; il fallait laisser apercevoir la griffe du tigre et faire bravade de la perfidie de l'intention ; on ajouta à cette sommation un avis (a hint) que les peuples de Tlnde prirent d'abord pour une mauvaise plaisanterie, tant il était insolent et déloyal. Il était exprimé ainsi : c Les Amîrs du Scinde feront sagement d'entrer le plus tM possible en arrangements avec le Shah-Soujah, l'auguste protégé du gouvernement britannique, pour liquider ceilaines récla* mations que ce monarque, comme leur suzerain, dès qu'il sera réintégré par nos armes, ne manquera pas de leur faire pour des arriérés de tribut. Le gouverneur général n*a pas encore déterminé le montant exact des sommes que le Shah-Soujah pourra avec justice exiger des Amirs, mais le minimum ne saurait être moins de 20 lacs de roupies (5 millions de francs). » They had bettevloseno thne in compromising a daim which our protégé, when thtis restored by oitr a/w*, is ta enfmxe upon their counti^. Thegovernor gênerai lias not yet delermined tiie amount which the Ameers may be fairly called upon ta pay, but tlie minimum may certainly be taken at 20 lacs of rupies (Dépêches ofûcielles de lord Auckland , page 9.) On observera qu'il y avait vingt-cinq ans que Shah-Soujah avait été expulsé du trône.
« L'impression déjà universellement reçue à cette époque, dit sir Henry Pottinger, parmi les populations du Scinde, de la déloyauté el de l'insatiaWe avidité de notre
polilique, ne devait pas être aflaiblie par cette manière sommaire d'en agir avec les traités et nos alliés, surtout quand notre chargé d'affaires y ajoutait au nom de notre gouvernement cette menace si claire, si pleine de sens, que, dans le cas où les Amirs songeraient à former quelque alliance étrangère, nous avions le pouvoir de les écraser et de les anniliiler, et que nous n'hésiterions pas à user de ce pouvoir du moment que nous en verrions le plus petit motif pour l'intégrité ou la sûreté de nôtre empire et de ses frontières. We had the ready powei* to crush and annihilate them and would not hesitate to caU il into action should U appear requisite, however remot£l]i, for either the integrity or safety ofour empire and its frontiers.
« Les Amîrs essayèrent bien quelques remontrances; nous y répondîmes par l'argument du plus fort : Sic voli), skjubeo. sitpro rationevoluntas. Nous occupâmes leur territoire ; en persuadant les uns et effrayant les autres, nous leur fîmes signer sous les baïonnettes mêmes de nos troupes un nouveau traité (le troisième) qui les entourait de nouvelles embûches et les soumettait ù de nouvelles humiliations. »
Dès lors nul doute que les Amirs commencèrent à intriguer pour échapper à un envahissement aussi rapide et aussi brutal : c'était dans la nature humaine et daas la nature des choses; qui ne l'eût pas fait à leur place? Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'ils se laissèrent devancer dans ce mouvement par leurs peuples plus impatients qu'eux-mêmes de l'insolence de l'étranger^ et qu'ils cherchèrent plutôt à arrêter ou à comprimer l'élan qu'à l'encourager. Le chef de l'aristocratie régnante, MIr-Roustum-Khan, était un pauvre vieillard qui, dès
l*ôrigine des relations politiques entre le Scinde et la Compagnie, n'avait pas cessé d'être le ferme partisan des Anglais. Son amitié, très-peu d'années auparavant, leur avait rendu d'éminents services ; mais, affaibli par Tâge, ce n'était plus qu'un mannequin entre les mains d'un ministre ambitieux ou patriote. Au moment le plus désastreux de la retraite d'Affghanistan, une proclamation revêtue du sceau de TAmir, probablement à son insu, et appelant les peuples du Scinde à l'insurrection, tombe entre les mains du chargé d'affaires. C'est sur lo vieux chef que descend la première vengeance du gou« vemement britannique : sir Charles Napier s'avance A la tête d'une armée et le dépose pour mettre à sa place un intrigant qui vend son pays aux Anglais par un nouveau traité (le quatrième).
Les autres Amirs auraient volontiers fait tous les sacrifices d'argent qu'on aurait pu leur imposer, mais il leur sembla qu'ils se déshonoreraient s'ils donnaient leur assentiment à la déposition de Roustum et à l'abandon du territoire national : ils s'y refusèrent. Leur opposition fut méprisée, et la Compagnie /entra en possession des territoires nouvellement concédés. Il parait pourtant que les chefs ne comptaient faire aucune résistance, mais le peuple ne voulut point être complice de cette inertie. Les guerriers qu'ils avaient rassemblés autour d'eux dans leurs jours de prospérité, bandes sauvages et quelque peu pillardes sans doute, mais hardies et indépendantes dans leur rude patriotisme, étaient préparés à mourir pour leur sol. Ils ne voulurent rien entendre des accusations que la Compagnie pouvait avoir à formuler contre leurs princes. Ils savaient que le pays leur appartenait à eux-mêmes et à leurs chefs, et pour leurs chefs
et pour eux-mêmes ils étaient décidés à le garder. Ils ressayèrent et succombèrent ; la discipline européenne devait triompher de leur bravoure. La bataille de Mianie termina dans des flots de sang celle douloureuse histoire. Le pied victorieux de l'Angleterre pèse de tout son poids sur un peuple écrasé et palpitant, et les souverains déchus, innocents ou coupables, ont échangé ces palais où Burns avait trouvé une si touchante hospitalité contre une prison sur la terre d'exil.
Il n'est point douteux que dans un temps plus ou moins long, mais qui ne saurait être éloigné pour la plupart, ceux des princes hindous ou musulmans qui ont conservé quelque indépendance, c'est-à-dire que nous avons rangés dans les trois premières classes, descen* dront successivement dans la dernière, dans la catégorie des pensionnaires; et nous sommes loin de contester que les populations aujourd'hui soumises à leur administration (telle qu'on la leur a tracée) gagneront en général à passer sous la domination directe du gouvernement anglais. Les éléments aujourd'hui en fusion pourront alors se consolider et donneront, peut-être dans un siècle, à l'empire hindou-britannique le caractère d'unité et de consistance poUtique qui lui manque encore.