AU SAVANT INTERPRETE ITALIEN
DE YALMIKI.
Mon cher Gorresio,
Au moment de soumettre au public cette esquisse bien incomplète du grand tableau de l’Inde, j’éprouve le besoin de placer mon humble travail sous la protection des maîtres qui m’ont appris à connaître et à aimer cette terre antique, premier berceau et dernier asile de tant de races et de tant de croyances. Permettcz-moi donc d’inscrire ici votre nom auprès de ceux d’Eugène Burnouf et de Victor Jacquemont , et veuillez agréer celte dédicace, non comme un hommage digne d’eux et de vous , mais comme un pieux souvenir envers leur mémoire, comme une faible expression de ma gratitude pour vos bienveillantes leçons.
Ferdinand de Lanoye.
Paris , ce 20 août 1865.
Limites et divisions de l’Inde. — Où remonte son passé. — Ancienneté de sa décadence; ses causes. — Domination musulmane. — La succession de l’Inde ouverte ; disputée par la France et l’Angleterre. — Dupleix. — Crimes et succès de Clive et d’Hastings. — Tippoo-Saheb. — Les deux Wellesley. — De 1800 à 1838. — La guerre de l’Afghanistan. — Campagne du^Sinde. — Double guerre du Pundjab. — Les plans de Dupleix réalisés par l’Angleterre.
Avant de faire pénétrer avec moi le lecteur dans la situation actuelle de l’Inde, de lui dévoiler la grandeur et les misères de cette contrée, il n’est peut-être pas inutile de lui rappeler en quelques mots ce qu’elle est dans l’espace, ce qu'elle fut dans le temps, et les causes fatales qui, de chute en chute, l'ont amenée à n’ôtre plus que la ferme , la chose d’une association de marchands.
L’Inde, dont l’Océan entoure et baigne la moitié méridionale, a pour limites : vers le nord les monts Himalayas qui la sépar rent du Thibet ; à l’orient, la ligne de faite qui court entre le Brahmapoutra et l’Irrawaddy, et enfin au couchant la chaîne desSoleymans. Ainsi circonscrite, elle présente une surface égale à celle qu’offrirait l'Europe diminuée de l’empire russe.
Le bassin du Sind, celui du Gange et le plateau triangulaire qui s’étend des monts Vindhias au cap Comorin partagent ce vaste espace en trois grandes divisions naturelles; et à chacune de ces divisions se rattache une grande phase du passé de la race aryane ou hindo-sanscrite, qui forme encore plus des deux tiers de la population actuelle de l’Inde.
Dans la première, bien avant l’aube des temps historiques, cette race se trouva en relation de voisinage, en communion de langage et de traditions, en contact de paix et de guerre, avec les ancêtres de la plupart des peuples qui depuis ont grandi dans l’Occident.
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Dans la seconde, elle se recueillit, se constitua une existence sociale, à part du reste du monde , formula ses lois et sa littérature, et assit le centre d’une civilisation puissante qui a fleuri plus de quinze cents ans avant notre ère, et plusieurs siècles encore depuis.
Dans la troisième, que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Dekkan , les Hindo-Sanscrits pénétrèrent en conquérants, il y a certainement plus de trente-deux siècles; ils détruisirent, dispersèrent ou s’assujettirent les populations qui les y avaient précédés. De concert avec la portion des vaincus qu’ils parvinrent à s’assimiler, ils fondèrent des cités et des monuments, dont la renommée pénétra parmi les sujets des Ptolémées et des Césars, et dont les ruines frappent encore aujourd’hui l’Européen d’étonnement et d’admiration.
Le temps qui s’est écoulé depuis le premier épanouissement du génie hindo-sanscrit jusqu’à l'heure présente est le plus long qu'il ait été donné à une même forme religieuse, sociale et ethnologique de remplir ici-bas. Comment la branche du tronc humain qui en a été exceptionnellement favorisée, l'a-t-elle employé au profit de l’humanité?... Cette seule question pourrait donner lieu à do nombreux volumes; nous n'avons que quelques lignes à lui consacrer. A défaut de faits historiques, les œuvres de la pensée hindo-sanscrite font foi de la prodigieuse activité intellectuelle de cette race aux jours de sa jeunesse. Elle a créé un alphabet régulier alors que les peuples les plus avancés en civilisation ne se servaient encore que de hiéroglyphes et de signes symboliques; elle a eu des prophètes, des chantres sacrés, pendant d’innombrables générations, dont la plus récente a précédé les temps d’Orphée et de Linus; ses plus beaux chants épiques sont antérieurs de quatre siècles au moins à ceux d’Homère ; sa législation, dite de Manou, florissait depuis longtemps sur les bords du Gange, lorsque quelques fragments en parvinrent en Phrygie et dans Pile de Crète sous la sanction des noms de 1 Variés et de Minos; enfin, longtemps avant Pythagore, Zenon et Démocrite, les doctrines qui firent la renommée de ces philosophes se partageaient ses écoles philosophiques.
A celte longue et puissante période de fécondité semble avoir succédé rapidement un état d 'épuisement et de prostration, et lorsque l'épée d’Alexandre le Grand vint soulever pour l’Eu-
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rope un coin du voile de l’antique Orient, l’Inde apparut déjà vieille aux jeunes sociétés de l’Occident.
Dès lors aussi le brahmanisme semble avoir épuisé son évolution logique; la vie était encore en lui, mais non plus le souffle créateur. L’exagération de son principe n’avait laissé à la société qu’il avait créée qu’une activité rétrograde. En vain aussi, à dater de cette époque, le commerce, les pèlerinages ou la guerre ont mis cette société en contact avec le reste du monde; en vain des lumières lointaines de l’Égypte ou de la Grèce ont pu rejaillir jusqu’à elle. Elle a repoussé tout ce qui ne venait pas de son passé. Entièrement absorbée dans l’adoration de celui-ci , elie a eu des artistes pour lui ériger des monuments nombreux, pour lui tailler des chaînes entières de rochers en temples merveilleux; elle a eu des rhéteurs, des grammairiens, des philosophes pour le commenter, l’analyser; des sophistes pour lui rendre témoignage devant les chefs de l’Occident, en montant sur un bûcher, librement , souriant et couronnés de fleurs. Elle a eu des poètes nombreux et richement doués pour refaire et paraphraser en développements fleuris le mâle et nerveux langage de leurs antiques devanciers. Elle a vu alors , dans les cours polies de ses monarques lettrés, mettre en action sur la scène dramatique, et découper pour le théâtre, en maximes sentencieuses, en concetti harmonieux, ses grandes et naïves légendes. Elle a possédé, dans ce temps, tout ce qui fit à la même époque l’illustration des lettres grécoromaines, tout, hormis ce qui a protégé et garanti pour la postérité la grandeur de la Grèce et de Rome, et leur a assuré une glorieuse résurrection par delà les ruines de leur décadence: — des annales réelles.
En dépit de quelques essais impuissants tentés tardivement pour Kachemyr et Ceylan, l'Inde n’a pas produit d’historiens. Sacrifiant toujours le visible à l’invisible, les faits vivants aux théories spéculatives; plaçant son origine et son but hors des limites du temps et de l’espace; n’ayant jamais permis à un seul de ses enfants de s’élever au-dessus du niveau vulgaire, dans le bien comme dans le mal, sans le faire disparaître aussitôt dans les abîmes de ses Panthéons; ayant enseveli dans scs mythes tous les souvenirs de sa belliqueuse et forte jeunesse, l’Inde n’a pu donner à ce passé, si féconds qu’en aient été les
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débuls pour la civilisation du inonde, ce sacre de l’histoire, sans lequel il n'y a pas de nationalité dans l’acception moderne de ce mot. Aussi lorsque, dans le cours de la période suivante, toutes ses frontières s'ouvrirent devant les invasions, elle avait des myriades de dieux à invoquer, mais pas un exemple d’héroïsme humain pour appeler au dévouement ses populations agenouillées; elle possédait dans les ténèbres creuses de la métaphysique le plus vaste domaine, mais n’avait pas un bras pour venger ses injures.
L’avortement d’une réforme religieuse, après une lutte de mille ans entre le brahmanisme et le boudhisme avait mis dans l’Inde le comble, au désordre moral, à la nuit des intelligences, au chaos social résultant du mélange et des oppositions d’une civilisation raffinée jusque dans ses épuisements et d’une barbarie sans nom , quand les disciples de Mohammed se jetèrent en conquérants sur cette proie facile.
Leur première apparition aux bords de l’Indus date de la fin du vne siècle, mais ils ne franchiront ce fleuve pour la première fois qu’en 1004. Vingt ans plus tard le chef turcoman qui les conduisait, Mahmoud, sultan de Ghusni, était maître de Kachemvr, du Pundjab, du Sinde, du Goudjerat, de Kanodje et de Muttrah. En annonçant, aux notables de Ghusni, cette dernière conquête, il leur écrivit qu’il avait trouvé dans celle antique cité « mille palais de marbre, des temples innombrables s’élevant jusqu’au ciel, et que cent mille pièces d’or dépensées annuellement pendant deux siècles ne suffiraient pas pour édifier une ville pareille. » Le butin qu’il en rapporta fut étalé, pendant trois jours, sous les yeux avides de son peuple, naguère encore nomade, et il présida à celte exposition, assis avec toute sa cour sur des trônes massifs d’or et d’argent.
Depuis lors n’a pas cessé le pillage de l’Inde, qui se continue encore de nos jours par les impôts, par les lois douanières et les monopoles commerciaux de la Compagnie anglaise.
Ce que les siècles avaient entassé de richesses dans l’Inde avant l’ère des invasions, est incalculable. On serait tenté de traiter de fables les énumérations fournies à cet égard par les historiens musulmans, si des faits récents et surtout le butin enlevé de Delhi par Nadir ne leur donnaient une sorte de confirmation. Bien que venant de contrées riches aussi, telles que
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les bassins de l’Euphrate etdel’Oxus, les conquérants de l’Inde étaient étonnés de l’opulence merveilleuse de la proie que leur livrait la destinée, et cet étonnement augmenta encore, lorsque de i'Hindoustan proprement dit ils pénétrèrent dans le Dekkan ; les descriptions qu’ils ont laissées des incroyables quantités d or, monnayé ou ouvragé sous mille formes, qu’ils trouvèrent dans les temples, dans les trésors des princes ou même dans ceux de simples particuliers de cette contrée, rappellent les récits que les compagnons de Cortez et de Pizarre ont faits des richesses métalliques du Mexique et du Pérou. On peut en juger par le butin qu’un simple chef de bande, Mélik-Kafour , ramena en 1311 d’une expédition dans le Canara, et qui consistait, outre 320 éléphants et 20 000 chevaux, en 10 millions de pièces d'or et en d’innombrables boîtes précieuses remplies de pierres fines et de perles d’une inestimable valeur1.
Un passage des mémoires de Babeur, ce conquérant turcoman qui fonda dans Delhi l’empire des Timourides, peint mieux que ne le ferait le plus long commentaire le degré d’abjection où les siècles, les révolutions et les fausses spéculations de IVsprit humain avaient , dès cette époque, précipité les Hindous Il fournit en même temps l’explication la plus nette, la plus décisive de la domination qu’une poignée d’Européens sont parvenus à implanter de nos jours sur 160 millions de créatures humaines.
« Dans ces contrées, dit le descendant de Timour, rien n’est plus rare que la transmission du pouvoir par voie héréditaire; il y a un trône destiné au roi, il y a également un siège ou place assigné à chacun des amirs, vizirs et mansabhars. C’est ce trône, ce sont ces sièges d’honneur qui sont l’unique objet du respect des peuples. A chacune de ces dignités est attaché un certain nombre d’officiers inférieurs, de serviteurs à divers degrés , qui tous sont comme parties intégrantes du mobilier de la fonction, choses adhérentes à l’emploi et non à celui qui le remplit. Cette règle s’observe même en ce qui touche au trône du souverain. Quiconque tue le roi et parvient à s’asseoir sur son trône est immédiatement reconnu comme roi. Tous les amirs, vizirs, soldats, artisans et laboureurs se soumettent
I . Férishla, Histoire des Musulmans de. l'Inde , t. I, p. 1 9‘J et 200.
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aussitôt, et voient un souverain aussi légitime dans le nouvel occupant que dans celui qui siégeait avant lui'. »
Quelque étrange que puisse paraître cette coutume , il est avéré qu’elle s’est perpétuée sur plusieurs points de l’Inde jusqu’aux jours de la conquête européenne. Dans le royaume de Calicut , entre autres , il y avait un jubilé tous les douze ans , pendant lequel quiconque réussissait à assassiner le zamorin régnant lui succédait de droit. La tradition locale a gardé le souvenir de deux tentatives de ce genre, l’une en 169b, l’autre il y a à peine soixante ans! Pendant combien de siècles la possession du trône, du sceau royal ou la sanction donnée à l’usurpation parle Domine, salvumfac musulman* ou hindou, ont-elles suffi pour commander la soumission, le respect, le dévouement peut-êire des populations de l’Inde ? Nul ne peut le dire*.
Sur ce sol mouvant, moins de deux siècles suffirent pour l’élévation et la chute de l’empire mogol, et ce fut justice. En dépit du passage successif sur le trône de Delhi d'hommes aussi incontestablement remarquables qu’Akbar, Shah-Djehan et Aurungzeb, ce n’était pas la domination musulmane qui pouvait donner aux éléments atomistiques de la société hindoue le ciment qui leur manque depuis deux mille ans ; ce n’était pas le fatalisme étroit du Coran qui pouvait relever cette société de son péché originel, — le fatalisme panlhéistique, — faire pénétrer dans ces âmes esclaves de la nature brute la foi vivifiante du libre arbitre et de l'activité humaine, et les élever du sentiment étroit de la caste à la notion de la patrie.
La succession de l'Inde ouverte.— Dupleix veut l’assurer à la France.
— Auxiliaires et obstacles de ce grand homme.
Au milieu des conflits d’impuissance et des convulsions intestines qui suivirent la décadence de la monarchie mogole , un homme jugea que la succession de l'Inde était ouverte, et qu’en vertu des lois qui régissent le monde elle devait échoir aux