‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 135 sur 268 · A MANGALORE · texte numérisé non relu

A MANGALORE

1/3 de compagnie d'artillerie indigène

3 bauillons d'infanterie indigène

TOTAX. GiiréHAL.

A la mort de Tippoo, en 1799, l'empire musulman (lu Maïssore ne comptait que deux règnes ou cinquante ans d'existence. C'était Hyder-Aly, un simple officier de fortune, petit-fils d'un fakir errant venu (lu Punjab , qui avait tiré ce trône de son obscurité et s'était créé, comme dit M. de Montholon, un peuple à sa taille. « Inconnu des puissances voisines, gou- « vemé par de faibles rajahs hindous , avili sous le « joug de ses anciennes coutumes , le Maïssore joua « pour la première fois un rôle en i ySa. C'est au siège « de Trichinopoli, dans les sanglans débats de la suc- « cession du Carnatique qu'on entend parler pour « la première fois de l'armée auxiliaire des Maïssoriens (f). » C'est alors aussi que Hyder-Aly parti comme simple soldat commence à conquérir ses grades. Il grandît rapidement et avec lui paraît soudain sur la scène politique un empire tout nouveait

(1) Montholon de Sémonviltc , Revue âti Dtux-Mond99.

43ïi L'INDE ANGLAISE EN 184S.

qui pendant un demi-siècle devait peser dans la balance parmi les pouvoirs prépondérans de Tlnde.

Merveilleusement situé sur un plateau qui domine les deux mers, immense citadelle défendue par les Ghattes qui ne laissent pour y monter de l'une on de Tautre des côtes de Malabar et de Coromandel que de rares et étroits passages , le Maïssore se trouve un admirable point de départ pour servir de base à un système de conquêtes. Comme l'avalanche qui se forme au haut des monts, Hyder-Aly descend chaque année de ce plateau pour s'étendre sur toutes les pentes, pour ajouter à son domaine toutes les plaines voisines. Le Canara tout entier, une portion considérable du Malabar le reconnaissent pour maître, et il dote enfin ses états de quatre-vingts lieues de dépendances maritimes sur une côte ex- Iraordinairement fertile et arrosée par une multitude de belles rivières.

Je ne m'étendrai pas sur l'histoire bien connue des deuxrègneset des exploits de Hyder-Alyet de Tippoo, ou sur la catastrophe qui termina la vie de ce dernier. Il suffit pour mon sujet de rappeler qu'en 1799, lorsque les alliés ( c'est-à-dire le Nizam d'Hyderabad et les Mahratles ) eurent fait avec la Compagnie le partage convenu d'avance de toutes les dépendances et conquêtes du Maïssore, le soin de veiller au maintien de la paix dans Fancien royaume réduit à ses limites primitives échut aux Anglais , et que ceux-ci , résolus d'écarter à tout jamais du trône la race usurpatrice qui avait succombé en déployant contre eux tant de bravoure et tant de haine^ parvinrent à dé-

PREMItRE PARTIE. ^€UA^ITR£ XXII. 433

couvrir un jeune rejeton de trais ans de l'ancienne dynastie hindoue auquel ils prétendirent restituer le sceptre de ses pères. Toutefois ce rejeton rajah Kistna Raji Woudiour, à mesure qu'il avança en âge, sratit la tutelle anglaise , comme un lien de fer , s'appesantir et se resserrer sur lui pour arrêter son développement et le retenir hors de portée du pouvoir. On lui enleva successivement jusqu'au dernier attribut de la royauté. 11 n'a plus enfin aujourd'hui ni armée ni ministre ; il est lui-même sans fonctions dans l'état. Le gouvernement réel est tout entier entre les mains d'un conseil d'administration composé d'officiers anglais et présidé par un simple colonel sous le nom de commissaires spéciaux pour les affaires dn Maîssore , qui décident de tout sans consulter le souverain, avec l'approbation du gouverneur-général. Il y a aussi dans la ville même de Maîssore un autre colonel ayant le titre de Résident politique , et chargé spécialement de surveiller à toute heure la personne et l'entourage du Rajah dans leurs rapports journaliers et leur vie la plus intime , de sorte que le prince &OUS cette double tutelle se trouve comme entouré d'un conseil de famille qui gère toutes ses affaires soit publiques, soit privées. Il a cependant encore un simiùacre de trône couvert de papier doré , dans un palais, qu'on prendrait pour une décoration d'opéra. Il a un escadron de mauvaise cavalerie et quelques centaines de gardes armés de lances et de £usils à mèche; tm harem dont il sort rarement et où sa vie s'é^ puise en débauches; enfin une capitale , espèce d'impasse qui ne se trouve sur aucune route , rarement

434 L'INDB ANGLAISE EN ta4t.

visitée parle voyageur et oubliée du reste du inonde, où il végète vieil enfant de cinquante ans, s'aaiusant encore aux hochets avec lesquels la politique anglaise a entretenu et prolongé son crétinisme.

Mes gens ne me rejoignent à Bangalore que le a4 j mais tellement épuisés de fatigue et les pieds tellement meurtris qu'il me faut licencier tout mon monde: c est un grand inconvénient dans la circonstance où je me trouve , car il n'y a plus ici de police locale anglaise dont on puisse réclamer le secours pour se procurer des porteurs et des coulis sur lesquels il soit possible de compter, La Compagnie s'est bien saisie de la haute administration, mais elle n'a pas encore touché aux rouages subalternes qu'elle emploie tels qu'elle les a trouvés. Il s'ensuit que je ne parviens à organiser mon petit équipage de route et à le mettre en mouvement de Bangalore pour la frontière qu'après mille difficultés et après avoir été rançonné à diverses reprises. Je vois naître de nouveaux obstacles après chaque concession f et cependant la seule politique possible est de donner gain de cause H leur indiscipline , même à leur déloyauté et d'en passer par tout ce qu'ils voudront. J'ai pourtant le rare bonheur de trouver en ce plus grand besoin un domestique chef ou kbansaman nommé AbdoUuàder, musidman de bonne. ca^te, d'une fidélité k toute épreuve et d'une rare ioteUigence« Grâce à sa diplomatie et à son influence personnelle ^ je me trouve encore une fois en route , le a6 au matin , et arrive le même soir' à la petite ville de Soulourpety environ douMlieues*

PRËMliU PiJl'Iffi.^'-CIlAPITEE XXII. 4'i5

Je me oroyais àni bout de mes ennuis ^ ils ne fai«* saient que comniencer : deux dé mes cowry^couly [ porteurs de paniers ) profitent de la nuit suivante pour déserter avec les arrhes qu'ik ont déjà touchés. Il faut les remplacer le ^7 par deux begaries ( men-» dians que la misère a chassés de leur pays et entre** tenus comme surnuméraires dans un autre village » k la condition de faire toutes les corvées exigibles pour les vojageurs), pauvres diables enrôlés de force sur la place publique par le cotwal qui «'approprie Far-* gent que j'avance pour leur service. A trois quarts de iieue sur la route , ils déposent soudait#ment leurs fardeaux et cherchent à se dérober à la servitude >par la fuite. J'en poursuis un à travers champs » au galop de mon cheval, et désespérant de l'arrêter je tire mon sabre et menace de l'en percer ^ A cette démon* stration il tombe à genoux et demande la vie. Mon ioinestique de son côté parvient à arrêtier l'autre. Ce /ôt alors que nous apprîmes que ces pauvres gens n'ai?aient rien à espérer pour leur corvée, dont le cotwal s'appropriait tout le profit* J'o£frts de teut payer une seconde fois et en maînâ propres la somme originairement convenue, et ils reprireijt gaîment leurs charges. Toutefois lie tnéme impôt va se renôu<* vêler à chaque étape et il faudra constamment payer deux fois l'autorité municipale et le tnanœur vre. Ce- premier iticident a d'ailleurs pour moi de^ suites bien autrement fâdneu&es : en sautant un fossé ^la poursuite du begarie, mon meilleur cheval s'est foulé lèpied. Arrivé à Goarigol^ la seconde! lialte^. k ^>ngt lieues de Bangalore, il faut le renvoyer àm^

436 L'mOE ANGLAISE EN 1843.

cette ville aux soins d'un ami. Les obstacles semblent ainsi se multiplier à chaque pas , et la rapidité de ma marche est de plus en plus entravée.

Le a8, je pousse jusqu'à Ballour (douze lieues), bourgade d'environ deux cents chaumières entourées de belles plantations. Je trouve déjà ici les cocotiers de la côte , et en gerbes isolées ^ les magnifiques bambous desGhattes occidentaux. Les villages dans celte partie du Maïssore, véritables oasis , sont très populeux ^ mais fort éloignés les uns des autres. On y arrive presque toujours par des chemins tortueux, bordés de cactus , dont les deux murailles de verdure ont sept à huit pieds d'élévation ; c'est un défilé assez formidable. Les habitans généralement musulmans chérissent le souvenir de leurs anciens maîtres et détestent la race anglaise : aussi un Européen n'en obtient de secours qu'à force d' aident, par Tinfluence personnelle de ses gens ou la crainte de son escorte.

Je remarque que chaque famille cidtive ici quelques pieds de tabac dont le consommateur mêle la feuille à celle du chanvre qui croît presque partout. Un peu d'opium ajouté à ce mélange , qui prend alors le nom de bang , fait un des plus détestables composés qu'on puisse fumer, produisant chez le fumeur une ivresse furieuse plus nuisible encore que celle de l'opium. Ainsi préparé, im seul chillum suffit à plusieurs personnes qui se passent le houkah à la ronde. C'est un spectacle assez burlesque que de les voir ainsi occupés. Chacun aspire une large bouffée de la fumée la plus acre et la plus épaisse du monde, fait une grimace épouvantable j tousse, éternue, crache,

Page 1