QUELQUES ASPECTS PHYSIQUES ET ÉCONOMIQUES
L'Inde; deux caractéristiques : l'étendue et la variété. Première caractéristique : l'étendue; divisions des points de vue géographique et politique; les montagnes; l'Himalaya, ses dimensions; l'influence des montagnes sur la distribution de l'eau; rivières et pluies; les moussons; les diverses zones; la température, le climat, les saisons; l'été et ses conséquences économiques et administratives.
L'Inde est un monde. Elle en a l'étendue et la variété.
Sa superficie, y compris ce qui, de l'Inde, déborde sur l'Indo-Chine (Birmanie, Etats Chans, etc.), est de 1 766 000 milles carrés (1 mille carré égale 2 k- 6, soit 4 690 000 kilomètres carrés). Une diagonale tirée soit du Béloutchistan à la frontière orientale assamo-chinoise, soit de la frontière nord, par delà les monts du Cachmir, au cap Comorin, dépasserait 2000 milles de long (1 mille égale 1 609 mètres). Sa frontière terrestre se déroule sur environ 6000 milles (9650 kilomètres); sa frontière maritime, sur 9000 milles (14 480 kilomètres). L'aire qu'elles délimitent est, pour me servir d'une mesure plus familière à nos esprits, vaste comme rEuro[)e, moins la Russie.
Géographiquement, dans cette masse, on peut dire dans ce continent, on distingue : la Péninsule proprement dite, limitée par la mer et les montagnes; la région (nord et nord-ouest) à cheval sur les montagnes; la région d'au delà les montagnes, Cachmir et, à la rigueur, Tibet; enfin les pays d'Indo-Chine, Birmanie et États Chans, qui mettent l'Inde en contact avec la Chine et le Siam.
Pour être com[)let, il faut rattacher à l'Inde proprement dite certains pays situés entre elle et l'Europe, que les Anglais, pour
assurer leurs communications, ont ou occupés ou gagnés à leur influence : Aden. rattaché à Bombay, et quelques points des côtes d'Arabie et du golfe Persique.
Politiquement, l'Inde forme deux groupes : l'Inde Britannique, y compris la Birmanie (plus d'un million de milles carrés, 2 600 000 kilomètres carrés, avec 232 millions d'habitants), et les États Indigènes, hindous ou musulmans, Inde des Princes ou des Chefs, alliés pour ne pas dire vassaux^ de la Couronne britannique (700 000 milles carrés, 1 750 000 kilomètres carrés, avec 62 300 000 habitants).
On n'attend pas de nous une géographie de l'Inde. Elle n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage. Nous n'en retiendrons, à cause de leurs rapports intimes avec la politique et l'économique, que quelques traits, qui dominent tout.
Et d'abord les montagnes.
En tous pays, les montagnes ont leur importance; ici elles commandent la vie économique et même influent sur le régime administratif. Les fleuves, les rivières, la distribution des eaux, et, dans une large mesure, les pluies; le degré de fertilité des terres, les modes de tenure et de culture; la distribution de la population, sa richesse ou sa pauvreté; et jusqu'à cette habitude des gouvernements d'émigrer suivant les saisons, tous ces aspects multiples d'une \\e abondante en contradictions, l'Inde, qu'elle en souffre ou qu'elle en profite, le doit à ses montagnes. Montagnes, au reste, n'est pas le terme qui convient. Pour être exact, il faut ici parler de groupes ou de systèmes. Il en est deux principaux : l'Himalaya et les diverses chaînes de la péninsule.
L'Himalaya ou « région des neiges » n'intéresse pas seulement l'Inde. Il est le back-bone, l'épine dorsale de l'Asie Centrale. Il se compose de trois parties : celle qui regarde le sud, et que les Anglo- Indiens, un peu inexactement, appellent aussi Himalaya; une autre, qui regarde le nord et dont le nom particulier est Kouen-Lun ; entre les deux, un immense plateau, d'une altitude moyenne de 4 500 à 5000 mètres et, par places, de bien davantage.
Ainsi défini, l'Himalaya forme une masse prodigieuse. De l'est à l'ouest il mesure 3 200 kilomètres; du nord au sud, 800. Sa superficie est de 2 500 000 kilomètres carrés, c'est-à-dire celle, tout ensemble, de la France, de la Grande-Bretagne, do l'Italie, de l'Autriche, de l'Empire Allemand. Sa hauteur est démesurée. L'altitude moyenne de la ligne de partage des eaux est de 5 500 mètres. Les distances,
1. Aucune de ces expressions ne serait rigoureusement exacte : voir plus loin, liv. II, chap. I, Étals Indigènes.
l'absence de routes ou l'impossibilité d'en maintenir de praticables, la rareté ou l'hostilité des habitants, en font, entre l'Inde et l'Asie, une barrière très difficilement franchissable. L'armée anglaise s'en est aperçue lors de la dernière expédition au Tibet. Toutefois les hauteurs s'abaissent sensiblement vers le Béloutchistan et l'Afghanistan, et cette circonstance a fait, à toutes les époques, de ces deux pays la grande route des invasions.
Immensité implique variété. Dans l'Himalaya tout se rencontre : toutes les formes, tous les paysages, tous les genres de pittoresque; le désert avec son aridité, les vallées heureuses avec leur végétation luxuriante, des glaciers qui couvriraient une province, et des monts géants qui ont près de 9 000 mètres, comme l'Everest, ou plus de 8000, comme nombre de ses cadets, frères dédaigneux des plus hauts sommets de l'Europe, si gigantesques dans toutes leurs proportions que le voyageur qui circule à leurs pieds, à travers les vallées, n'a pas la sensation de s'être seulement déplacé par rapport à leur masse. Toutefois, et Jacquemont en avait déjà fait la remarque, ces montagnes, au premier abord, n'intimident ni ne surprennent : elles ne s'élancent pas d'un seul jet; elles se superposent les unes aux autres et à des plans successifs, et leurs cimes les plus élevées ne peuvent s'apercevoir sans un très grand recul.
Je dirai plus loin l'influence que cette barrière exerce sur les pluies, et notamment sur ce qu'on appelle les moussons. Quant aux cours d'eau, l'Asie du Sud les lui doit tous. C'est du massif montagneux situé par delà l'Himalaya indien que sortent (pour ne citer que les plus grands) l'Indus, le Sutledje, le Brahmapoutra, le Gange luimême malgré les apparences, l'Iraouaddi et la Salouen.
Des trois parties qui constituent l'Himalaya, il en est une qui intéresse l'Inde plus spécialement; c'est celle, je l'ai déjà dit, qui est tournée vers le sud. Elle court du nord-ouest au sud-est et donne son caractère à cette par^tie majeure du pays que sir John Strachey dénomme avec raison indo-gangétique : à savoir, la vallée de l'Indus, qui se jette dans le golfe Arabique, et la vallée du Gange, qui tombe dans la baie du Bengale; au total 800000 kilomètres carrés, peuplés de 160 millions d'habitants.
C'est dans cet « Himalaya indien,», qu'assises sur ses plateaux ou adossées à ses pentes, l'on trouve tant de stations de montagnes ou « villes d'été », célèbres dans les annales anglo-indiennes. Les fonctionnaires qui escomptent un congé rêvent d'aller vivre au Cachmir, durant la saison chaude, sur les lacs et les fleuves poissonneux, dans les house boats, et parmi les r, lontagnes agrestes et fleu-
ries, cette vie de sports, natation, canotage et chasse, si chère aux Anglais, qui leur rend un peu de la patrie absente. Les fonctionnaires de haut rang, chefs de provinces, ne sortent guère de l'Inde. Ils y sont rivés à leur tâche. Sauf le cas de maladie, ils n'ont pas, durant les cinq années de leur gouvernement, droit à un congé de quelque durée. Il leur faut se reposer en travaillant. A beaucoup d'entre eux, l'Himalaya offre, dans leur province même ou à proximité de leur province, une ville administrative, une ville d'été, Simla, Darjiling, Naini-Tal, etc., où l'altitude, en moyenne quelque 1 oOO ou 2 000 mètres, permet de combattre la chaleur, de travailler le jour et, la nuit, de dormir sous une couverture et sans moustiquaire : ceux-là seuls que tortura l'été torride des plaines peuvent comprendre ce qu'impliquent de délices entrevues et savourées la fraîcheur des nuits et la paix du sommeil.
Et qui peindra les mille et fuyants aspects de l'Himalaya? Ses pentes, au voisinage de Simla, couvertes de rhododendrons géants, rivaux en volume des chênes de cent ans, et leurs fleurs rouges qui éclatent sur le sombre feuillage des déodars, tandis qu'à une lieue de là un glacier paradoxal étincelle au soleil? Et les pics prodigieux des alentours de Darjiling, et leurs beautés sublimes : nuées épaisses qui escaladent leurs pentes, brumes roses qui, au soleil levant, bordent leurs contours, tandis que le fond des vallées dort encore sous le voile blanc du brouillard? Et la grâce altière du lac de Naini-Tal, et ses bords ici frais et pimpants, là sombres et tragiques? 0 merveilles innombrables, vous avoir vues et, peut-être, ne plus vous revoir jamais!
Auprès de l'Himalaya, les autres montagnes ne sont que taupinières. Et cependant le triangle de' la Péninsule que baigne l'océan Indien renferme tout un système montagneux dont l'action, physique et économique, est décisive sur une région qui ne mesure pas moins de 700 000 milles carrés (1 750 000 kilomètres carrées) et renferme 120 millions d'habitants. Il constitue, on n'ose pas dire une sorte de plateau, puisque les surfaces planes y sont rares, mais plutôt une juxtaposition de mamelons et de cuvettes, avec des ressauts, çà et là. de 500 à 1 000 mètres. Deux massifs s'y distinguent : un qui le limite dans sa longueur sur chaque côté, ce sont les Ghâtes (mot qui signifie degrés, escaliers), chaînes qui courent, du nord au sud, à peu près parallèles au rivage de l'océan Indien, Ghâtes de l'ouest, hauts de 1200 à 2800 mètres, Ghâtes de l'est, beaucoup moins élevés; un autre, qui le traverse, de l'est à l'ouest, à la façon d'un couloir, ce sont les monts Vindhya et Satpoura, hauts de 1 200 à 1 400 mètres. De
ce couloir sortent deux fleuves qui se jettent dans le golfe Arabique, le Nerbudda et le Tapti. Des Ghâtes de l'ouest descendent le Godavery, le Krichna et le Caveri, qui se jettent dans la baie de Bengale. Tous fleuA^es qui, insuffisants pour arroser une région si vaste et de forme aussi irrégulière, y constituent cependant un facteur essentiel dévie comme instruments de transport et surtout d'irrigation.
L'importance qu'avec raison l'Inde attribue à l'eau atteste combien tout ici diffère de l'Europe, surtout de l'Europe centrale. Chez nous, l'agriculture (exception faite de l'agriculture maraîchère, habituellement artificielle et localisée) a rarement à se préoccuper de la sécheresse. Dans l'Inde, au contraire, souvent l'eau manque; et l'eau absente ou rare, c'est la disette ou même la famine.
L'eau est distribuée aux hommes par les cours d'eau et les pluies. Les grands cours d'eau de l'Inde s'alimentent aux plus hautes montagnes du globe, dont les neiges leur assurent un débit presque constant. Les régions qu'ils arrosent sont, grâce à l'irrigation, assez régulièrement défendues de la sécheresse. Mais il est des régions où les rivières ont une réserve moins abondante et moins sûre et, partant, l'irrigation une aire moins vaste. Il en est d'autres qu'arrosent des cours d'eau insignifiants et qui doivent compter uniquement sur l'eau des pluies. C'est là que cultivateur et fonctionnaire interrogent le ciel et implorent ou invectivent les nuées qui passent. La pluie, les journaux officiels y consacrent périodiquement une revue spéciale. La Gazette de VInde en fait l'objet d'un supplément qui indique la hauteur de l'eau tombée en chaque région, province par province, district par district. Et les journaux locaux ont tous sans exception une rubrique : « Le Temps », qui résume les mouvements météorologiques et les perspectives agricoles. C'est surtout à l'approche ou au cours des moussons que les articles se multiplient : « la pluie s'annonce; la pluie a commencé tel jour; en tel lieu, la pluie continue; chute abondante; quantité satisfaisante {fairamount); pluie intermittente; pluie rare, etc. » C'est la période critique de l'année. Et tous les ans. tout un peuple passe par les mêmes angoisses. Le mot est juste : leur vie est en jeu. Dans l'Inde, jusqu'à concurrence d'un maximum de 25 pouces d'eau (1 pouce égale 2 centimètres 1/2), la densité de la population ne dépend guère — sauf exceptions — que de la température et de la pluie, et varie avec elles '.
1. Ailleurs, d'autres considérations s'ajoutent et interviennent : la fertilité du sol, la proximité des marchés, la facilité des communications, la sécurité des personnes et des biens.
Pour satisfaire le cultivateur, la distribution de la pluie doit réunir deux qualités : l'abondance et l'opportunité. Les Provinces Centrales, par exemple, pays essentiellement agricole, reçoivent normalement 60 pouces d'eau par an : c'est une quantité tout à fait satisfaisante. Mais les deux cultures principales, riz et coton (sans parler du millet), y ont des besoins différents et même opposés. En sorte que rarement la pluie tombe opportunément au gré de tous.
La distribution des pluies dans l'Inde est particulièrement influencée par la direction des moussons et la forme et la hauteur des montagnes. Il y a. dans l'opinion commune, deux moussons : celle du sud-ouest, qui souffle de juin à septembre, et celle qu'on appelle généralement mousson du nord-est, et qui n'est en réalité que le courant du sud-ouest quand il se retire, durant les mois d'octobre à décembre.
La mousson du sud-ouest arrive et pénètre par deux côtés : par la baie du Bengale et par la mer d'Arabie. Le courant qui vient de la mer d'Arabie arrose surtout le pays situé entre la mer et les Ghâtes de l'ouest et les districts immédiatement placés derrière eux; mais il s'étend aussi jusqu'à l'Inde centrale et au Radjpoutana. Le courant qui Aàent de la baie du Bengale arrose la Birmanie, l'Assam, le Bengale, la vallée du Gange. Puis les deux courants se combinent pour arroser le Pendjab et les districts de l'Himalaya occidental. Les régions qui reçoivent en plein la mousson du sud-est sont saturées d'eau; certaines parties des Ghâtes de l'ouest et de l'Assam reçoivent de 300 à 500 pouces (7 m. 50 à 12 m. 50) d'eau par an. A Paris, la hauteur annuelle des pluies est de 0 m. 60. Dans quelques endroits de l'Inde, il en tombe plus que cela en vingt-quatre heures.
La mousson du nord-est arrose la côte du Carnatic (Madras), et se répand à l'intérieur sur le plateau de Mysore et jusqu'au bord des Ghâtes de l'ouest.
Quelques régions participent des deux moussons : notamment certaines parties du Décan et du Carnatic. Mais il en est d'autres qui n'attendent rien des moussons, c'est-à-dire de ces pluies périodiques et, à certains égards, régulières. Elles tirent leur subsistance d'autres pluies, semblables à nos pluies irrégulières d'Europe qui, dès lors, ont pour elles une importance capitale.
La distribution de la pluie, par toute l'Inde, est extrêmement variable. J'ai donné tout à l'heure certains chiffres pour les Ghâtes de l'ouest et l'Assam. Le Sind*, pays sec, comparable à certaines parties