L'INDE PHYSIQUE, MORALE ET POLITIQUE
L'Inde est-elle une nation et existe-t-il un peuple indien, de même qu’il existe un peuple japonais, Où chinois, ou français ? |
Nous répondrons comme sir John Strachey (1), qui fut un des éminents gouverneurs de l’Inde, et qui la connaissait merveilleusement : «€ L’Inde n’est pas une contrée, mais un immense continent comprenant une multitude de contrées différentes, situées les unes dans la partie appelée Hindoustan, et les autres dans le Dekhan. »
Les différences entre les contrées de l’Europe sont indiscutablement plus petites que celles qui existent entre les contrées de l’Inde, et l’Ecosse, par exemple, est beaucoup plus semblable à l’Espagne que ne l’est le Bengale au Punjab. D’ailleurs, dans le continent indien, souvent les plus
(1) Strachey — India, p. 112.
dy — T0 —
D NAT Poe | RAA Ve |
grandes distances et les plus grands obstacles sé- 15 z 3 f Î AE
. parent les contrées et en rendent les communica- e.
tions, sinon impossibles, du moins fort difficiles.
Les différences de climats ne sont pas moins sé-
rieuses. Celles qui existent entre les peuples sont aussi profondes, parfois davantage, et leurs einquante langues diverses ne sont pas faites pour les rapprocher. Les langues du sud sont aussi inintelligibles à Lahore qu’à Londres ou à Paris, et un habitant de Calcutta ou de Bombay est plus dé-
paysé à Delhi ou à Peshawar qu’un Français en Scandinavie. Et si à ces antagonismes de races distinctes, de cästes, on ajoute celui de religious différentes, on voit que l’Inde est un ensemble de contrées sans unité physique, politique, sociale ou religieuse. Se £
Jamai: il n’y a eu un gouvernement national, depuis que l’Inde est habitée ; et, parce que l’Inde est placée sous l’unique autorité suprême du gouvernement britannique qui maintient ou impose la paix à ces divers peuples, on ne peut arguer en faveur d’une nation hindoue future. N'oublions pas que les habitants de l’Inde appartiennent aux races nègre, jaune, touranienne, aryenne et races secondaires, et qu'il y a des tribus absolument sauvages encore maintenant. La race blanche n’est représentée que par les Européens de notre époque.
L'Inde n’est donc pas une nation et le peuple indien n’existe pas au point de vue national.
Les Bengalis se considèrent bien comme appar-
\'v k ain i î v L
tenant à à une ee nationalité. ARCS les clas-
ses supérieures se rapprochent de la race jaune et les autres se rattachent plutôt aux races primi- tives noires. La population de la plaine dans l’As-
sam diffère peu de celle du Bengale, quoique la race mixte du Gange composée de trois éléments irrégulièrement mélangés : protodravidiens, touraniens, aryens, ne soit pas homogène. Les Bengalis représentent le plus inférieur de ce mélange.
L'exemple suivant, que nous empruntons à M.
Le Bon (1), indianiste distingué, montrera la solidité tenace de la barrière des races. Dans l’Aoudh, région limitrophe à l’ouest du Bengale, la plus haute caste du Bengale est un objet de mépris
pour la dernière de l’Aoudh. Aünsi, un mendiant
des. faubourgs de Bénarès refuserait de partager le repas d’un brahmane de Calcutta.
Pour un hindou, c’est-à-dire pour un habitant de l’Inde appartenant à la religion brahmanique; la patrie comme nous l’entendons, n’est pas l’Tnde, ù ni même la province où il est né; son village : c’est la caste.
Or, la caste et la religion ne forment qu’une entité, et tout ce qui n'est pas prescrit par la religion n'existe pas. Celle-ei lui dit que la vie est un mal et que tout est illusion. Pourquoi avec ce fatalisme immuable et ces castes qui l’étreignent comme dans un étau l’Indien voudrait-il se rendré indé-
(1) CE G. Le Bon, Les civilisations de l'Inde.
— 12 — | pendant et chercherait-il à remplacer un maître intélligent d'Europe par des tyrans hindous ?
Aussi, la masse reste-t-elle indifférente, tout en préférant incontestablement un gouvernement européen à celui des anciennes dynasties composé, la plupart du temps, de princes hindous où de musulmans étrangers.
D'ailleurs, même dans chaque Etat natif, le sentiment de la nationalité n’existe pas comme nous le comiprenons. On s’expliquerait done avec peine l’agitation récente de l’Inde, si l’on n’avait la preuve tangible qu’elle est localisée absolument et ne sort pas de la sphère d’influence limitée de certains hmdous : plaideurs, étudiants et journalistes, intéressés plus ou moins au maintien de ce mouvement stérile pour le moment, et nuisible au développement économique de l’Inde.
Néanmoins, ce mouvement existe et s'il n’est que l’émanation d’un nombre restreint de partisans, on à su lui donneÿ, par le concours d’une presse habile et swadeshiste, l’aspect national qu’il n’a pas et qu'il atteindra difficilement, malgré les efforts tenaces du Congrès.
Ce Congrès, dont l’existence ne remonte pas audelà de 23 ans, est une association privée de personnes choisies entre elles en général, dans les provinces de Madras, du Bengale et de Bombay, qui, tous les ans, au moyen de cotisations et de dons particuliers, délèguent certaines d’entre elles pour se réunir en assemblée au nombre de cinq cents environ dans une ville quelconque, y émettre des
, ré LÉ EE
ny CR
vœux et prendre des résolutions souvent idéales sur des questions administratives, politiques, sociales et économiques.
Les neuf dixièmes des membres délégués sont toujours des Hindous de caste élevée, la plupart plaideurs, hommes d’affaires, journalistes et anciens élèves des collèges du gouvernement, sans situation administrative, en raison de leur nombre sans cesse croissant. Quelques-uns se donnent la qualité de commerçant ou de propriétaire foncier.
Con&rès. — Chaque année, ces (€ self-délégués », sans mandat, se réunissent pendant trois jours en : congrès dit &« Congrès national », forment un comité et soumettent ensuite à la réunion générale un certain nombre de résolutions toutes prêtes, qui sont adoptées par acclamation, sans débat, et vont grossir celles des années précédentes.
La presse native s’en empare, les commente avec bienveillance, les appuie en général et en exagère l’intportance. D’autres journaux en parlent, examinent ces vœux, les critiquent ou en démontrent la contradiction évidente et la partie dominante irréalisable. D’un autre côté, à titre documentaire, le gouvernement s’en occupe. De cette façon, et par des moyens opposés, on prête au Congrès le pouvoir et l’influence qu’il n’a pas, et on exagère le nombre de ses auditeurs, parmi lesquels des curieux oisifs. , |
Non seulement le Congrès ne représente pas la masse des peuples de l’Inde, mais comme l’a écrit,
: nécessaires.