PREMIERE PARTIE. -^CHAPITRE XVni
excitaient tour-à-tour le rire ou l'approbation des convives. Un de ces légers propos me fit en ce moment une singulière impression : un jeune étourdi, se versant une rasade, nous fit remplir nos verres pour sanctionner cet étrange vœu d'une ambition téméraire : jt blaody warand a sickly season ! (Une guerre sanglante et une saison malsaine !) Ce vœu , ou plutôt ce blasphème , allait être bientôt puni.
Dans toute cette assemblée il n'y avait que deux figures soucieuses, la mienne et celle du jeune Campbell. Ce dernier avait passé toute sa journée à la chasse ; il était d'un tempérament robuste et n'avait jamais connu un instant de maladie: je remarquai cependant qu'il se levait souvent de table et que chaque fois qu'il venait s'y replacer le nuage s'épaississait sur son front; je crus même reconnaître quelques légères convulsions analogues à celles que j'avais remarquées chez le jeune bijoutier. Le chirurgienmajor du régiment , docteur Budedge j se trouvait assis à côté de moi : ne pouvant plus vaincre mon inquiétude , je lui dis à l'oreille : « le choléra est au camp et ce jeune homme ne me parait pas bien. » Le cigare tomba de ses lèvres sur lesquelles le sourire disparut. Ne voulant pourtant pas glacer la réunion , il se leva d'un air indifférent et prit notre jeune camarade à l'écart. Tous deux s'éloignèrent , le docteur revint seul. Le mot quil prononça ;à son retour fut comme un tocsin d'alarme qui retentit dans tous les cœurs et dispersa l'assemblée. Le lendemain nous rendions à la terre la dépouille déjà fétide du jeune et brillant Écossais. Par une singulière coïncidence ^
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la nouvelle officielle de ganoRiinAtion au régiwmt arriva juite à temps pour être proclamée sur sa tombe par la triple salve de mousqueterie.
Rien n'est grand, rien n'est touobant comme le ser« vice funèbre dans Tarmée anglaise. Outre le détache* ment commanda pour exécuter les dernières sal* ves et proportionné au rang du défunt, lerégimeut tout entier, sans armes, et tous les officiers de la gar« nison, le sabra nu et renversé sous le bras gauche , suivent sa dépouille depuis la maison mortuaire jusqu'au champ du repos. La musique militaire entonne l'hymne du « Marinier sicilien » , suivi du sublime cantique de (Saùl. Cas deux airs se succèdent saai cesse, tandis que la mesure est marquée par les notm tonnantes de la grosse caisse qui fait vibrer l'air comme un eanon. Arrivé au cimetière, on fomie le bataillon isarré autour de la tombe; le ministre pro« testant , ses aides et le groupe d'offioiers oocupmit le centre. Le pasteur lit cette admirable prière du rituel anglican « Jn iht nnHstofUf» vf^ nte indeathf » (Sur le sentier de la vie nous rencontrons la mort); puis viennent ces tristes paroles : « rendons la terre à la terre, la poussière à la poussière. » On jette quelques pelletées sur la bière, puis.. . . tonnes mousquets.
S|ir Taile de la Toudre I*âme est partie!
Un flageolet aigu donne le signal du départ ( it troupe se forme en colonne, puis s'ébranle au son d'une valse vive et légère, exécutée par la musique du régiment. Quel bizarre contraste! C'est, dit->on, pour ranimer le courage j mais ces airs joyeux nie
PREMIÈEÏ FAUTIR. -^ CBLiPÎTM l^VIIT. 347
semblaient narguer la mort et redoublaiwt ma tristesse.
Ce fut là la première victime; mais le terrible fléau avait arboré son drapeau sanglant sur nos remparts. Pendant trois longs mois nous vîmes jour par jour tomber nos compagnons de la veillei ofBoiers et soldats, la vieillesse et la vigoureuse adoloscence, les femmes et les enfans. Chaque jour nous nous joignions au funèbre cortège ; chaque jour nous répétions ces deux hymnes de la mort jusque-là qu'elles devinrent le refrain distrait de nos momens de rêverie. Chaque jour les gracieuse^ v^iUes prenaient une cadence plus moqueuse, bien que les chœurs allassent s'affaibliMant, car les musiciens eux-mêmes payaient au fléau leur tribut quotidien. La vie ainsi tourmentée perdait tous ses charmes. Du moment qu'on était frappé j on reprenait tout son calme et l'on mourait avec indifférence. Si la terreur existait toujours, c'était chez les forts qui la noyaient dans les orgie», au milieu des chants férooes et mystiques. On peut en juger par les vers suivans, sublimes de gé^ie, de tristesse et de sauvagerie, composés par une des dernières victimes. J'essaierai d'en donner une idée par une traduction en prose dont les deux premières strophes sont rimées suivant la cadence anglaise:
We meei 'n«aih ths soundlng ralUr Aod tiie walls arouod are bares
As tbey sboul back our peaU of laughler Il seems ai the dead were ihere.
Then, sland lo yotir glusses— sieady !
We drink in otir comrades eyes
Ooe cup to (he dead already,
Hurrah for ihe oexi that dies !
Not hère are the goblets glowing ;
Nol hère îs ihe viniage sweel.
Tîscold as ourhearts aregrowing,
And dark as ihe doom we meet But siand to your glasses — sieady !
And 80on shall our puises rise.
One cup to.ihe dead already,
Hurrah for the nexi thaï dies !
There*s many a hand (hat*s shaking
And many a cheek (hat*s sunk ; But soon tho* our bearis are breaking,
They 'H burn with ihewine we* ve drunk. Then, stand lo your glasses —sieady !
'Tis hère the revival lies.
Quaff a cup to ihe dead already, Hurrah for the next thaï dies !
Time was when we laughed at others,
We thought we were wiser then.
Ha! ha! letthem (hink of iheir motbers
Who hope to see ihem again.
No, stand to your glasses sieady !
The thoughtiess is hère ihe wise !
One cup to the dead already,
Hurrah for the next th!it dies !
Not a sigh for the lot that darkles,
Not a tear for the friends that 8ink\ We *ll fall midsl ihe wine cup*8 sparUes
As mule as the wtne we drînk.
Conie, stand lo your glasses, steady !
Tis this that the respîte buys.