‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 235 sur 268 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Quelle esl la position de llnde sous le rapport de la prospérité matérielle

et positive? A-telle oa non à regretter les gouvernemens divers,

AfTghans et Mogols qui ont précédé celai des Anglais ?

A-t-elle Pespoir d'une amélioration quelconque

dans Tavenir?

Nous avons esquissé à grands traits le tableau général de l'empire hindou britannique quant à ses divisions politiques, militaires , administratives, son organisation, sa population et ses ressources. Il nous reste maintenant à savoir si cet empire est heureux sous ses maîtres actuels. Depuis plus d'un siècle que les Anglais exploitent seuls cette immense contrée autrefois la plus riche et maintenant encore la plus fertile dans le monde , ils ont sans doute fait quelque chose pour améliorer Tétat moral et physique des cent millions d'habitans qu'ils ont été appelés à gouverner. L'Angleterre qui se vante d'être à la tête des nations dans les arts, les sciences, le commerce, l'agriculture, Tindustrie, n'aura certainement pas manqué de faire partager les avantages de cette supériorité à ses colonies de l'Inde pour lesquelles elle est animée d'iuiesi

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vive sollicimde. A quoi se réduisent à cet égard ]es bieii£siits qu'elles lui doivent?

Je me proposais de répondre moi-même à cette question d'après ce que j'avais vu dans le cours de nombreux voyages dans Tlnde, pendant un séjour de neuf années que j'avais activement employées à parcourir le pays à cheval dans tous les sens, du nord au sud, de l'est à l'ouest, quand je trouvai cette réponse, telle que j'aurais voulu l'écrire , admirablement développée par une plume éloquente dans un article de la Revue des Deuw^Mandee^ de i84a ^ sous le titre i^ Impressions d^un voyageur. J'ignore quel en est l'auteur : il ne s'est pas nommé ; mais j'ai retrouvé rinde entière dans son magique tableau tracé des plus vives, des plus éclatantes et cependant des plus fidèles couleurs ; j'ai reconnu en le lisant l'impression de sympathie et de tristesse que j'avais éprouvée moi-même dans les lieuji qu'il décrit. J'espère qu'il me pardonnera, dans un ouvrage où j'ai constamment cherché à m'effacer pour mettre la vérité toute seule sous les yeux de mes compatriotes^ de lui emprunter quelquefois une partie de son esquisse, que je ne me flatte pas de pouvoir imiter.

Nous y trouverons une réfutation consciencieuse et sans réplique de cette assertion singulièrement légère et hasardée de M. de Jancigny , que « les peuples de l'Hindoustan jouissent aujourd'hui de plus d'indépendance relative, de repos, d'aisance et de bon-» heur, qu'ils n'en avaient eu en partage pendant dix siècles. » Qu'est-ce que le bonheur d'une contrée où les mères sont souvent forcées de vendre leurs filles

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à la prostitution pour se procurer un morceau de pain? (i) Qu'est-ce que c'est, dirons-nous avec Vau-

(1)Ud jour, c'était en 1836, fêtais assis à Bellary dans la vèrangue ouverte de ma maison. Le ciel était d'un bleu d'azur, l'air tiède et embaumé, el cependant la tamine et l'épidémie désolaient la terre. La mousson avait été plus tardive et moins abondante que de coutume et une partie des récoltes avait manqué. Dans un pays où le manœuvre et l'artisan vivent >ii jour le jour, où .il n'y a pas un établissement public, pas un atelier de charité, une calamité de ce genre est Tarrèt de mort d'une partie de It population. Au milieu de la souffrance générale le régiment s'était pour* tant admirablement montré : les individus, officiers et simples soldats, ayaient chercbé à expier la coupable indifférence du'^goaTemement par des sacriGces considérables sur leur solde. Mais nous éUons au bout de nos ressources et la misère allait croissant. Comme j'étais à méditer sur cet état de choses, je vis deux figures de femmes se présenter au bout de l'avenue de lauriers roses et blancs qui trarersait mon jardin. Après on moment d'hésitation elles s'ayancèrent vers moi, puis arrivées à quelques pasdu lieu où j'étais assis, elles tombèrent à genoux et l'une d'elles se traînant jusqu'auprès de moi baisa le pan de mon vêtement. Quand elle étendit la main pour écarter son voile je cras apercevoir des doigts de squelette et l'instant^d'après, cette figure. — je ne l'oublierai jamais, —avec ses joues creuses, ses yeux hors de la tête m'apparut comme la statue de It faim! «Saheb, (seigneur), medit-ellc, je n'ai pas mangé depuis quatre jours! Hier j'ai donné à ma fille notre dernière poignée de riz! Mon beau-père est mort ce matin et mon mari se meurt! Achetez-moi ma fille, je vous II donne pour 100 roupies (250 francs) : la moitié sera pour payer l'usurier, rautre pour sauver mon mari et pour vivre encore quelques mois. Prenei ma fille pour votre esclave. Elle est si belle, elle vous récompensera ! Toos êtes si bon, elle ne sera pas malheureuse ! Je ne vous demande que de ne plus Tabandonner tant que vous serez dans l'Inde j quand vous partirez ce sera ce qu'il plaira à Dieu et à votre générosité! » Et la pauvre mère fondit eo larmes. Je fus quelque temps h répondre, tant j'étais péniblement ému; elle crut que j'hésitais à accepter son offre. Alors, courant à sa fille, clie la releva tout-à-coup et lui enlevant son voile: «Voyez, dit-elle, avecun éclair d'orgueil maternel, ma fille n'est^elle pas belle et digne d'un sultan ! » Effectivement C'était une enfant de treize ans, mais développée comme

on l'est à vingt dans nos climats septentrionaux, avec ces beaux yeux asiatiques, ces longs cils, cette peau dorée et diaphane^ ce buste de statue «o-

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teur des Impressions , qpe le repos et l'indépendance relative « de ces milliers d'infortunés errant autour « des villages , le long des fleuves , dans les serai , sur ff les voies publiques, mendiant une poignée de « soudji , quelques grains de mais ou bien les restes « du repas du voyageur que des chiens viennent leur « disputer? 3> C'est sans doute la liberté et le loisir de mourir de faim. « Couverts de haillons et de ver« « mine, souvent entièrement nus y les joues creuses , c les yeux hagards, les pommettes saillantesi les dents « allongées, lesgenouxplusvolumineuxquelescuisses, « ces squelettes ambnlans ont tout juste assez de vie « pour soutenir leur structure presque tout osseuse. a Leur cri de détresse est : Baukha maria sahsb, aghurisb ka peth kali has I Oh\ monsieur, je meurs a de faim, le ventre de ce misérable est vide ! Hélas !

tique, ces pieds et ces mains de fée qui font de la Vénus indienne une des plus délicieuses créations. Vraiment sa mère pouvait être flére ! Mais quel degré de misère il atait feUu atteindre pour se décider à une pareille exUémité. Le mari était un pauvre tisserand qui dans les meilleurs Jours ne gagnait que de quoi donner un vêtement neuf à son enfant, un comli (manteau de laine grossière) à son vieux père et s^acheter peut-être un nouveau turban au bout de Tannée. La famine Pavait surpris au dépourvu : dès-lorscequ^U gagnait safQsait à peine pour nourrir les femmes. Son père et lui ne mangeaient plus depuis une semaine. Chaque jour ils resserraient leur ceinture et travaillaient comme de coutume sans se plaindre. Enfin le vieillard mourut ; le fils n'avait plus de force et allait mourir. Sa femme n'avait plus qu'une idée : le sauver et sauver sa fille n'importe à quel prix. Il 7 avait de quoi tourner une tête plus forte que la mienne : cette petite houri était éblouissante ! Mais je connaissais le père ; il n'aurait survécu à la faim que pour mourir de son déshonneur. Je donnai les 100 roupies et Je laissai aller l'enfant. — Avouerai-Je avec Caton que la vertu coûte quelquefois on regret !

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« leur physionomie ne montre que trop k iréritéde a leura paroles!

m Une épidémie» une inondation i une sécherwe, <t ou bien les poursuites trop vives du zemindar les « ont exilés des champs de leurs aïeuK et ils eouraDt « les campagnes et les villes . Chassés comme étrance geta y poussés par les tourmens de la faim i ne pouce vant trouver d'ouvrage ils se livrent au vol et «i a brigandage qui les conduisent à la prison ou aa « supplice! contraste bien frappant avec leurs maitrei ce qui meurent presque tous de bonne heure des effeti « d'une alimentation trop riche et de Tabos des boi5- « »onêBlcoo\iqum.Sahibio!fd4nbh9trkkaie^fiithmt^ <x kitU wimi ffkémm kar imikk khata hue; l'hoinme «c blanc ^ disentHls, mange ist faoifc le jour entier, <c rhomme noir dévore sa fidm et son désespoir (i).> Prenons le laboureur et l'artisan avant même qu'ils arrivent à ce dernier terme , quand ils sont encore eo pleine jouissance de cette aisance dont parle M. de Jancigny. En quoi consiste^t-elle ? Leur demeure? c'est une hutte de boue ; leur mobilier? un tcharpK (lit de cordes tressées avec des herbes), une hattede roseaux ^ quelques écudles de bois ou d'argile, rarement de cuivre; leurs vétemens? pour le mari, c'est un kngouti qui suffit à peine à la pudeur, un linge grossier pour turban, une mauvaise couverture de laine pour le garantir des froids de l'hiver, et paur la femme un haillon déchiré qtii tombe en lambeaux sur sa poitrine et sur ses genoux ; leur nourriture? les grains grossiers que l'on dmine aux animaui; (x) Impressions d^un Toyageor, Rwtu de$ ï>euX'iîonde$,

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plus sotiTent encore de la fmm délayée daOa d« Taau froide et dont ils ne peuvent même corriger la fadeur avec du sel , car la Compagnie en faille monopole et il se Tend trop cher! A quoi donc attribuer tant d» misère? £8^ce au manque de terre? Non» cer il y a dae provinces entières qui restent incultes. Est-ce que le gouvernement anglo-hindou est plusoppressif pour las masses que les princes indigènes? Non sans doute » ou du moins il croit se borner à continuer le système qui pèse sur ce peuple depuis des siècles. Il ne de* mande que la même quantité d'impôts et en défini*» tive les avanies sont moindres. Mais le despotisme mogol, absolu, illimité en droit, se limitait lui-mém^ par sa propre faiblesse; s'il demandait au cultivateur les trois cinquièmes du produit du sol, il n'avait pas la force de se les faire donner : tout en les demain* dant il ne les recevait donc pas. Le gouvernement anglais au contraire mieux servi, plus puissant, plus habile, possède les moyens de se faire payer oe qui lui est dû ; tandis que l'impôt demandé semble Je même, Timpèt payé est donc devenu iiisupportablef et voilà une première solution du problème^

Trompé dans son espoir par le caprice des saisons, le cultivateur avait du moins autrefois les ressources qu'offraieat sous les empereurs les maou&ctures in* digènes qui occupaiait tant de bras. Aujourd'hui ces manufiictiires n'existent plus : dles ont été perséco^ tées, ruinées, anéanties afin d^éviler ime concarreace Êcheuse pour celles de la métropole. Que dedébovr chés de moins! que de nouvelles occasions de misère !

Enfin il y avait autrefois en dernier ressort les tra-

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vaux publics. Les Rajahs primitib de l'Inde ou les conquérans affghans et mogols , cruels quelquefois pour les individus^ signalaient au moins leurs règnes par ces bienfaits envers les masses, par ces prodigieuses constructions que Ton retrouve encore aujourd'hui à chaque pas et qui sembleraient l'œuvre d'une race de géans; ces travaux faisaient circuler des millions et employaient des milliers d'hommes. Sous un ciel dont l'impitoyable sérénité pendant sept ou huit mois ne se voile jamais sous un nuage, dans un climat où la terre est six mois sans rosée , la seule ressource de l'agriculture loin des inondations périodiques des fleuves était de trouver ou de créer dans les bassins supérieurs des lacs artificiels où Ton pouvait puiser y comme dans d'immenses réservoirs, pour les besoins de l'irrigation. D'une montagne à l'autre, en travers d'une vallée, on jetait une chaussée monstre qui la coupait en deux parties ; les eaux pluviales de la partie supérieure s'élevaient contre cette énorme digue ; un lac était ainsi formé , suspendu sur la plaine aride qui se couvrait bientôt de moissons et de verdure. La population se créait rapidement autour de cette mamelle bienfaisante oùcha^ cun venait s'abreuver, elle semblait pousser et se multiplier avec ses champs de nelly. Le cultivateur ruiné, le journalier dans la misère, trouvaient dans ces constructions un travail , une subsistance assurée; aujourd'hui je puis affirmer sans exagération qu'il se £iit dans le moindre département de la France plus de travaux publics en six mois, que dans toute la surface de rinde anglaise en un an.

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