ET
LE SWADESHISME
INTRODUCTION
Dans son roman « L’Inde sans les Anglais », M. Pierre Loti a su.décrire le beau pays des bayadères et des pagodes sous un jour admirablement poétisé. On reste, en le lisant, sous le charme prestigieux de son style imagé ; grâce à son merveilleux talent d’évocation, on peut se figurer sans peine les sites décrits et revivre les péripéties de son voyage au pays de l'illusion et du mystère. Nous avons voulu tâcher-de montrer l’Inde sous un jour plus réaliste, et c’est l’Inde, avec les Anglais, que nous allons étudier.
Nous montrerons, avec faits et chiffres à l’appui, les progrès incontestables que l’Inde a faits, grâce au concours intelligent, énergique et soutenu de l’Angleterre.
Dans une phrase restée célèbre, sir Charles Dilke a traité la race saxonne de seule race ex-
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terminatrice (the only extirpating race) ; nous montrerons que dans l’Inde, cette expression n’a que la valeur d’une boutade, et que, tout au contraire, les Anglais, dans cette colonie, bien loin d’exterminer la race indienne, se sont servis d’elle pour l’administration de cet immense empire, accordant aux natifs hindous la totalité des emplois secondaires, une bonne partie des emplois supérieurs et en ne mettant à la tête du gouvernement et de l’administration que des fonctionnaires européens d’un recrutement irréprochable.
Quant au fait de savoir si un peuple peut s’arroger le droit d’en accaparer un autre, nous nous rangerons à l’avis de M. Leroy-Beaulieu, qui s’exprime ainsi (1) : & Il n’est ni naturel ni juste que les civilisés occidentaux s’entassent indéfiniment et étouffent dans les espaces restreïnts, qui furent leur première demeure, qu’ils y accumulent les merveilles des sciences, des arts et de la civilisation, et qu'ils laissent la moitié peut-être du monde à de petits groupes d'hommes ignorants, impuissants, vrais enfants débiles, clairsemés sur des superficies incommensurables, ou bien à des populations décrépites, sans énergie, sans direction, vrais vieillards, incapables de tout effort. »
Toutefois, nous n’irons pas aussi loin dans cette voie que M. de Ihering qui, se mettant en opposi-
(1) Paul Leroy-Beaulieu. — La Colonisation chez les peuples modernes,
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tion absolue avec l’école radicale, dit (1) : « Tout peuple n’existe pas seulement pour lui-même, il existe aussi pour les autres, et tous les autres peuples ont le droit d’être en relation avec lui. La loi de la division du travail règle aussi la vie des nations. Tout sol ne produit pas tout, tout peuple ne peut pas tout. C’est par une aide et une expansion réciproques que se trouve balancée chez les peuples l’imperfection de chacun d’eux en particulier. La perfection n’éclate que dans l’ensemble, dans la communauté. Lorsqu'un peuple se montre incapable d'utiliser le sol que la nature lui a départi, il doit céder la place à un autre. L’isolement est le crime capital des peuples, car la loi suprême de l’histoire est la communauté. Un peuple qui repousse l’idée du contact avec une civihsation étrangère, c’est-à-dire de l’éducation par l'histoire, a par le fait même perdu le droit d’exister. Le monde a droit à sa chute. »
Dans l’Inde, il y a, en outre, cette circonstance aggravante : c’est que les indigènes ne savent pas, et laissés à eux-mêmes, ils ne sauraient sans doute jamais tirer parti des richesses que leur sol contient ou est susceptible de produire, et pour lesquelles 1 a un monopole naturel. Ils sont dans la position d’une personne qui possèderait un objet rare, qui ne s’en servirait pas, et qui voudrait empêcher les autres de s’en servit,
(1) De Thering. — Esprit du droit romain.» Introduclion. LeuApp0-a-8:
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RUE de colonisation romaine, qui | 4 se Ée que, poursuivie pendant des siècles, RS plan méthodique. A EN Cr 0 +: fic cn effet, dans la plupart de an, ue ni + RS de Se Sels ont suivi à peu près la même méthode RSA LME Een “implantation par la force où la persnasion ds | x RAR “ . : paration complète entre a européen con FAP
quérant et le conquis. En génér , pour les An. 4 "# glais, la colonisation est le . brutal et fé. OR à roce de la force sur le droit. Dans l’Inde, iy a eu. pes 1,5 une légère atteinte à ce principe : l'élément indi- Re” gène a dû être admis à l’ administration, l’Angle- à 1 terre ne pouvant prétendre gouverner trois cent. mullions d? individus avec cent cinquante mille pet Européens. Elle l’a fait, du reste, de fort bonne grâce, et depuis longtemps les Hindous sont Û appelés par: Je gouvernement britannique aux affaires.
C’est la nomination dé William Pere com.
me gouverneur général de l’Hindoustan, Ses 1830, qui fut le point de départ de réformes sérieuses dans la vieille administration que la Compagnie anglaise n'avait pas cru nécessaire jusque-là d'améliorer. L'Inde était alors entièrement soumise à la puissance anglaise. Lord Wellesley avait détruit la puissante confédération des Mahrattes, les seuls adversaires sérieux de la Compagnie anglaise et, en 1826, le rajah de Bueth avait été placé parmi les vassaux de l’Angleterre.
Lord Bentick, en arrivant aux Indes, s’y con- :
duisit en pacificateur. Il évita toute espèce de. guerre nouvelle, contrairement aux usages de ses
prédécesseurs ; il s’étudia à améliorer le sort des
sujets de la Compagnie et il s’adonna tout entier aux réformes administratives. Pour être bien averti des. faits et gestes des agents, il commença par introduire la liberté de la presse dans toutes les possessions indiennes. C’est lui qui établit une
ligne directe de communication entre l'Angleterre
et l’Inde par la mer Rouge et Suez. Cette transformation matérielle eut d'énormes résultats moraux et politiques : plus rapprochée ainsi de la métropole, plus souvent visitée par les Anglais, l’Inde sortit de son isolement, ce qui obligea son administration à prendre plus de régularité.
Après la terrible révolte des cipayes, en 1857, la Compagnie anglaise fut radicalement supprimée. On la remplaça par un système de gouvernement bien coordonné. Le dernier gouverneur pour le compte de la Compagnie, lord Canning, eut l'honneur d’être le premier vice-roi de la reine d'Angleterre dans l’Hindoustan. On commença
par fondre ‘tous les régiments européens dans
les cadres de l’armée britannique, malgré les ré-
clamations des officiers de l’armée royale, qui ne
voyaient dans leurs collègues de l’armée de la Compagnie que des parvenus. On eréa un conseil législatif, siégeant à Calcutta, dont nous donnerons plus loin la composition actuelle.
On a représenté cette institution comme une pierre d’attente sur laquelle devait s’élever, plus
tard, une assemblée élective constituant une sorte de Parlement indien. C’est là une opinion dénuée de tout fondement. Les Anglais ont un principe absolu de colonisation auquel ïls n’ont jamais failli : refuser aux colonies jusqu’au plus petit élément de représentation. Si, il y a déjà plus d’un siècle, l'Angleterre avait accordé, suivant’ le conseil d'Adam Smith, le droit d’être représentées au Parlement, à ses colonies d'Amérique, elle les aurait probablement conservées. Elle préféra les perdre plutôt que de renoncer à ce dogme.
Dans l’Inde, il y a quelques années, afin de donner un semblant de satisfaction aux exigences du parti avancé, on permit à un Indien de représenter un quartier de Londres à la Chambre des Communes. C'était là, il faut l’avouer, une victoire bien mince pour la représentation nationale.
Bien que jamais les Hindous ne soient appelés à avoir une assemblée élective discutant les questions vitales de leur pays, l’Inde n’a pas à se plaindre de la gestion par le gouvernement anglais,
Toutes les questions qui intéressent ce vaste pays sont discutées dans tous leurs détails ; des solutions nouvelles sont préparées ou tentées ; la seskion est sévèrement contrôlée, et fort souvent le gouvernement intervient pour protéger les indigènes contre les fabricants ou les industriels européens, qui les voudraient indûment exploiter c’est ce qui a eu lieu, il y a une vingtaine d’an-
nées, dans une affaire qui fit beaucoup de bruit, celle des fabricants d’indigo et des paysans voisins de leurs établissements. Les questions de douanes, d'impôts, sont l’objet de nombreuses, intelligentes et persévérantes études.
Des pétitions nombreuses Ayant été adressées au gouvernement par des associations européennes de Calcutta, afin que le système des concessions avec clauses résolutoires et celui de l’affermage des terres par l’Etat fussent remplacés par le système des ventes avec titre définitif, un Act, émané du gouverneur général des Indes orientales, en date du 17 octobre 1861, a fait droit à cette requête. L’aliénation perpétuelle des terres incultes est autorisée, moyennant un prix modéré, payable dans les trois mois. Le maximum des surfaces qu’un acquéreur peut acheter, est fixé à trois mille acres, soit douze cents hectares. Cette modification importante dans le régime des terres, faite dans le but d’attirer l’émigration européenne, n’a pas eu grande faveur. Le climat s’y 0ppose. Mais c’est une amélioration notable au point de vue du bon aménagement et de la sage exploitation: des richesses naturelles du sol.
Pour le parti avancé des swadeshistes (1), les Anglais mettent l’Inde en coupe réglée, allant
(1) «Swadeshiste», du sanscrit «swadesha», synonyme de «sua patria», est le nom pris par le parti avancé hindou, composé surtout de commerçants bengalis, dont le but secret fut de soulever l'Inde contre les Européens.
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jusqu’à affamer la population. Nous nous effor-
cerons de démontrer le contraire. Sous le régime
de la Compagnie anglaise, il y a eu exploitation abusive ; maïs bien vite, on a compris la valeur de cette vérité, mise en lumière dans un savant arti-
cle de M. Charles Gide : « L’art de faire suer
le plus clair de ses gains à une population mi-
sérable, affamée, qu: débute à peine dans la voie.
de la civilisation, pour engraisser des sociétés vieilles, enrichies et arrivées depuis long-
temps à leur plein développement économique,
est une triste et infâme politique -'elle n’est qu’un vol, vol d'autant plus odieux qu'il est la spola-
tion du pauvre au profit du riche. » (1)
Dans ce même article, M. Gide nous expose de la facon la plus nette possible la situation actuelle des Anglais dans l’Inde : « Là où la race indigène, dit-il, est forte, bien assise, trop nombreuse pour se laisser éliminer, comme dans l’Inde, l’élément anglo-saxon demeure comme un corps
étranger dans l’organisme, trop dur pour se lais-
ser assimiler, et qui, s’il n’entraîne sa mort, doit
finir, un jour ou l’autre, par être expulsé. Les An-
glais y sont comme la balle dans la plaie, » : C’est cette situation particukhière que nous. allons
étudier en détail. Nous donnerons d’abord, dans les
deux premières parties de cet ouvrage, un exposé
à peu près complet de l’organisation politique et.
administrative dans l’Inde anglaise, Nous mion-
(1) Charles Gid:: Ru: d> Gioriphie,
trerons à ce sujet l'embryon de vie municipale donné aux villes hindoues, système semblable à celui qui nous régissait en France sous l’Empire autoritaire, réglé par les décrets de 1852.
A ce propos, nous ferons ressortir les différences existant entre la façon de coloniser des Français, en Indo-Chine par exemple, et celle des Anœlais, en donnant les avantages et inconvénients de chacune. Es
Puis, dans une troisième partie, nous donnerons un aperçu de cette convulsion politique qui troubla l’Inde en ces derniers temps, et qui prit le nom de swadeshisme.
Le point de départ de cette crise fut un acte de division administrative, connu sous le nom anglais de & Partition of Bengal » (partage du Bengale). Ce n’était là qu’un prétexte. Mais ce fait très significatif montrera bien la valeur de cette phrase de M. Gide, citée plus haut : « Les Anglais sont, dans l’Inde, comme la balle dans la plaie. »
Toutefois, ce mouvement swadeshiste était des plus injustifiés et nous montrerons, au cours de cet ouvrage, à l’occasion de chacun des faits, que les griefs faits par les Hindous swadeshistes à l’administration anglaise sont sans valeur aucune, et que la répression énergique organisée par le gouvernement de Calcutta fut pleinement Jjustifiée.