‹ L'Inde anglaise en 1843-1844Chapitre 10 sur 23 · L'nDG AflGUlSE · texte numérisé non relu

L'nDG AflGUlSE

dans on coin duquel est noué le pécule, son vase à boire » et s'enfuit le sabre à la main. Si le cipaye ess^je de ressaisir son bieA, c'est un bomme n^rt, car les voleurs sopt d'upe s^dresse e:|trénie. Les environs de Yellore. d*Arcot et de Ghitioor où je me trouvais en ce moment, sont la portion du territoire de Madra^ la plus infestée de ces ba^ndits et ^ les çipajes deviennent le plus souvent yictimes. C'est que les premiers y trouvent toujours quelques voyageurs à piller, et que c'est le territoire qui fournit le plus au recrutement C'est donc en qpelque sorte au gite, k Teatrée même du terrier « que les voleurs attendeut leur pro^e. Les moyens de répression sont tout à fait insuffisants. Le gouyernen^nt angles semble peu s'en inquiéter tant que ces maraudeurs ont la prudence de ne point dévaliser ses si^ets européens : dans ce cas seulement l'enquête est vigoureuse e^ une punition certaine atteint les coupables : aussi les Européens sont-ils fort rarement

Outre les yoleprs qui toen^ pour le butin qu'ils espèrent réaliser sur les voyageurs, il y a une classe d'assassins organ^és en çoeiété, avec des cbefs, une science une franc-npiaçonaerie et même une religiop qui a son fanatisine et son dévouera

teurs» «M iràtipes tntliUnted et ses iSliéé pàVA% <ttii edûtribttent ié lettrs derniers à Itt ImnHe om^ V9^< G*est la commanauté des thiigs ou PbAnsU gars (trompeurs dta ëtrangleorsi de îkugna, trom<* per, etpAânfna^éirangler), commanauté religieuse et iâdttstrielle qui eiploite la race humaine en Feiterminant^ et dont Torigine se perd dans la nnit des ftged» lo8qtt*en 4840, leur existence était inconnue non-seulement des eonquërants européens, mais même des gouvernements indigènes. Entre les années 1816 et 1830, plusieurs de leurs bandes araient été prises sur le fait et punies; mais jusqu'à eette dernière époque, toutes les révélations Taites à leur sujet par des officiers d*uhe haute expérience avaient semblé trop monstrueuses pour obtenir Tattentlon et la croyance du public; on les avait rejetées et dédaignées cotnme les rêves d*une imagination en délire. Et pourtant de-' puis de nombreuses années, au moins depuis un demi-siècle, tette plaie sociale dévorait les populations avec un développement effirayant i du pied de f Himalaya jusqu'au cap Gomorin, du Guttih jusqu'à TAssam.

Ge mt en Fabnée 1830 que les révélations d*iih chef célèbre, appelé Feringhea^ auquel on accorda la vie sons la condition de dénoncer ses compli^^ ces dévoilèrent le système tovt entier t la base de

la soeiété th«gie esi une croyttice relifiMise, lé coite de Bbowanie, sembre ditinilé qui ne se plaît qae dans le carnage et déteste surtout la race humaine; ses pins agréables sacrifices sont des vie* times humaines; et plus on en aura immolé dans ce monde, plus elle tous récompensera dans Vautre par toutes les joies de Tàme et des sens, par des femmes toujours belles et par des jouissances toujours nouvelles. Si Tassassin rencontre Tédiafaud dans sa carrière, il meurt avec Tenthousiasme d*un martyr, parce qu*il en attend la palme. Pour obéir à sa divine mattresse, il égorge sans colère et sans remords le vieillard, la femme et Tenfant ; il sera envers ses coreligionnaires charitable, bumain, généreux, dévoué, mettra tout en commun parce qu'ils sont comme lui ministres et enlants adoptifs de Bhowanie. La destruction de seiB semblables, dès qu'ils n'appartiennent pas à sa communauté, la diminution de l'espèce humaine, voilà l'objet même qu'il poursuit; ce n'est pas un moyen de fortune : le buiin n'est que l'accessoire, un corollaire fort agréable sans doute, mais secondaire dans son estimation. La destruction voilà son but, sa mission céleste, sa, vocation; c'est aussi une passion délicieuseà assouvir, c'est selon lui la pluseni*vrante de toutes les chasses, la chasse à l'homme! « Vous trouvez un grand plaisir, ai-je entendu

dire à un de ces condànoiiiës, à poursuivre la béte féroce dans sa tanière, à attaquer le sanglier, le tigre, parce qu'il y a dés dangers à braver, de l'énergie, du courage à déployer. Songez donc com* bien cet attrait doit redoubler quand la lutte est avec rhomme, quand c'est Tbomme qu'il faut détruire. Au lieu de l'exercice d'une seule faculté, le courage, c'est tout à la fois courage, finesse, prévoyance, éloquence, diplomatie : que de res* sorts à faire mouvoir! que de moyens à développer! Jouer avec toutes les passions, faire vibrer même les cordes de l'amour et de l'amitié pour amener la proie dans vos filets, c'est une chasse sublime, c'est enivrant, c'est un délire, vous dis-je! > Comme nous l'avons dit, ce culte a ses apôtres, ses prédicateurs, ses martyrs. On dirait que l'enfer a voulu jouer une sombre parodie de l'établissement du christianisme, en suivant pour étendre son culte une marche parallèle. Le Christ choisit quelques pauvres pécheurs pour prêcher la fraternité, la charité, la communauté entre ses fidèles, et porter la jj^aix et l'amour au genre humain. Bhowanie cbvm ses faquics et ses professeurs mendiants f&ar établir une communauté semblable, liée par la mémecharii4.1a même fraternité réciproque, mais pour senrârde bourreaux au reste du monde. C'est le même prosélytisme

ardmi : c Alk» el naveii • dil le Diev ; t An«i •I détrtiiseï, t dit respril infernal. On retrente dans les martyrs de Tnne et de Tavtre fei presque les mêmes eipressions : c Yens ayei beaa nons ditmirei disent les ThngSi nons nens moltiplions antonr de tons» nons remplissons vos eampagnes« vos bonrgades, tes villes, tes armées, vos mesqnées et vos pagodes, même vos conrs de jnslice; nous ne vous laissons que vos églises chrétiennes, t N'est-ce pas à peu près la réponse des héros chrétiens anx tyrans de Rome : •« Nons renaissons de nos cendres, nous remplissons aujourd'hui vos campagnes, vos villes, vos armées; vous nous retrouvez au Forum, ail Capitole; nons ne vous laissons que vos temples, t

Quiconque s*esl trouvé dans llnde dans les années 1851 et 183i| se rappellera la stupeur et Feffroi que la déoouvêrte de oette vaste macfaili6 infernale répandit dam tonte la sociélé. Un grand nodibre de magistrats, d'administrateurs de provinces se refusèrent à y croire, et ne pouvaient comprendre qu'un q^slème aussi vaste e*t si long* temps dévoré le corps social sous leurs yeuxi silencieusement et sans se trahir. Le colonel Sleeman lui-même, qui publia cette découverte après l'avoir poursuivie avec un xèle et un talent infatigables, hésita longtemps avant d'admettre la

▼ériië. Yoki Tàtett rejÉarquable qui «en ffifilf^ daelion à son oiiirHi|«i

« Duram les années 1831, 18S5, 18^4^ quand j'élais èbargé de la magistratiire ei de Vadiflinis* Iraiion citile dn distriet de Mefeingponi*, dans la Talléë du Nerbnddah, il ne Se commettait pas nti meurtre» pas le pins petit vApafun ban^t M<l-> naire, dont je n^eusse immédiatemeiit eonnaissancé; il n^ëxîstaii pas i'oUîldu) si redodtable du de si diince filou dont je ne connusse immédiate-* ment le gtté, le caractère et les aniécédentSf et dont je ne pusse suivre à rèlofité tous lés meutements. Si quelqu'un était tenu me dire à eëtte époqtte qu*Qtte bande d'assassins de professien héréditaire démettrait dans le fillage de Kandeliei à quatre eents mètres tout au plus de ma eeur de justice ; que les admirables bosquets du village de Mttndesoor, k une journée de marcbe dé ma résidence 9kr la route entre Sauger et Bbopali étaient un des plus effroyables bhtls ou entrepdts d^assissinat dans toute llnde; que des bandes nombreuses yféùttni de Tlndoustan et du Dekhan se donnaient annoellement fendee^veus soM i»fs ombragés» s*y réunissaient des semaines entières de chaque saison, polir eiefeer teir itfreyable vocation sur toutes lés ligues de routes qtti f Isfi* nent se croiser dans cette loealitéi à la eesnais-

sance et avec le conooars des deux fermiers géaéraax héréditaires dont les apeétres avaient plaaté ees massifs, j*aarais pris cet individu pour on fou OH un imbécile qui s'était laissé frayer par des contes à dormir debout;... et cependant rien n*é< t^t plus vrai : des voyageurs par centaines étaient enterrés chaque année parmi les bosquets de.

Mundesoor 1 Toute une tribu d'assassins vivaient à ma porte, au village de Kundelie, pendant que j'étais magistrat suprême de la province, et étendaient leurs dévastations jusqu'aux cités de Poonah et d'Hyderabad (1). >

Le jour où Feringhea, devenu dénonciateur public, fit ses premières révélations au colonel SIeeman, cet habile officier refusait encore d'y ajouter foi, quand le chef des assassins fit exhumer, de l'emplacement même que couvrait ^a tente du magistrat anglais, treize cadavres à divers degrés de décomposition, et s'offrit d'en faire sortir du sol tout autour de lui un nombre illimité. La conviction frappa comme un coup de foudre le magistrat consterné; il crut alors à cet effroyable drame, et suivant le fil donné par le dénonciateur , il enveloppa des légions nombreuses de thugs mi, 9)4^ient déjà réunies dans le Rajpoutana pour tlJHiiftncer leur campagne de Tannée.

( j) Traduit de Touvrage de colonel SIeeman.

J*ai eu Toccasion de rencontrer moi-même sur le territoire d'Hyderabad ujd autre chef de cette secte, devenu aussi déaonciateur public pour échappera Téchafaud. Sa confession a été publiée dans toute la colonie et se trouve dans les annales officielles : il avait assassiné ou étranglé dans sa vie le nombre presque incroyable de sept cent dix-neuf personnes, et disait quelquefois avec un soupir de regret : a Âh! si je n*avais pas été retenu dix ans en prison, j'aurais bien complété le mille! >

Gomment un pareil système, une pareille francmaçonnerie a-t-elle pu prendre un développement si considérable sans que soa existence ait été devinée ou même soupçonnée des populations parmi lesquelles professeurs et affiliés passaient leur vie entière dans les rapports les plus intimes, voilà ce qu'il serait difficile de faire comprendre en Europe à quiconque n*a pas étudié la singulière constitution de la société en Orient.

L'Asie, fractionnée dès les premiers âges en un grand nombre de territoires soumis à des gouvernements despotiques, indolents et corrompus, ennemis ou jaloux les uns des autres, n'a jamais vu ces fractions se ligner en un pacte commun pour assurer la sécurité des voies publiques; et la police d'une administration, quelque vigou-

reiiBil qu'elle ftit, ne ponnii jamais s'éteedM eu delà de ses froniières. Quand éa tonsidère qtll n*a jamais exislë daas Tlnde de moyens de transport régnliers à Tasage da poblîc» les mœnrs et les eoutumes des habitants 8*7 oppoAant é^\%* ment; que les plus longs voyages doivent éire fkits à pied 00 à cheval avec les ressonrces {particulières de chacan; que les voyageurs isolés, étrangers les ans aux autres, doivent chercher à se former en petites caravanes pour se protéger mutuellement; qu'il est notoire que pour éviter les frais d'échange et de banque des valeurs considérables traversent constamment le pays en lingots et en bijoux dans les bagages des voyageurs ; qu'il n'y a d'autres routes que des sentiers imparfaitement tracés par les pas de l'homme à travers des forêts ) des jungles et des déserts; que les villages sont rares, la population clair-semée, et que dans leé longs espaces qui séparent c^ villages on ne rencontre jamais une habitation où l'on pourrait craindre des témoins ou ded vengeurs, on conviendra que toutes les tentatipns et toutes les conditions possibles se réunissent pour former des assassins et assurer leur impunité : aussi leurs bandes ont-elles infesté l'Asie de tout temps sous mille dénominations diverses ; mais aucune d'elles n'a été si nombreuse^ si uniei sî discrète, et partant

M dangereuse et si deatriietive« qae celle des thugg.

Il faut $aveir aussi que les voyageurs en Orient ne eowmiiniqueDt que très^aremeut nvee les lih les ou les villages qu'ils reueontrent ç^ur leur ebe* mlui ilsy aehèteul leurs provisious et voilà t^ut. S'ils les traversent, ils ne s'y arrêtent pas, mais vQ^t dresser leurs tentes on ooueher i la belle étoile soua les arbres du voisinage ; il est done à peu près impossible de tra^r h route d'un voy«bgeur de village en village, excepté quand la mr ladie ou le mauvais temp9 Taura eoutr^îptde cherc^ aeoideptellement un refuge dans les ea* ravansérais; mais alore s'il vient à disparMtrç,^ où devra-t»on le ehereher et à qui s'en preii<}re?

Il ^ été démontré par les v^erc]ies qui ont suivi les révélations de iS50, que dans toule llude la majeure partie des itemindarsou fermiers généraui^, dos jagheerdars '^ ou propriétaires ferimiers, et même des patèls ou autorités municipales des villages^ étaient en rapports direets et do père en fils depuis plusie^rs génératioua av<^ la so<^élé des thugs» leur fournissant tous lef renseignements i toutea les facititésit et, ei^ cas de besoin, too^ea les proteetio^s possibles; v^ eélant les ot^ets volés et partageant |^ butin» et puia chaque bourgade, chaque i^lle nourrit tcwjo^a en proportion de aea baiiitania un eeriain

nombre de faqairs, d*ermiie8, de religieux mea* dianu qui loi sont spécialeraenl attachés par la société thogie à laquelle ils serrent d*espioD8 et d^éclaîreors. Leors habitations, généralement en dehors des murailles» sont toujours entourées d*une épaisse plantation d'arbres et enfouies sous des berceaux de yerdure. Le toyageur déçu, par Tapparenle austérité du saint homme qui lui offre un abri confortable et pittoresque, et lui promet une eau sans souillure ou puisée à quel* que fleu?e sacré (la première des considérations pour un Indou de bonne caste), accepte son hospitalité, s'endort et ne reparaît plus.

L'attention du gouvernement anglais une fois brusquement éveillée, ses efforts furent proportionnés à l'étendue du mal. Le gouverneur général lord William Bentinck commença une croisade qui fut continuée avec enthousiasme par toute la magistrature de la colonie. Il choisit parmi les premières intelligences de l'armée dixhuit officiers versés dans les langues et les habitudes du pays, pour former un bureau spécial d'inquisition chargé de traquer cette secte infernale de province en province. Leur succès a été signalé par de nombreuses découvertes : mais il est encore loin d'être complet, le mal est à peine stationnaire, et le moindre relâchement de la part do gouver*

nement le verrait déborder avec une nouvelle tû^ reur. S*il faut en croire les assertions des condamnés, confirmées d'ailleurs par les aveux des officiers qui coipposent le tribunal, cette secte fait encore aujourd'hui même au pied des écbafauds de nouveaux prosélytes.

Voici le tableau des annales de la justice criminelle pour cette classe de malfaiteurs dans la période comprise entre 1831 et 1857, extrait des dépêches du capitaine Reynolds, président du comité d'enquête.

Transportés à Penang. . . . . • • 1,(1

Pendus . 412

Travaux forcés à vie 87

Travaux forcés à temps. ..... 90

Morts en prison. ..••...* 56

Échappés de prison. 45

Admis comme dénonciateurs publics. . 485

Jugés, mais attendant leur sentence. • 120

Attendant l'instruction de leur affaire. • 956^

Total 5,266

Le capitaine Reynolds certifiait, à la suite de ce document, que le bureau d'inquisition possédait au moment même où il écrivait la liste d'au moins dix-huit cents professeurs et apôtres du 2. l'ihde aiguise. 14

Umgittne» circnlun en liberté dans li colonie, doM les wmê étaient connue» maie qn'on n*avait p« eoeere saisir, sans compter vn nombre d^aiB* ïié$ incennns qn*il était impossible d'évaloer. Q«*en songe maintenant à T^royable consomma* tien de vie bnmaine qni de?ait se fiiiredans l'Inde afam la découverte de ce prodigtenx mécanisme ! Combien de milBeri de fimdlles ont dû périr annnellement sens les conps de pins de cinqoante mille assassins régulièrement organisés, procédant avec ensemble et métbode, cl dan» des régions où les pèlerinages, Ta superstition et les wJmtn rendent Tbomme essentiellement nomade ! Qiand on pense que, durant les périodes agitées dos guerres des Habrattes et des Pindaris, celte aecte, libre alors de tous ses mouvements, avait déjà atteint son développement actuel, on ne doit pins s'étonner des vastes soUtndes qui s4parettt ai^urd'hui les populations et de leur feiblesse numérique en prepe^ion du sol.

Ce qui a {ait donner aux tbugsle nom de Pban* tiff^Tê ou étrangleurs» est une méthode d'exécution qui leur est particulière et qu'ils adoptent génémlenent peur éviter de viçrser du sang. Cette méibedoeonsîsie, quand ils se trouvent seuls avec k voyageur dent Hs ont gagné I^Mniiié, à le Imsser avaneer 4o deux ou trois pas et à lut J^er alors

autour du oou un mouchoir arrangé comiiM b laço do TÂmérique du tud* La piorro qui toIo à Tautre extrémité reneal dans la main du ihugy qui donne un léger tour de poigneli el cela suiBi pour briser la nuque de la Tictime dont la mort est instantanée.

De mime que les francs^maçonsi les thugs se reconnaissent en tous lieux par certains signes imperceptibles pour les non-initiés et dont ils Ont fait une science* Il est inutile de chercher à les eonfsrtir, le goût du sang a passé dans leur nature, et s*ils élèvent une famille o^est dans les mêmes habitudes. 11 n*y a qu'une chose à (aire arec eux« c'est de les tuer comme des reptiles venimeux. La destruction de son semblable pà'> ratt offrir à Thommede si grands oharmeSi la pAs-* sion qu'elle inspire est tellement puissante, qu'ellu ne j'arrête que devant un échafaud toujours dressé ou une opinion publique qui la couvre d'infamie. Malheureusement dans l'Inde ce dernier rempart n'existe pas» puisque l'assassinat n'est point eon« sidéré comme infâme et que le supplice est qrno« nyme du martyre s il ne reste donc que la sauve» garde du glaive.

S8 jantier*-* J'avais encore sept lieues à (aire pour arriver à Ghittoor^ ville principale du côU ledorat supérieur d'Arcot» où je dotais retrouyer

une société enropéenne dont je commençais à sentir vivement le besoin. A l*aide d*an cheval envoyé à ma rencontre, je parcourus cet espace au galop, mais cet aperçu fugitif est amplement suffisant pour apprécier le terrain. La contrée, quoique admirablement cultivée, est monotone : profitant des nombreux cours d*eau et de la nature favorable du sol, on Ta distribué presque exclusivement en rizières, de sorte que le pays est riche, mais très-malsain; Tair est humide et chargé de miasmes. L'arrondissement d'Arcot (divisé en Arcot supérieur et Arcot inférieur) couvre une étendue considérable et peut être considéré comme le grenier de Madras et de tout le'Garnatique; du succès de ses rizières dépend le bien-être d*une nombreuse population. Ce bienêtre est par conséquent soumis à Téventualité des moussons qui dispensent chaque année Tabondance ou toutes les horreurs de la famine, car il n*ett est pas du riz comme des autres cultures, nulle n*est si exigeante sur les conditions de sa réussite. Quand le cours de la saison est absolument contraire, la récolte est non mauvaise, mais nulle ; les malheureux habitants vivent alors exclusivement des graines grossières que Ton donne ordinairement aux chevaux et aux bœufs. Cette ressource est bientêt épuisée, et alors la popula-

tion dies campagnes se précipite sur celle des villes, çspérant en obtenir quelque secours et lui apportant en échange une mortalité épouvantable. L*Europe ne compte pas une fois dans un siècle une misère comparable à une famine indienne telle qu'elle se reproduit ici au moins tous les dix ans; celle de 1837, par exemple, à Madras, et de 1838 au Bengale.

A Chittoor, la station européenne se compose en tout de trois employés : deux magistrats, le président et le greffier d'un tribunal de première instance, et un docteur attaché à ces messieurs. Condamnés à cette vie solitaire, ils s'entourent au moins de tout le confortable possible. Rien ne saurait être plus somptueux et plus pittoresque que leurs élégantes habitations; on se croirait dans des parcs d'Angleterre. Chittoor peut contenir cinq mille âmes, la population indoue y prédomine, tandis que celle du chef-lieu, Ârcot, est principalement musulmane; on n'y trouve aucune construction remarquable.

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TdlOM{ 80«?Wli«lilstoriqitet.-«Goilf|^lMtion ptf^ dpayM.

Le 30 janvier je repartis pour la ville de Vellore, disUDte de sept lieues et demie. C'est un poste militaire important et dn petit nombre de ceux que la politique de la compagnie entretient en état de défense. G^est la clef des principaux défilés qui traversent la chaîne des Chattes orientaux, et ce fut ici qu*on renferma d*abord la famille captive de Tippoo immédiatement après la conquête ; mais on trouva bientôt que la présence des jeunes princes si près du domaine de leurs ancêtres réveillait trop de souvenirs et entretenait une fermentation dangereuse. L'insurrection qui éclata en 1807 parmi les troupes mêmes de ta compagnie en garnison dans cette ville « quoique les prisonniers n'y fussent pont rien, les fit en dernier lieu conduire à Madras d'où on les dirigea sur Calcutta. L'édifice qui leur servait de prison dans le fort est encore aujourd'hui habité par une veuve de Tippoo très-Âgée et si sédentaire qu'elle ne franchit jamais le seuil de son palais.

La position do Yellore dans une niléo Munge sur la rivière de Palaira, la coDginicUoB moresqne et la forme iDusilée de ses remparts en foni une ville éminemment pittoresque. Ses mnrailles noires et crénelées, bien qu'elles soient protégées par des glacis et des contrescarpes satisfaisant ans conditions de Tart moderne, rappellent plutôt les temps héroïques du moyen âge, les guerres de Grenade ou de Palestine, que la soience mathématique d'aujourd'hui. Ce qui ajoute encore à l'efiet oriental, c'est le large fossé ou plutôt le bras de rivière dont elle est entourée et où' l'on entretient d'é* normes caïmans alligators. Gomme il est défendu de leur faire la guerre, ces monstres se sont multipliés à l'infini. On les voit quelquefois dormir par centaines sur les petites tles au pied des remparts. Les hauteurs voisines qui commandent la ville sont couronnées par des forts détachés. On trouve sur ces montagnes des pagodes dont les souterrains contiennent des inscriptions tamu- Hennés fort intéressantes^ «

VelliH'e a été le théâtre d'une terrible insurreetioa qui serait une peuve suffisante, s'il en maiH quait d'ailleurs, qne la fidélité des troupes indigè^ nés envers la compagnie n'est pas à toute épreuve. Ce fut le 31 janvier 1807 que ksdeux régiments indigènes qui composaient avec un régiment de

rarmée royale la garnison de cette forteresse, se rassemblèrent au milieu de la nuit dans le plus profond silence , se saisirent de tous les postes , massacrèrent leurs officiers et tournèrent rariilferie de la place contre la caserne où les malheureuse soldats européens étaient enfermés sans cartouches. Le carnage fut complet à Teiception d'une patrouille de vingt-cinq hommes commandée par un sergent, à laquelle se réunirent plus tard deux chirurgiens aides-majors échappés au milieu de la confusion. Ceux-ci se retranchèrent sur la plateforme voûiée d*une des portes de la ville , et Ton vit vingt-sept Européens maintenir une position (adossée, il est vrai, au fossé et défendue de front par un mince parapet, mais ouverte des deux côtés sur le terre-plein des remparts) pendant près de trente heures contre une masse d*au moins dix-huit cents cipayes parfaitement armés, instruits, disciplinés et pourvus d*artillerie , tandis que les Européens n'avaient eux-mêmes aucunes provisions, ni d'autres munitions de guerre que celles qu'ils trouvaient dans les gibernes de leurs ennemis, et obligés pour les obtenir de faire à chaque instant des sorties et de dépouiller les cadavres.

En visitant le 30 janvier, 37* anniversaire de cette lutte héroïque, l'emplacement du combat, où

rien n*e$t changé et où tout palpite de souvenirs, au point que les maisons voisines de la poterne montrent encore les traces des balles, j*avoue que mon esprit ne put s*empécher d'admettre quelque doute sur les récits exagérés que j'avais entendu faire de Tintrépidité des cipayes. Je m'étais laissé dire dans tous les états-majors indigènes, et même à la masse de mon régiment, que les cipayes organisés et disciplinés à l'européenne pouvaient défier les meilleures troupes du monde (à l'exception bien entendu des troupes anglaises après lesquelles ils marchaient en première ligne), et voici dix-huit cents cipayes en révolte ouverte contre le gouvernement, placés entre l'échafaud et le succès, qui pendant trente heures ne purent, en se cotisant, rassembler as^ez de courage pour aborder corps à corps vingt-sept hommes couverts de blessures. Il n'y a qu'une chose qui étonne après un pareil fait, c'est l'impudence qui ose encore les comparer même aux plus mauvaises troupes de l'Europe. C'est une de ces impostures que le patriotisme anglais pouvait seul inventer, et que la crédulité et la vanité anglaises pouvaient seules consacrer.

Que dira-t-on encore après cela delà reconnais* sance et de l'attachement de ces mêmes cipayes envers la main qui les nourrit; de leur numuh

hulaU (leur fidéliU an sel) mIob U pro?«rl)« par- San? Hélat ! si c*oûc 4té sealemem le n^o anoar de la liberté on de la patrie qui eût armé lèvre bras; si on pouvait enoore attribuer oes lâebes vêpres siciliennes à un attachement héréditaire el loyal poor la femilie de leurs anciens souverains 1 Mais non, aucun sentiment généreux ni raisonné n^entrait pour la moindre chose dans la conjuration sourdement combinée de oes mercenaires de toutes castes et de tous pays* Durant leur succès momentané t il est douteux qu'ils aient pensé un instant aux princes captifs qui ne sortirent même pas de leur prison. Le motif apparent de Tinsurrection était un nouveau code militaire émané du général Gradocki exigeant que les cipayes parus^ sent à la parade le menton rasé et la moustache de la livre supérieure coupée selon une certaine ordonnance ; qu'ils ne portassent pas leurs boucles d'oreilles ni les marques distinctives de leur caste tandis qu'ils étaient sous l'uniforme ; et enfin (ce qui constituait la plus grande offense), prescrivant un turban d'un nouveau modèle qui répugnait à leurs préjugés; Mais une cause au moins aussi réelle avait été la beauté de quelques dames an*> glaises mariées aux officiers de la garnison et qui avait éveillé les désirs de certains officiers indigènes. Les scènes qui suivirent leur victoire d'un

jmir forent èA<opbl68 : qattorte oiSciers eoropé%fi» ftirenl tr(mTéi eottsuniés dans une nlle et baip où ôtt les avait traînés tout saillants, quelqnes^nns vifant encore, et à laqnella on avait mis le feu; leurs mallioiireasea fenmes, à feiceplloii dNme sente, périrent en assonvissant les passions bmtales de eette inlUne mnltitnde, en présence des cada? tes de hors maris et de lenrs enftnta. liais }e n^ai point le loisir de n^étendre snr ees horrenrs, e^est snr la eondnsion delà tn^j^ie qne je veux appeler rattentien^ A wb» journée de marcke de Veliore se tronvoh tille d^Areot, eantonnement baUtnel d^nne kr^ade de eatalerie.' A répeqne de la erise dont sens parlons, eette Imgade était eonmandéo par le Aimeni Oilleqile, lliéroiqne eomnandant dn twrible 21* drq^ns.

Il élah précisément oeenpéee jonr-tt à passer son régimmit en revM qnand la nonvelle de rfnsnr^ reetion de Veliore Ini partini snr le champ de manœuvre. Ne prenant que le temps de distribuer des cartoudies à ses cavaliers et dé faire atteler une seule pièce d^urtillerie à char al, il part an trot pour Yellore. BîentAt ne pouvant plus contenir son impatience il prend le galop, et laissant son régiment le suivre d^^l pas plus modéré, il fran* chit le reste de la distance comme un éclair. Arrivé seul devant ta place, des coups de fcsit lui

iodiquenl la porte où quelques soldats se défendent encore. 11 se jette à la nage an milieu des cro* codiles, se fait hisser par une bandoulière auprès de cette poignée d*homnies dont il relève le courage; il prend le commandement, saisit un mousquet et fait le coup de fusil à cdté d^eux. Enfin un cri de joie se fait entendre, on aperçoit les dragons : la pièce d*artillerie arrive au galop ; dans un instant sa bouche est appliquée contre la porte massive, sous la voâte même occupée par la petite bande héroïque. Ia première explosion la fait voler en éclats, les cavaliers se précipitent dans la place le sabre à la main , chaînent le long des rues et sur les remparts en criant : Tue, tue. Dès ce moment les braves cipayes ne trouvèrent plus le courage de tirer un seul coup de fusil ; une place de guerre fut emportée d'assaut par six cents hommes à cheval , qui , sans éprouver eux-mêmes aucune perte, massacrèrent sur la place d*armes la moitié de la garnison. C'est en vain que les cipayes demandent quartier, on extermine tout ce que Ton trouve, près de six cents d'entre eux se réfugient comme un troupeau de moutons dans la cour du jeu de paume où on les mitraille jusqu'au dernier sans qu'ils fassent un seul effort pour en sortir ou se défendre.

J'employai toute une journée bien intéressante

à explorer le théâtre de ces événements dont la trace est partout marquée aussi vive que s*ils dataient d'hier. Je visitai surtout le fameux jeu de paume et la délicieuse pagode tout à côté, avec leurs murs tout criblés de balles et de mitraille. Cette pagode sert aujourd'hui d'arsenal, ses sculptures sont d'un travail si exquis qu'on eut l'idée de les envoyer au roi d'Angleterre; mais les dépenses qu'aurait occasionnées le transport firent renoncer à l'exécution de ce projet.

Vellore semble conserver le deuil de ces journées funèbres : sa garnison est réduite aujourd'hui à deux bataillons d'infanterie indigène qui ne fournissent que des détachements pour les différents postes et sont huttes (1) en dehors des murailles. Les casernes sont désertes et un état-major européen peu nombreux semble perdu dans cette vaste enceinte. Il n'y a plus même de détachement d'artillerie pour servir le petit nombre de pièces en batteries sur les remparts, de sorte que la ville a un air d'abandon et de désolation. Le cimetière est un autre point d'attrait irrésistible pour le voyageur qui sent ses yeux se remplir de larmes en se penchant sur ces longues dalles blanches ,

(1) J*#mploie Texpression htUté parce qaWectivement ils sont enterrés sous des huttes.

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