‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 49 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE. —CHAPITRE IX. i · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. —CHAPITRE IX. i

çais dans cette fameuse brigade qu'avaient illustrée Bussy et Raymond. Combien ainsi que moi ont (lu à sa bienfaisance de revoir le sol tant aimé , les doux foyers que des rêves de fortune ou d'ambition leur avaient fait abandonner. Sous ses beaux ombrages, entoui*é d amitié, me livrant avec enthousiasme à l'étude des langues orientales, j'avais tout pour le bonheur; sans doute je l'y aurais trouvé si une activité enchaînée et dévorante, l'inquiétude de l'avenir et Tincertitude d'atteindre le but auquel je m'étais voué n avaient empoisonné tout mon loisir. Ce petit coin du monde est devenu trop célèbre dans les annales modernes de l'Inde, par son luxe, par son élégance, par son raffinement intellectuel et social, pour que je ne lui consacre pas une page dans ces mémoires. Le cantonnement de fiolarum, dans une plaine oiuUileiise, est distribué en forme d'un triangle dont le bazar ou marché indien serait la base. La partie européenne se compose d'une trentaine de maisons, ou de bongalos (expression anglo-indienne qui est devenue technique), bâties avec la plus grande élégance, généralement dans le style d'architecture grec, mais dispersées sur une surface d'une demi^lieue carrée, avec toute l'insociabilité anglaise. Le type primitif et le plus simple du bongalo est un revêtement extérieur en maçonnerie, élevé autour d'une tente que l'on conserve quelquefois encore , même sous cette écorce solide : les murs sont alors en pisé et en bois et le toit est de chaume : c'est ainsi qu'on les trouve encore à Maktol et dans tous les cantonneoiensde nouvelle formation. MaisàBolarum rien

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ne rappelle celte simplicité originelle : ce sont des villas de Rome et d'Athènes avec un péristyle à colonnades supportant un toit en terrasse. Au dedans, tout le confortable , tout le luxe de la vie de château^ tout, jusqu'à ces jolies inutilités semées sur tous les meubles, vous reporte dans un autre climat et dans les temples de la Mode.

L'habitation du capitaine Mottet, familièrement appelée le château des délices, était remarquable entre toutes les autres par la symétrie de sou architecture , la beauté de ses jardins et la gaité de ses réunions. Je me demande quelquefois, que sont devenus maintenant tant de coeurs joyeux , tant de fraîches existences qui se réunissaient dans ces beaux salons et sous ces vertes allées? Hélas! où sont les fleurs fanées que nous foulions sous nos pas !

How many a lad I hâve lov'd is dead And many a luss grown old !

But when the lessoa strikes my hcad My weary hearl grows cold. (1)

Entre ces habitations qu'elles séparent par de grandes distances, s'étendent le^ lignes du contingent (c'est le terme technique pour le mode de campement des troupes indigènes en général). Ce camp se compose de trois ou quatre mille chaumières, légèrement mais proprement bâties , de nattes soutenues comme les murs d'une tente par des pieux;

(i) Combien déjeunes hommes que j'y ai aimés sont morts, combien de jeunes et jolies filles sont devenues vieilles ! mais quand cette triste leçon se présente à mon esprit , elle Jette un froid glacial sur mon coeur.

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elles sont alignées par quartiers, entourées de petits fossés d'assèchement et séparées en échiquier par de belles mes macadamisées; chaque cipaye occupe une de ces chaumières. Il est rare que deux hommes vivent dans la même ; le ménage de chacun d'eux se compose d'un petit filet tendu sur un cadre : c'est son lit; d'un houkah pour se livrer à son passe-temps favori; d'un vase de cuivre pour ses ablutions'; d'un panier pour garder ses vétemens, et de deux ou trois ustensiles de cuisine en terre cuite.

Sur le flanc du camp le plus éloigné des habita • lions européennes, s'allonge en une seule rue Ion* gue et tortueuse un massif de huttes plus solides, mais presque aussi primitives, c'est le bazar, accom* pagnement nécessaire de tout corps d'armée dans rinde : c'est un village de marchands , un peuple douvriers qui vendent aux cipayes tout ce dont ils ont besoin, et qui les suivent à la guerre avec leurs bestiaux et leurs magasins; car dans l'Inde aucun gouvernement ne fait de distributions journalières à ses troupes. Les cipayes sont bien payés; mais dans les cantonnemens en temps de paix comme dans les marchés en temps de guerre, c'est à eux à trouver leur dîner : ils l'achètent à ces marchands dont nous parlons, et chacun suivant sa religion ou sa caste le choisit , le prépai*e à sa manière. Boulangers, bouchers, cabaretiers, tout ce qui est nécessaire à la vie se trouve au camp , et « ce qui pour < des militaires s'appellerait du luxe dans tout autre « pays, s'y trouve également. H y a des troupeaux « de vaches et de chèvres pour le lait indispensable

i5S L'INDE ANGLAISS EN 1843.

« au thé dos officiers , des filles p ubliques poiir les solcc dats : tout cela va à la guerre quand on la fait Une « armée a son bazar, un régiment, une compagnie qui « marche a le sien(i).x> Chaque officier porte en outre avec lui un énorme bagage : il traîne dix , quinze, trente domestiques, une tente très lourde et le monde nécessaire pour la dresser , une table, un lit, des cliai* ses, souvent une voiture : bref, on voit que le système n'a pas changé depuis les temps de Xercès et de Darius. Cette adjonction de tant d'individus qui le jour d'une bataille ne servent absolument à rien, mais qu'il faut prot^er avant tout parce que sans eux on mourrait de faim , déroute complètement les prévisions accoutumées d'un officier-général euro« péen , puisqu'un tiers de son monde tout au plus est capable de faire le coup de fusil* Ses opérations militaires ne peuvent plus être celles de l'Europe; il doit sacrifier toute idée de rapidité ou de hardiesse dans ses mouvemens dès qu'il a affaire à un ennemi qu'il respecte } surtout ne rien laisser au hasard, ne risquer un combat qu'avec la certitude de la victoire; car le moindre mouvement rétrograde livre toutes ses ressources à l'ennemi. On voit donc qu'il a toute une nouvelle éducation à faire avant d'être en état de commander : il s'ensuit aussi que la fortune n'est pas toujours dans ce pays du côté des gros bataillons. « Lord Clive, lorsqu'il fit la conquéce du Bengale, Alexa ndre et Xénophon n'avaient qu'une poi* « gnée d'hommes qui vivaient comme ils pouvaient , « mais qui se battaient tous dans l'occasion : ils de-

(i) Jacipiemom.

PREMIÈHE PAETie. — CHAPITEE IX. 1S9

« vaient triompher (i). » Maintenant que les Anglais dans rinde se sont liabitués à la mollesse des vaincus ou du moins aux mêmes besoins, si un nouveau peu* pie européen descendait dans l'arène sans fous ces encombres, comment lui résisteraient-ils? C'est une question à laquelle je répondrai peut-être plus tard, mais je serais dès à présent tenté de parier en faveur des nouveau-venus.

Relativement au contingent du Nizam, nous avons d'abord quelques explications à donner sur la composition du corps d'officiers qui le commandé, et leur division actuelle en officiers de la Compagnie et en of&ciers locaux. Nous avons vu qu'à la .mort de Ray* mond, en 1798, le marquis Wellesley avait exigé du soubadar le licenciement des anciens cadres, le renvoi des officiers français et la réorganisation de son armée sur un système exclusivement anglais, sous les ordres du colonel Wellesley depuis duc de Wellington. L'armée de la Compagnie était alors beaucoup moins considérable qu'aujourd'hui et ne pouvait détacher qu'un très petit nombre d'officiers de ses bataillons; il s'ensuivait natui^lement qu'on était beaucoup moins difficile à cette époque sur le choix des em-» ployéa européens que l'on prétait aux princes indigènes, pourvu qu'on eut des garanties de leur fidélité. Le major Kirkpatrick alors chargé de l'ambassade n'hésita donc pas à admettre dans les cadres du contingent un grand nombre d'aventuriers sans emploi qui se trouvaient sur les lieux ; cette circonstance fit donner aux individus ainsi commissionnés la désigna-

(i) Jacqnemont.

x6o LMNDE ANGLAISE EN 1843.

tion d'officiers locaux, pour les distinguer de ceux de la Compagnie. Cette distinction fut appliquée indifféremment, soit aux Anglais sans commission spéciale dans les armées du roi ou de la Compagnie, soit aux quelques Français qui avaient repris du service sous le nouveau protectorat, soit enfin à un certain nombre d'individus choisis pour leur éducation supérieure, ou sous l'influence de protections puissantes, dans une classe injustement méprisée, celle des Halfcastes ou mulâtres , nés d'officiers anglais et de femmes indiennes. Mais l'introduction de ces derniers fut l'origine d'un préjugé absurde, défavorable à toute la catégorie des locaux , qui passe généralement pour être plus ou moins imprégnée de sang mêlé.

Quant aux cipayes, leur organisation actuelle date de l'administration désir Henry Russell, jeune magistrat du plus grand talent, dont nous avons déjà cité une lettre fort remarquable. Cliargé, en i8i i, de l'ambassade ou résidence à la cour du Nizam, il remania définitivement ce corps d'armée que ses prédécesseurs dans l'intervalle, depuis 1800 jusqu'à 181 1 , avaient laissé désorganiser par l'irrégularité de la solde toujours précaire sous un gouvernement indigène. I^i conséquence de cette inexactitude était un état normal d'insubordination , des émeutes périodiques contre les officiers qui périssaient souvent victimes de l'incurie de l'administration et de la négligence des chargés d'affaires. Il obtint que dorénavant la solde du contingent serait versé à la caisse du Résident qui la distribuerait lui-même aux troupes; il ajouta à la division d'infanterie et d'artillerie qui existait déjà, inie

PREBilÈ&E PARTIS. —'CHAPITILE IX. t6i

brigade de cinq régimens de cavalerie irrégulière ^ commandés par des officiers européens ; il conserva et ajouta même un certain nombre d'officiers locaux , i*ecommandés par leur mérite personnel , sans s'inr quiéter de leur couleur ou de leur naissance. Aidé par son beau-frère , le colonel (aujourd'hui général) sir John Doveton, il fit de ce contingent ce qu'il est encore au moment où j'écris, une des plus brillantes armées indigènes dont puisse disposer la Compagnie, très supérieure à tous égards à ses cipayes. D'autres Résidens lui ont succédé avec des vues moins larges ; à leur instigation la Cour des Directeurs a résolu de n'admettre dorénavant dans le contingent que des offiders à son propre service. On laisse cependant mourir ou se retirer peu-à-peu les officiers locaux qui sont assez heureux pour s'y trouver; ce n'est qu'à chaque démission successive qu'on les remplace. L'armée royale en est également exclue ; il ne me semble pas que le service y ait gagné : les officiers locaux dont le contingent était tout l'avenir y prenaient un intérêt bien plus vif, avaient un esprit de corps bien autrement ardent que ces oiseaux de passage qui ne font que s'arrêter dans l'armée du Nizam pour y faire fortune et attendre le grade supérieur avec lequel ils s'en retournent dans leurs armées respectives.

Le service du contingent est admirablement payé , c'est le plus lucratif dans l'Inde : cela tient au petit nombre d'officiers européens dans chaque corps, où l'on ne compte qu'un capitaine commandant avec un traitement de 3o,ooo francs par an , un capitaine

i6a L'INDE ANGLAISE EN lft4S.

en deuxième, qui en a 16,000, un adjudant, un quartiei^maitre et un docteur. Comme il y a en outre des places d'état-major que les mêmes officiers sont appelés à remplir , chacun cumule plusieurs emplois et plusieurs traitemens.

A l'époque de mon arrivée à Bplarum, en i83i , ce cantonnement était peut-être encore plus brillant qu'aujourd'hui. Une petite réunion d'officiers nourris dans l'opulence, instruits dans les académies de l'Europe, habitués à l'hospitalité sans bornes de l'Orient, ne reculant devant aucun sacrifice pécuniaire pour se maintenir au niveau des progrès de l'esprit humain en science et en littérature, constituait une oasis de luxe, de raffinement et d'intelligence dans le désert de la société indienne. On conçoit qu'un pareil service où le moindre officier est payé à vingt-cinq ans comme un maréchal de France fasse bien des envieux raussi excite-^t-il une jalousie souvent haineuse parmi les officiers des autres armées. Tous font des efforts désespérés pour y entrer , et pourtant c'est encore ici l'histoire du renard et des raisins. Tous ceux qui n'y peuvent atteindre cherchent à se venger de leurs concurrens plus heureux , en affectant un mépris toutà-fait ridicule pour un uniforme sous lequel ils prétendent toujours apercevoir la tache odieuse du sang mêlé.

Si nous comparons maintenant l'armée du Nizam avec l'armée auxiliaire, nous trouvons que la première est tout indigène : elle se compose de quatre brigades d'infanterie ayant leurs quartiers généraux à Dolarura , Hingoli, Aurungabad et Ellichpour, et d'une division

PREMÈHE ^ARTIB.— CHAPmiE IX.

de cavalepie ayant son ifuaf tier-général à Mominabad. L'effectif des différentes arinea est composée ainsi

qu^ii suit :

8 bataiUo&s d'inÊintene, à 8ao h. chacmi. 6,400 5 régimens de caval. irrégul. à 700 chev. 3,5oo 4 compagnies d'artill^ie à pied . . • 5oo

I comp. de pionniers ou sapeursdu génie. 1 5o

I compagnie du train ••••.. 100

I bataillon de vétérans ...... 3oo

1 bataillon dUnvaJides 5oo

Total

De toute cette armée^ fl n'y a dans le vôismage de la capitale que la garnison de Bolarum, composée de :

3 bataillons d'infanterie a^4oo

I compagnie d'artillerie à pied .. • . ia5

I régiment de cavalerie irrégulière . . 700

I compagnie du train ...... 100

En tout . . , 3,3a5

L'armée auxiliaire, ou subsidiaire eoaime on l'ap-

peHe plus géaéralemeiit^ est formée en deux divisions^

dont Tune (c'est la pkis considévable) commandée

par un brigadier ou maréchalnle-camp a son quartier^

général à Secunderabad , intercQptatxt la coûte entre

la capitale et Bdanim , et présente l'efiStotif suivant :

I troupe d*artiUerie à.cfaev. (indigènes). i5o

I compagnied'artiller. à pied(Européen&). i ik5

I deaxièfne compagnie d'artfflerîe à pied

(Golandaz, c'est*à«dire indigènes). . f^

I régiment d'inf. de la reine (Européens). i ^000

^ reporter. . . . i4oo

i64 L'INDE ANGLAISE (N 184S.

Report. . •

I régiment de caval. régulière (indigènes) 6 bataillons d'inf. cipaye (indigènes).

I comp. du train et des anibul. (indig.)

Total . .

iy4oo

io,a5o

8,a5o La seconde division a son quartier-général à Âurun-

gabad , Tancienne capitale de l'empire sous Âurung-

zeb ; elle est ainsi composée :

I troupe d'artillerie à cheval (Etiropéens). i5o

I régiment de cavalerie rég. (indigènes) I bataillon d'inf. cipaye (indigènes).

I compagnie de pionniers (indigènes).

Total . .

(De l'armée subsidiaire) Total général.

En comparant les garnisons de Bolarum et de Secunderabad , on voit que si la première voulait épouser la cause de son souverain nominal dans les querelles qui pourraient survenir entre lui et la Cornpagnie, elle aurait devant elle le gros de l'armée subsidiaire avec un effectif double et une valeur décuple, à cause des Européens. Mais il va sans dire que l'armée du Nizam séparée de son prince qu'elle ne voit presque jamais, près duquel elle ne fait jamais un jour de service, commandée et payée par des officiers anglais est aussi dévouée à la Compagnie que celle de Madras, de Bombay ou de Calcutta. Le Nizam en est le prisonnier plutôt que le maître, et sur un ordre du Résident elle le conduirait au supplice. Nous voyons donc le souverain d'un pays plus grand que la France, dont la liberté est complètement annulée, tenu dans

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