‹ L'Inde anglaise en 1843-1844Chapitre 11 sur 23 · ITO · texte numérisé non relu

ITO

et en lisant ees inscriptions si simples mais si toachaotesy qui rappellent la fin terrible de tant de belles et nobles victimes.

Le 1*' février, une longue course de sept lieues m*amène à Arnee. — Cette station est le cantonnement militaire d*un régiment européen, de la présence duquel dépend toute son existence. A Tépoque de ma première visite, comme il manquait un bataillon de Tarmée royale à rétablissement de Madras, les casernes qui sont superbes se trouvaient désertes, les bazars étaient en conséquence dépeuplés et les maisons abandonnées croulaient de toutes parts. Comme je traversais les quartiers déserts, un chien paria à moitié mort de faim élevait un long hurlement de douleur, et quelques enfants k figures chétives se sauvaient derrière des masures, effarouchés à mon approche. Aujourd'hui qu*il y a une surabondance de troupes européennes, Arnee est redevenue une station , ses beaux quartiers sont repeuplés et la vie y fourmille de toutes les couleurs, blanche, noire et mulâtre. Il y a dans la grande cour de la caserne un bel obélisque élevé à la mémoire du colonel Harvey Ashton, tué en duel par le major de son régiment. On rapporte que c'était un duelliste enragé et qu'il avait prédit sa mort, parce que, disait^l» c'était ia première

fois qu'il tnit ea raison dans une querelle. D*aillenrs, il paraissait aimé de ses camarades qui l«i ont élevé ce monnmenl.

Le 2 et le 3 février» je continuai ma route par Chittapet, Tallar et Teindevanum, trois étapes de cinq lieues chacune. Le pays est enfin boisé et cesse par conséquent d*étre monotone. La nature même la plus âpre et la plus sauvage est sans di-^ gniié et sans charme à mes yeux quand elle est chauve. Les bois sont la chevelure de la terre et en même temps sa plus belle parure. Il n'en certes pas de pays où leur ombrage soit plus agréable qu*en Asie, et cependant ils ne font partie d'aucun système de culture. Ni le gouver^ nement, ni les particuliers n'en plantent, et tout le monde les détruit. Chaque famille et chaque voyageur cuisant son dtner à part , il en résulte une plus grande consommation de combustible; au* cune provision régulière ne satisfait à ce besoin : il s'ensuit qu'il y a souvent disette, surtout le long de la route que je viens de parcourir depuis Bel- . lary, par Ghouty et Guddapah. Les seuls arbres que Ton rencontre sont des arbres fruitiers : aussi est-on réduit, dans la plupart des localités, à employer pour combustible la fiente des bœufs pétrie en une espèce de moues qui, séehées au soleil, brûlent bien et donnent une chaleur très-vive.

P^a da village de Teindevanam , non loin da bangalo des voyageurs, est une délicieuse villa y séjour de fantaisie du général Doveton, qu'on appelle aussi sa folie {Doveton' $ folly). Au milieu d*un beau jardin au bord d*un petit lac » dans le fond d*une vallée plantée comme un parc d'Angleterre, elle élève sa légère colonnade, ses kiosques chinois, et projette autour d'elle à l'orientale ses vérangues de bois sculpté. C'est un mélange de tous les genres, une composition mixte, entre le mngmahl indou , le cottage anglais et le voluptueux harem. C'est un vrai conte de Scheherazade, un petit paradis, en un mot, où le vieux guerrier vient encore rêver à ses combats et à ses hourîs d'autrefois.

Le 4, à Valdaour, sept lieues. — Tout autour de ce village , on retrouve des traces d'une action volcanique, aujourd'hui dormante et dont la date doit être très-reculée. Cette action s'étend sur tout le midi de la péninsule, et présente, à quelques milles d'ici, près du hameau de Trevikarey, un phénomène minéralogique fort remarquable. C'est au fond d'un bassin circulaire , gisant à quelques pieds de profondeur, souvent à fleur de sol, toute une forêt d'arbres énormes, principalement tamarins, banians, palmiers et dattiers, complètement pétrifiés, et conservant sous cette nouvelle

forme Tordre, la symétrie et jusqu'à la conlear de toates leurs fibres. Quelques-uns de ces troncs d'arbre ont jusqu'à six et huit pieds de circonférence. On peut reconnaître que quelques parties ont été soumises à Taction du feu» surtout près des racines dont une portion est généralement carbonisée; on enlève journellement des fragments de ces pétrifications qui reçoivent un très-beau poli et deviennent un objet de commerce. On en fait surtout de la bijouterie , des colliers et des bracelets de toute beauté.

Le 5, aux premières lueurs du jour, je courais encore une fois sous les beaux ombrages , je traversais la triple zone de figuiers, de mimoses et de palmiers, qui forment la riante ceinture de Pondichéry. A ces nobles voûtes de verdure, à ces majestueuses avenues, on se croirait aux approches d'une capitale. Ne dirait-on pas Versailles transporté sur les bords du Coromandel? Mais non, ces fugitives nuées de corneilles, de perro* quets et de maînas qui font entendre leurs cris rauques ou aigus dans la fouillée ; ces formes fragiles des cocotiers qui se penchent pour vous présenter leurs fruits; cemurmurelointaindes vagues, cette brise de mer qui vous fait frissonner de plaisir, l'éclat de toutes ces couleurs au ciel, dans l'eau et sur la terre, et cette joie qui inonde mon

âme, tout me dit que c'est Poodich jry; Pondichérj h belle, la gracieuse, la verte émérande enchâssée dans un double azur, Fazur du ciel, Tazur de Tean. Je n'aurai cependant pas Fëgolsme de retenir une seconde fois le lecteur dans une localité qui, malgré son importance réelle pour la France , malgré seshéroiques souvenirs des Suffren, des Labourdonnaye, des Dupleîx, éveillerait aujourd'hui peu d'intérêt et de sympathie. Il est malheureusement trop évident qu'à la première guefre avec ses voisins, la France devra perdre, et pour toujours, ce dernier bijou sur le sein de la riche Asie; mais sa langue, ses mœurs, sa bonhomie, Tamour de ses institutions et de son peuple, survivront ici comme à l'tle Maurice, comme à Sainte-Lucie, comme au Canada et à la Louisiane ; c'est une maxime fort à la mode aujourd'hui, que les Français sont incapables de fonder des colonies. Il est vrai que leurs essais dans cette carrière ont été souvent malheureux ; qu'on peut les accuser avec justice de manquer de suite et de consuince; que leur enthousiasme s'échauffe pour se refroidir presque aussitôt; qu'ils se découragent facilement; que leur caractère national est léger... Et pourtant , la semence de la France est féconde : partout où les vents l'ont portée, elle a germé avec vigueur et ténacité. Elle a retenu la langue, la re-

ligioD, les goûts, la gsieté, rintrépidhë de sa mère. Paisse-t-il en être ainsi sur le sol brûlant de TAfrique I Paissions-nous y voir de nos jonrs la paix , la religion , la civilisation et le bonheur s'étendre snr ses rives classiques, à Tombre da drapeau de la France ! et vienne ensuite même une guerre malheureuse, quand la France devrait voir sa colonie passer pour un temps en d'autres mains, elle lui reviendrait toujours : la force du sang et une répugnance instinctive pour le contact glacial des ennemis de sa mère, la ramèneraient toujours dans ses bras. Qu'elle ne se lasse donc pas, que la persévérance soit sa devise : plantes, semez toujours , vous recueillerez tAt ou tard.

zxn.

Proiiiers bmits de goerre. — Voyage pour rcjoiiidre le régiment. — Arrivée au eamp*

G'éuit le 13 mars 1834. Il y avait brillante compagnie dans les salons de l'ordonnateur; toute ma famille s'y trouvait réunie, car on s'était donné rendez-vous de Bellary et d'Hyderabad. Notre bon et aimable gouverneur, le spirituel contre-

amiral de Melay» ajoutait encore aox charmes de cette réaoion tontes les grâces d*aoe conversation éminemment Toltairienne. Jamais je ne m^étais senti si heareox » si content da présent, si insouciant de TaTcnir. Toutefois en contemplant avec quelque fatuité dans une glace mon brillant uniforme , et jouant avec la poignée de mon sabre , je ne pouvais m*empécher de soupirer légèrement en pensant que ce glaive si bien doré était encore vierge. Ma prière bonne ou mauvaise fut à Tinstant exaucée. Un domestique traversa la salle pour me remettre une dépêche : elle était de Tadjudant de mon régiment de la part du colonel. On m^apprenait que la guerre était soudainement déclarée contre le rajah de Coorg , que mon régiment devait faire partie du corps d*armée expéditionnaire, et enfin qu'il était déjà en marche rapide pour la frontière occidentale du Maîssore. L'adjudant finissait avec beaucoup de compliments par me communiquer Tordre de rejoindre mes drapeaux au plus vite en m'indiquant la direction qu'on se proposait de suivre.

Je ne me rends pas bien compte aujourd'hui pourquoi cette nouvelle me fit éprouver une joie si folle; car c'est sans espoir de récompense que capitaines, lieutenants ou sous-lieutenants vont dans l'armée anglaise risquer leur vie à ce terri-

ble jeu qii*on appelle la guerre» où ils ont tout à perdre , vie» forlane» santé et avenir, et où il n'y a pour eux ni avancement ni honneurs à gagner. Quelque bravoure qu'ils déploient sur le champ de bataille , la brillante vision d'une croix ne s'ar* réte point à leur boutonnière. Dai^ ce service aristocratique, la gloire plane toujours sur les chapeaux brodés et ne descend jamais jusqu'aux rangs subalternes. Pour attirer ce feu follet mo* queur, il faut au.moins la grosse épaulette et les éperons distinctifs du commandant ou du chef de bataillon. Peu importe ! quelque vain que soit le fantôme qui nous guide, la gloire à vingt ans est notre première maîtresse et celle dont l'ingratitude nous arrache notre premier regret durable. J'en appelle à vous tous, vieilles moustaches de l'empire, brillante jeunesse de 1814 qui rêviez royaumes et bâtons de maréchal, et vous, pauvres étudiants d'aujourd'hui, qui vous brisez incessamment la tète contre la porte de fer de l'école polytechnique. Et moi aussi j'ai eu mon rêve, brillant mais court, selon la loi commune. Mes préparatifs furent bientôt terminés; dès le lendemain j'étais en selle cédant avec amour à l'ardeur de mon bel arabe, et décidé à crever bêtes et gens plutôt que de manquer ce premier coup de fusil si impatiemment attendu.

Le 18 mars Je me retrouTais en rente ponr Bangalore, en ce moment le quartier général de Taiw mée, et où je devais par conséquent trouver de nouveaux renseignements sur la marche des colonnes expéditionnaires : c'était d'ailleurs mon plus court chemin vers la firontière.

Le 19 j'arrivais au village de Pallicondah, qui n'a rien d'intéressant. Tout en cheminant je fus pourtant frappé de la quantité des plantes à huile dans la culture. Après le rii c'est la principale récolte , et dans l'existence du peuple c'est l'article de première nécessité : c'est aussi un objet d'exportation pour la métropole, surtout l'huile de coco et de ricin.

Le 20^ à Lallpett» charmant petit boui^ situé au pied du romantique défilé du Nackenairy. On dirait une vignette moresque ou une gravure de l'album oriental; c'est un spécimen de l'architecture indienne dans le style musulman. Rien de plus gracieux que sa mosquée qui passe rapidement à l'état de ruine dans l'étreinte pittoresque mais mortelle d'un pipol qui a pris racine dans une crevasse entre le minaret et le mur latéral. Cet arbuste parasite est le fléau des monuments de l'Inde ; c'est un puissant auxiliaire du temps qui semble marcher ici plus vite que partout ailleurs. 11 s'établit partout sans façon» toutes les condi-

lions semblent hii contenir, et ponr peu qu'une place soit*bonne> il y végète avec une vigueur extraordinaire, et tue, épuise, étouffe ou écrase les consiructions ou les arbres sur lesquels il s*est enté. On le verra pousser sur les murs et les toits des maisons les mieux entretenues, et il couvrira d*un taillis vigoureux un édifice à peine abandonné depuis un an.

En arrière de la mosquée s*arrondit un mausolée, type exact du genre, édifice octogone que recouvre un ddme hémisphérique, flanqué de petits minarets qui sont de vrais bijoux. Une galerie ouverte et voûtée règne tout autoçr, et sur l'aire à l'intérieur s'élèvent de nombreuses tombes, toutes simples et sans inscriptions. L'une d'elles est celle du fondateur, les autres celles des membres de sa maisou. Les murs sont chargés* d'arabesques élégantes sculptées dans la pierre. Lallpett est célèbre dans toute l'Inde pour ses oranges qui sont fort bonnes el s'exportent à de grandes distances. Les Anglais ont cherché à y naturaliser celle de Cintra, mais. elle ne vaut jamais l'orange du Portugal. Ce petit bourg a aussi son souvenir historique : c'est ici que dans le cours d'une expédition Hyder-ÂJy vint mourir presque les armes à la main, d'une espèce de lèpre envenimée par les inquiétudes et les chagrins.

Le même soir je franchis le col de Nackenairj par la grande roule militaire et commerciale qui relie le plateau da Maissore avec le littoral. Il n*y a pas lieu d'en faire compliment à messieurs les ingénieurs de la compagnie» soit pour le tracé, soit pour Texécution : ces messieurs étudient les localités en palanquin, examinent de loin avec un télescope et s*en tiennent la plupart du temps au sentier déjà préféré par leurs bo^fhis (porteurs) ou les habitants de la campagne. Ici c*est un cassecou perpétuel, et je voyais les voitures à bœufs du pays, quelque petites et quelque peu chargées qu'elles fussent, rouler constamment à chaque descente, entraînant leurs attelages et leurs conducteurs dont les efforts réunis à l'arrière ne pouvaient en régler la vélocilé. On est étonné que tout cela ne soit pas brisé et écrasé; du reste ce chemin est fort pittoresque et praticable pour un cavalier seul : on pourrait se croire dans une gorge de la Suisse. On se trouve à chaque instant resserré entre une section verticale de la montagne et un précipice presque également perpendiculaire. Une épaisse et sombre forêt couvre toutes les pentes et ajoute à la majesté du tableau. Arrivé au sommet du défilé, au point où il débouche sur le plateau du Maîssore, on découvre à gauche un charmant amphithéâtre de montagnes boisées,

aa pied desquelles le hameau de Nackenairy se mire dans le cristal bleu d*un petit lac artificiel. La scène a cessé d*étre sublime , mais elle a une grâce simple et touchante; c*est une vue des Vosges,

La solitude de cette petite yallée se trouvait momentanément envahie ; de longues rangées de tentes s^étendaient en lignes blanches et parallèles sur les bords du lac, à quelque distance du hameau. Une vingtaine d'éléphants, trois ou quatre cents chameaux dormaient ou ruminaient au clair de la lune; des bœufs, des chevaux, des bétes de somme innombrables hennissaient, beuglaient, agitaient leurs sonnettes; des milliers de feux étincelaient de tous côtés; on voyait passer devant la flamme ou accroupies dans la fumée des figures noires et presque nues ; des voix joyeuses et bruyantes s'échappaient de ces derniers groupes : c'était un régiment européen et son bazar ; l'ordre et la régularité d'une caserne à côté d'un camp de bohémiens. C'était le 57* régiment de l'armée royale, commandé par le colonel Allan, se rendant à Bangalore pour former la réserve de l'armée expéditionnaire. Au pied du défilé, j'avais déjà passé devant les tentes du 27* régiment d'infanterie indigène qui avait la même destination.

A souper ce même soir avec les officiers du 37% S. l'indb aiiguisb. 16

j*appri8 des nouvelles qui me décidèrent à doubler encore la rapidité de ma marche. L'approche de la mousson rendait urgent de terminer au plus TÎte les hostilités» de manière qu'on attendait les premiers coups de fusil pour le commencement d'avril. Nous étions au Si mars et j'avais encore cent lieues à faire : c'était dix lieues par jour à franc étrier et avec les deux mêmes chevaux; mais j'avais bon courage» tous ces jeunes gens m'enviaient le bonheur de faire partie de l'expé* dition.

En sortant de la tente du colonel Allan pour regagner le bungalo exclusivement réservé aux voyageurs» il me fallut repasser par le quartier du troupeau. Il y avait à peine vingt-quatre heures que le camp était établi , et déjà des miasmes pes* tilentiels s'exhalaient du parc des bétesde somme. C'est l'inconvénient du chameau : cet animal semble affligé depuis le moment de sa naissance jusqu'à sa mort d'une espèce de dyssenterie con** tinuelle qu'on appelle le suint» qui souille tous les lieux où il s'arrête et suffirait avec quelques jours de pluie pour amener la peste dans un campement. On sait comment la structure de restomac du chameau divisé en logés lui permet d'y conserver de l'eau dans sa plus grande limpidité. Ce qu'on sait moins généralement, c'est que l'excrois-

siince qu'il porte snr Fëehine, el qu*on est tenté d'abord de ne prendre que ponr ane difformité monstruease, est an phénomène dont la nature Ta doué par une sage prévoyance et qui le dislingue de tous les êtres de la classe des ruminants. Quand le chameau se trouve privé de nourriture, la graisse de sa bosse lui fournit par absorption une substance nutritive qui peut le soutenir pendant plusieurs jours sans nuire aucunement à sa force ni à son embonpoint. La bosse seule se fond graduellement, mais elle se reproduit dès que ranimai reprend de la nourriture (i). Une autre particularité du chameau, c'est que quand il glisse dans un terrain humide, sa chute est mortelle,car il s'écarlèle en tombant, et la dislocation de ses membres est telle qu'il est impossible de le relever. On le tue alors pour avoir son cuir et même sa chair dont certaines tribus arabes sont très-friandes.

Malgré une certaine analogie avec le mouton, cet animal n*en a pas la douceur. Le chameau est extrêmement yindicatif ; mais une singularité de sa vengeance , c'est qu'il semble la proportionner à l'offense qu'il a reçue et qu'il oublie dès qu'elle lui paraît suffisamment expiée. Ainsi j'ai vu un

(I) Qrimal Annuai, tradoit drAogvsto VrhtAm.

chameau maltraité par son sarwan (conducteur) coarir après lui pour le mordre, et celoi-ci lui je<> ter son manteau ou sa tunique que Tanimal déchi« rait à belles dents et foulait aux pieds en exécutant une danse des plus ridicules. L*accès de rage une fois épuisé , c'était fini , il reprenait son rdle ordinaire d*obéissance passive et résignée.

21 mars% — Après trois heures de repos, je secouai le sommeil et me remis en route au coucher de la lune. Bientôt elle disparut derrière les montagnes, mais sa vive lumière fut aussitôt remplacée par la douce clarté des étoiles qui versaient des flots d'or sur ma tète; elles suffisent toujours dans ce pays pour guider le voyageur, et grâce à elles j'arrivai sans accident au village de Betmungalum, après une course de dix lieues à travers la forêt.

A partir de Nackenairy les bois perdent soudainement toute leur dignité et dégénèrent en misérables broussailles qui n'offrent plus aucun abri contre la bourrasque qui se déchaîne incessamment sur ces vastes plaines. Du moment qu'on débouche sur le plateau ouvert du Maîssore, élevé de quinze cents, pieds au-dessus du littoral, on est accueilli par un vent froid et violent d'autant plus douloureux qu'il contraste soudainement avec la température que l'on vient de quitter. La veille

encore on était ëpoisé par l'action dévorante d'un climat de feu, et voici qu*on arrive sans ancane transition , de la cdte du Coromandei où les rayons solaires réfléchis par de longues plages sablonneuses concentrent une chaleur étouffante qui monte au visage et produit des congestions cérébrales souvent mortelles, dans un climat presque européen. La conséquence ordinaire de ce brusque changement atmosphérique est une violente attaque de dyssenterie, à moins de grandes précautions hygiéniques résultat de Texpérience et d'ailleurs fort difficiles à pratiquer.

Mes gens ne me joignirent que très-tard dans la journée, et me signifièrent l'impossibilité de pousser plus loin le même jour, il fallut donc me résigner à coucher à Betmungalum. Le cotwai ou lieutenant de police du village m'apprit que les environs étaient infestés de voleurs et parvint à me persuader d'accepter pour la nuit les services de deux tchokidars ou berkandaz. Ces drôles me tinrent éveillé toute la nuit par leurs cris et par des coups de fusil qu'ils tiraient à chaque instant pour éloigner, disaient-ils, les voleurs en prouvant qu'ils faisaient bonne garde, ce qui n'empêcha pas que deux de mes gens furent dépouillés l'un de son turban et l'autre de sa ceinture, et que mon propre fusil de chasse disparut également.

Dtnt le fait» dmm mow enfermé les loape dne la bergerie : ees ichokîdars sont eux-mêmes les voleors dont on tous effraye et partagent le butin avee le eotwah

Le 2S à Golar (sept lieues). Tonte cette partie du plateau du Maîssore balayée par tous les vents est triste comme le désert. Sous le terrible soleil qui vous foudroie, un frisson glacial tous poursuit sans cesse, c*est la fièvre qui court sur la brise. Le voyageur cherche en vain un abri momentané parmi ces plaines immenses sans végétation, au milieu de ces jungles où sa seule distraction est d^aperoevoir parfois une troupe (rantilopes fuyant à son approche. Un arbre se présente enfin à moitié de la distance, et je me promets d*attendre sous son ombre mes gens dont la lenteur me désole. Son aspect est eitraordinaire : c*est le tchattah ou arbre paraêol; ce nom lui vient de la forme qu'il prend le plus souvent dans sa croissance, et qui représente tout à fait un parasol fixé à Textrémité d*un tronc droit presque nu. c D^ns quelques sujets cette forme affecte des proportions si parfaites qu*il semble que la nature se soit plu à circonscrire la végétalion de Tarbre dans les limites d'un dessin régulier. La tète de cet arbre est composée de branches garnies d'épines si touffues et si serrées qu'elles

forment nue florte'de toiture impénétrable anx rayons da soleil. Tout Tespace qu'elle coarre est tôajoars jonché d*nne telle quantité de piqaants, qu'atant de s*y asseoir on est obligé de balayer la place, et encore à la moindre agitation dn feuillage on est exposé à une pluie d*épines (i). »

Cependant à de grandes distances, au milieu de cette désolation, on trouve de beaux étangs, la culture et la population se sont réfugiées sur leurs rives. Les villes d'un aspect tout particulier, ceintes de fortifications de terre sèche qui révèlent l'esprit inquiet des générations écoulées, sont toujours bâties sur le bord de ces réservoira qui remplacent ici les rivières. Il en est ainsi de Color, grande ville fort peuplée et entrepôt d'un commerce considérable. Elle a aussi son fort de terre sèche assez bien conservé et pouvant contenir une garnison de deux ou trois mille hommes. En dehors de la ville j'allai visiter les tombes de la famille de Hyder-Âly. Une mosquée assez petite, très-simple, entourée de fleurs et d'arbustes, distingue le caveau royal. Les pierres sépulcrales sont au nombre de quinze sans inscriptions ni ornements, mais de peu d'intérêt, appartenant à des enfants morts en bas âge, à des parents obscurs et

{i) Oriental AnmitU*

à ploneorg femmes de Hyder. Lai-méme y fiit quelque temps déposé après avoir été apporté de Lallpett. Plus tard il fut de noaveaa transporté à ScrîDgapatam, dans le saberbe mausolée que son fils lai avait préparé et où ils reposent aajoard*bai Tan à çdlé de Taatre.

Je troavai campé près de Golar le 8* régiment de cavalerie régulière de Madras, en roote poar le corps d*armée de réserve de Bangalore. Muni d*ane lettre d'introduction pour le lieutenant Kerr Mac Donald de ce régiment, j*en reçus Taccueil le plus aimable; je passai la nuit sous sa tente et nous convînmes de faire le lendemain une seule course forcée jusqu'à Bangalore. La distance à parcourir était de seize lieues, mais mon compagnon devait trouver un cbeval posté à moitié cbemin et j'avais toute confiance dans ma monture. Effectivement le â3 nous étions en route deux heures avant le lever du soleil. Après avoir parcouru cinq lieues, nous traversâmele bourg d'Ooscottah où la compagnie entretient un haras considérable pour la remonte de sa cavalerie. On y croise la race arabe avec des juments d'Angleterre et du Cap, ce qui donne une excellente espèce de chevaux. Après nous être arrêtés une seconde fois à mi-chemin pour reprendre haleine, nous fîmes notre entrée à Bangalore à sept heures du soir.

Cette ville est le plos considérable 4es canton* nements permanents des Anglais dans rintérienr de la péninsole. En voici à peu près le plan donné avec une grande exactitude par Montholon de Sémonville, dans nn article de la Revue des Deux Mondes, c Des casernes réellement magnifiques sont disposées sur une seule ligne devant nn superbe terrain de manœuvre dont elles forment un des côtés; la façade correspondante est occupée par un temple anglican, par des jolies habitaiions réservées aux principales autorités et aux officiers européens et par une salle de concert où Ton entend de la musique à Theure des promenades* Vers l'une des extrémités de ce champ de Mars, qui a une lieue de longueur, on trouve encore comme dans tous les établissements anglais un bel emplacement pour les courses de chevaux qui sont assez fréquentes. L'autre extrémité mène à la ville noire, c'est-à-dire tout indienne (la Pettah, en langue du pays). Sa population nombreuse, ses bazars, sont tout un monde à part et sans aucun rapport avec la colonie européenne. L'habitude constante des Anglais est de se répandre dans la campagne et de donner aux alentours d'une cité indigène l'apparence d'un vaste campement. Au delà de la Pettah et à quelques milles du cantonnement est situé le fort, dont les remparts en

pierre tout d*ane médiocre défense. Il sertit facile aa contraire de profiter en gnise de fortificstion des larges fossés dont la Yille noire est entourée, et sur lesquels sont jetées quelques chaussées étroites, nécessaires pour conduire par des détours aux différentes portes. Des bambous, des cactus et une multitude de ronces impénétrables remplissent ces fossés et s*élèTent à une hauteur qui masque la Pettah. Toute espèce de projectile doit aller mourir dans cet épais fourré à répreuve de la plus grosse artillerie, et je doute même que le feu pût prendre iu milieu de broussailles d*une nature aussi vivace. i

Entre autres beaux édifices, Bangalore renferme un palais bâti par Tippoo. On y trouve des jardins qu*il s^était plu à dessiner lui-même et qui révèlent un goût assez éclairé pour un natif. Ils sont vastes, divisés en carrés, séparés par des allées et embellis par de beaux cyprès. Le climat de Bangalore est favorable à Thorticulture, aussi s*en occupe-t-on beaucoup : il y a chaque année une ^position et les fruits qu*on y envoie sont fort remarquables. Les raisins, les pommes, les pèches et le café y sont cultivés avec suocès. Ce dernier surtout donne de belles récoltes que Ton compare pour la saveur à la fève de Moka. La population en 1834 éuit évaluée à 44,000 habitants.

Bangalore est le quartier général de la dÎTision miliuire da Maissore. Cette division se compose ainsi qii^il soit :

ÉTAT-KAJOR ]

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