PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XIX
âge, de vieillards décrépits qui n*ont pas la force de poursuivre leur route, s'arrêtent là pour se reposer quelques jours et sécher les plaies de leurs pieds écorchés. Les ruines de ce village semblent arrangées de manière à présenter une série de désolation en harmonie dans toutes ses parties, bien que la destruction soit inégale ; les maisons sont à moitié désertes ; livrées aux influences destructives des saisons, elles tombent successivement, mais plus lentement qu'on ne le croi* rait en considérant les matériaux. Le toit s'affaisse d abord, les murs restent debout ; ce sont les plantes parasites qui les achèvent en y enfonçant leurs racines. Ce qui reste de population enfouit le peu de provisions qu'elle peut avoir et sur lesquelles elle doit subsister jusqu'à la récolte. L'argent même n'en peut rien obtenir, de sorte que mes gens sont affamés. Per* dant enfin patience, je me remets en route vers quatre heures de l'après-midi avec l'intention de ga« gner Mahal où j'espère renouveler mes munitions de voyage. I^es paysans que je questionne sur la distance à parcourir m'assurent qu'il n'y a que cinq coss. Malheureusement cette mesure est très capricieuse suivant les localités : dans le territoire de la Compagnie elle vaut généralement deux milles anglais , trois quarts de lieue : c'est le reschmicoss. Mais il y a le sultanicoss qui vaut une lieue et demie et quelquefois deux lieues. Et puis chacun ici mesure le coss à l'efficacité de ses jambes : si vous demandez à un vieillard la distance d'un point à un autre, il vous dira qu il y a tant de coss; interrogez son fils, il n'en voudra reconnaître que la moitié. Prévoyant donc une
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course d'à-^ett«prè8 quatre lieues qui était p!m que suffisante avec celle du matin, je me mis obstinément en route, quoique déjà passablement fatigué. Je remarquerai en passant qu'il n'y a rien qui tue comme cette allure long- temps prolongée du cheval qui marche au pas : on gagne si peu de terrain ^ un objet aperçu de loin semble s'avancer si lentement! Et puis le pays est si monotone, si vide d'intérêt; ons^endor» mirait sur sa selle si l'on n'était moulu. Il est aisé de voir que nous sommes sortis d'im colleetorat (province administrée par un collecteur européen) pour entrer dans un jaghœri fief d'un zemiudar ou fermier héréditaire de la Compagnie. Nous sommes dans le district duNuwab deMahal; au lieu des champs alignés, des nombreux quinconces d'arbres fruitiers, des milliers de rigoles, des riches cultures, des rians viU lagea et de la population presque civilisée que votis rencontriez entre Adony etCuddapah, vous ne trouvez plus que des marais ou des landes ; de vasies espaces couvei'ts de joncs, ou des terres sèches, altérées, pierreuses qui supportent quelques bruyères affamées; de loin en loin , des ruches de terre sèche où des êtres malingres et presque nns disputent leur existence à la vermine ; des natifs presque sauvagesqui s'enfuient à votre vue, trop stupides ou trop maussades pour répondre à vos questions et vous indiquer la route: c'est le comble de la misère. En voyant le désert antour de soi on se demande comment se nourrissent ces pauvres gens, à moins que ce ne soit du lait des bestiaux puisqu'ils n'en mangent point la chair. Quant au bétail qui ne se compose sur toute cette
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route que de bœufs et de buffles, ii est pourtant assez nombreux et son eiiistence est un nouveau problème. U passe le jour dans des terres en friche où pas une herbe ne verdit et s'y tient patiemment ruminant, je ne devine pas quoi, résigné comme sçs gardiens.
Après quatre heures de marche je rejoins enfin un cipaye qui voyage dans la même direction que moi, et j'apprends de lui qu'il me reste encore six coss k faire pour atteindre Mabal i ç'est*à-dire plus qu'au (Mpart; apparemment sa mesure n'était pas celle de la province. Après avoir cheminé encore environ deux heures, j'arrivai épuisé de fatigua à une petite ferme appelée Knrkurra. Ce n'était point le but que je m'é<tais proposé; mais il était nuit noire; tous mes gens, même les palefreniers étaient loin derrière moi : la course depuis le lever du soleil était au moins de onae lieues ; il devenait urgent de m'arréter. Je descendis donc de cheval, et le prenant par la bride j'allai de porte en por4e mendier pour moi et ma monture une hospitalité que j'aurais été trop heureux de payer. Pour ia seule fois dans toutes mes excursions je ne trouvai pas une créature qui comprit l'ourdou, qui sert de ^i^wnfpamca dans toute la péninsule. J'étais déjà dans le cercle du Tamul (Malabar) , de sorte que la seule chose que je pus obtenir par gestes fut une botte de foin pour mon cheval et pour moi une mauvaise galette, qu'on appellerait en Lorraine un gâteau de plomb. C'est une pâte à peine cuite , de farine d'orge ou de blé mêlée à quelques graines légumineuses} le son n'en est pas séparé, c'est ce qtue le peuple
appelle ici son rotî, c'est sa seule nourriture, et elle n'est pas de nature à le fortifier.
Ne voyant aucun abri dont je pusse disposer, j'attachai mon patient arabe à un palmier au pied du* quel j'étendis le petit tapis que je portais toujours sous ma selle, et quand il eut fini son maigre repas, je roulai les rênes autour de mon bras et cherchai à m'endormir à côté de lui. Jamais je n'avais éprouvé si vivement le sentiment de l'isolement : c'était la première fois que je bivouaquais ainsi tout seul sans un être avec lequel je pusse échanger, sinon une pensée, du moins un ordre et une obéissance. Je voyais à quelques pas circuler dans l'ombre des figures noires, hideuses et muettes, tandis que d'autres gisaient devant leurs portes enveloppées dans leurs écharpes de mousseline blanche comme dans des linceuls. Une hyène glapissait dans le lointain, tandis que le chackal rodait et piétinait auprès de moi; je pouvais entendre dans les buissons le bruissement de la couleuvre , la terrible covra-capelle qui cherchait quelque oiseau endormi pour en faire sa proie. Ces sombres réalités conjuraient de plus sombres images dans mon cerveau et bannissaient le sommeil. Pour dernière ressource, je me roulai sur le dos et me mis à penser aux étoiles. Orion était à mon zénith avec son baudrier étincelant; je l'avais vu à la même place du mât de mon navire quand j'étais un pauvre mousse à bord de VAurora. Je réfléchis avec i*econnaissance combien ma position s'était améliorée depuis cette époque ; et tandis que je remerciais un Dieu de bonté la fraîcheur de la nuit engourdissait mes facultés, et