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s’éveille guère que lorsqu'on les attaque ; mais rien n’égale l’audace et l’impudence des loups , dont les bandes non-seulement ravagent la campagne, assaillent les fermes et les bergeries isolées , mais viennent enlever des moutons, et parfois même des enfants, jusqu’aux portes de Bénarès.

Le motif qui m’amena à Chunar n’était pas le désir de visiter quelqu’une des grandeurs déchues qui s’éteignent dans l’ombre de ses murailles, mais l’envie de contempler de mes yeux un sanctuaire qu’elles renferment et dont on m’avait parlé à Bénarès comme du tabernacle même du brahmanisme. Le commandant du fort , sur ma prière, se fit apporter une clef et me conduisit vers une porte de fer rongée de rouille et pratiquée dans une muraille épaisse , de la plus antique construction. Il l’ouvrit, puis ôtant son chapeau, il me dit : « Nous voici dans le lieu le plus révéré de l’Inde entière ! » C’était une petite cour carrée , ombragée par un vieux pipeul , supportant à l’une de ses branches une petite sonnette en argent. Au pied de l’arbre gisait un énorme bloc de marbre noir; et sur la muraille, en face , on voyait une fleur de lotus grossièrement sculptée, encadrée dans un triangle; du reste, aucune image. Les cipahis, qui nous avaient suivis jusque-là, s’étaient prosternés la face contre terre, dans l’attitude de la plu3 profonde vénération. « C’est sur cette pierre, me dit alors le commandant anglais , que , suivant la croyance générale des Hindous, repose le Très-Haut, présent, quoique invisible, pendant neuf heures chaque jour, accordant les trois autres heures de la journée à sa ville sainte , à Bénarès. Cette espèce de Palladium fait regarder Chunar comme imprenable depuis six heures du matin jusqu’au coucher du soleil, et son voisinage détruisant toute influence mauvaise, c’était toujours dans

le palais adjacent que les souverains de Bénarès , avant la conquête mogole , venaient célébrer leurs mariages et toutes leurs fêtes de famille. « Je ne vis pas sans émotion ces objets consacrés par une si antique et si profonde vénération , et un instant je me crus replongé dans l’atmosphère qui baigna le berceau des choses humaines au temps où les patriarches de la primitive Arie, les chantres des Védas et des Naçkas , ne cherchaient Dieu que dans la nature et ne lui dédiaient ni temples ni idoles.

Xavigallon mur le ©ange.— rajaage* , Tilles et seènes «le ses bords.

La vue lointaine d’un steamer qui descendait le Gange à toute vapeur me rappela au sentiment des réalités modernes ; ce bateau, sur lequel j’avais résolu de continuer mon voyage vers le bas du fleuve , ne devant s’arrêter que quelques heures à Bénarès, je me hâtai de rentrer en ville, où mon hôte bienveillant avait déjà tout disposé pour mon départ.

La passion de tout Anglais pour un chez-spi solitaire est le plus grand obstacle que -l’établissement des paquebots à vapeur ait rencontré sur le Gange. Encore aujourd’hui il n’y a guère que les commis voyageurs , les petits * négociants en opium ou en indigo , de pauvres diables de philosophes sans préjugés, ou des cadets expédiés de Calcutta dans les stations du nord-ouest, qui consentent à en profiter. Les grands seigneurs voyagent dans leurs yachts particuliers, soit à aubes soit à hélice, et même beaucoup de gens du plus haut ton s’en tiennent à l’ancienne gondole à rames et à voiles , ou budgerow classique , suivi de sa flottille de magasins, de cuisines et d’écuries. Ces bâtiments de service s’abordent incessamr

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ment pour les besoins du maître , quatre fois le jour au moins pour ses repas, toujours servis avec le même luxe et la même recherche qu’à la ville. Des familles, liées avec toute la familiarité que permettent les usages anglais , combineront en commun un voyage de plaisir sur le fleuve ; mais, bien loin de naviguer réunies sur le même budgerow, elles se contenteront de naviguer de conserve, de se visiter le jour quelquefois et de s’inviter de loin en loin à dîner.

Heureusement pour les titres de gentleman et de squire dont me gratifiaient toutes les autorités anglaises qui se renvoyaient de l’une à l’autre mon humble personne avec force recommandations , le steamer où l’excellent sir Reader m’avait procuré une place était un bateau-poste , chargé spécialement de porter d’Agra à Calcutta les dépêches et les fonctionnaires en mission pressée , et dans lequel on pouvait se caser sans déroger.

Cette circonstance me permit , avec une grande économie de temps , d’argent et de fatigue, d’étudier dans son ensemble l’immense panorama que déroule aux yeux du voyageur le grand fleuve de l’Inde , depuis son cours moyen jusqu’aux plaines noyées de son delta.

Profond de quinze mètres devant les ghauts de Bénarès , même dans la saison sèche, le Gange offre déjà là le volume et l’aspect du Danube dans les plaines de la Hongrie. Comme le fleuve allemand, il n’est jamais limpide, ayant englouti dès Allahabad, dans les eaux fangeuses qu’il reçoit du Sirinagur et du Rohilcund, le cristal bleu d’azur de la Jumna. Si puissant que soit son cours à Bénarès , il ne donne pourtant pas l’idée de ce qu’il est quand, grossi des tributs de la Gogra, du Soane et du Gunduk, il se précipite, avec une vitesse de deux à trois lieues à l’heure , entre des rives espacées par un intervalle de six à huit mille mètres. Dès lors, et

à cent cinquante lieues de son embouchure , on ne peut plus lui trouver de termes de comparaison parmi les fleuves de l’Europe.

On conçoit avec quelle puissance une si grande masse d’eau animée d’une telle vitesse doit dégrader les masses incohérentes d’alluvions qui forment ses bords. Aussi de longues files de bancs de sable mobiles indiquent, à droite et à gauche , les changements annuels du chenal principal , qui n’est jamais parallèle aux rives du fleuve. Sur ces rives, la présence d’une population nombreuse se révèle , à chaque tour de roues du steamer, par des flottilles de barques de toute espèce glissant sur les eaux ou échouées sur les sables, par des groupes de tamarins ou de pipeuls cachant sous leur épaisse ramure des villages entiers, tandis qu’à quelque distance s’élèvent les murailles d’un bazar ou les flèches d’une pagode , et que , de loin en loin , un blanc bungalow, entouré d'un jardin riant, d’un vert boulingrin et de confortables servitudes, indique la demeure d’un résident européen.

Parfois , des débris de palanquin ou de couchette , épars sur la grève, annoncent que quelque Hindou, à bout de jours ou de santé, est venu chercher dans les flots du Gange la route de l’éternité. Il n’est pas rare non plus de voir de jeunes fdles descendre aux bords du fleuve , rêveuses et portant des fleurs dans une feuille de bananier. Elles posent doucement sur l’eau celte frêle nacelle et la regardent fuir avec le Courant , attachant à son sort des craintes et des espérances. Si l’offrande augurale chavire en peu d’instants, elles s’éloignent avec des larmes dans les yeux ; si elle surnage jusqu’à perte de vue, elles reprennent le chemin du foyer maternel avec un sourire aux lèvres et dans le cœur.

Après Ghazepour, jolie ville de la rive gauche du Gange , que son industrie d’eau de rose et la tombe de

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lord Cornwallis , dessinée par Flaxmàn d’après le temple de la sibylle , recommandent aux voyageurs , on rencontre Buxar, ville fortifiée selon l’art moderne, destinée, en cas d’insurrection parmi les riverains du Gange, à relier et à protéger les grandes stations de Patna et de Bénarès. Dans l’état actuel des choses, on peut hardiment affirmer qu’avant d’être mis à l’épreuve et de justifier la prudence surabondante qui présida à leur fondation , les murs de Buxar verront leur paisible revêtement de gazon se changer en futaie.

Patna , ville aussi peuplée qu’Amsterdam ou Lyon , doit son importance non-seulement au commerce de l’opium , dont elle est la grande fabrique et le principal marché, mais aussi à sa position centrale qui commande la navigation du Gange, et à sa proximité du Népaul , puissance que les publicistes de Calcutta affectent de comparer, avec plus d’arrière-pensées que de justice, à une lame de poignard pointée sur le cœur de l’Inde. En vertu de cette métaphore , un corps assez nombreux d’Européens et plusieurs régiments de cipahis sont cantonnés près de là , à Dinapour, vaste station militaire, où tout a été calculé et prévu pour les facilités du service , le confort des chefs et des soldats, tout, sauf la salubrité. Dinapour verse chaque été un grand contingent aux établissements sanitaires de l’Himalaya.

Au delà de Patna , l’apparition des montagnes qui avoisinent la rive droite change le caractère du paysage. Il gagne en grâce sans rien perdre de sa grandeur. Qu’on s’imagine un vaste tapis de verdure , tout couvert de troupeaux, entrecoupé par des champs d’orge, de froment et de maïs; des villages populeux, bien construits, sous de magnifiques massifs d'arbres au feuillage lustré, aux formes étranges, et tout au fond du tableau la chaîne abrupte des monts Curruckpour, dernier gradin des

monts Vindhyas. Cela rappelle les plus belles vues du Palatinat , mais avec des palmiers de plus , un fleuve quatre ou cinq fois plus grand que le Rhin, et une création animée d’une puissance et d’une variété inconnue aux climats européens. Tout autour de l’observateur, des multitudes de petits poissons , mus comme par un ressort secret, s’élancent entièrement hors de leur élément pour devenir dans un élément nouveau la proie des mouettes et des sternes du Gange qui les épient. Des bandes de tortues et de marsouins se roulent dans les flots bouleversés par leurs grossiers ébats, dont la brusquerie contraste avec la lenteur du lourd alligator, séchant au soleil de la rive son dos verdâtre et écailleux, pendant que son museau d’ichthyosaure hume l’air à la surface de l’eau. Mais c’est surtout au lever et h la chute du jour que le fleuve s’anime de mouvements, de bruits et d’apparitions; le chien paria vient en hurlant dans les relais de la rive demander sa curée à quelque cadavre échoué dans le sable, tandis que non loin de lui, debout sur une patte et la tète enfoncée dans les épaules, l’argala, ce géant de l’ordre des échassiers , attend patiemment son tour; un bel oiseau fuit rapidement â travers le crépuscule : c’est l’oie brahmanique, hôte de la solitude, à laquelle il a été condamné pour avoir troublé jadis le sommeil d’un dieu. Tous les autres palmipèdes, au contraire, s’abattent le soir sur la grève, ou s’envolent au matin en troupes innombrables. Ce bruit qui s’élève des lagunes et des bas fonds, ce clapotis des eaux marécageuses , sous les roseaux violemment ébranlés , ces étranges battements d’ailes, vous annoncent le voisinage des pélicans ; ils pêchent en eau trouble , et ne se livrent pas au sommeil avant de s’être lestés d’un copieux souper. Presque aux mêmes heures, d’autres êtres plus élevés sur l’échelle de la vie, des hommes, des femmes, des

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enfants et des animaux serviteurs de l’homme, des vaches nourricières, des bœufs de trait, des troupeaux de chèvres , des chevaux , des chameaux quelquefois , et çà et là des éléphants, apparaissent sur les bords du fleuve, remontent ou descendent son cours, se plongent avec ardeur dans ses eaux , puis s’en éloignent, les humbles quadrupèdes désaltérés et rafraîchis , les orgueilleux enfants de Manou purifiés et sanctifiés.

Monghyr, située sur la rive droite du Gange , est une grande et prospère cité , à laquelle de nombreuses constructions blanches, à deux étages, espacées sous des bouquets de verdure le long des premiers contre-forts des montagnes , donnent un aspect tout européen.

Des fonderies de fer, des fabriques de taillanderie et des manufactures d’armes blanches et de fusils font de Monghyr le Birmingham ou le Saint-Étienne du Bengale. Ses dévots ouvriers, qui attribuent pieusement la fondation de leur ville à Viçvakarma, l’architecte des dieux, l’Héphaïstos hindou, ne se font nul scrupule d’apposer sur leurs produits, tout imparfaits qu’ils sont, l’estampille des meilleures maisons d’Angleterre. On les accuse aussi , comme beaucoup d’autres forgerons , de s’adonner un peu trop au vin (vin de palmier), dont ils récoltent d’énormes quantités. L’espèce de palmier qui le fournit n’existe pas à l’état sauvage dans le Bengale : on dit qu’on l’a vu tel dans le nord-ouest del’Hiudoustan ; mais sa parenté avec la variété africaine reste encore fort douteuse.

Bita-Konnd ou bain» de Hlta.

Un accident arrivé à la machine de notre steamer nous ayant forcés de relâcher plusieurs heures devant Mon-

ghyr, je profitai de ce temps d’arrêt pour aller visiter, k cinq ou six kilomètres de là , des sources thermales qui jaillissent au pied d’une chaîne abrupte de roches granitiques, et sont connues dans tout le pays sous le nom de bains de Sita. La tradition veut que la belle Mithilienne, lorsqu’elle suivait son époux sur la route de l’exil, ait fait ses ablutions dans ces eaux , sanctifiées depuis cette époque et douées d’une inaltérable limpidité par le contact de son corps charmant.

Le bassin qui recueille le tribut deces sources était jadis recouvert par un temple superbe , aujourd’hui disparu , et, parmi les pèlerins qui y affluent journellement, les plus zélés sont, sans nul doute, les ouvriers d’un spéculateur de Monghyr qui exporte dans tout le Bengale d’innombrables cruchons de cette eau plus ou moins mélangée de poudre de seltz ou de soda. Ainsi le positivisme moderne vient s’implanter à côté du mythe, en attendant le moment de le déraciner, et l’industrie jette ses rets avides et desséchants sur le sol même de la poésie et des rêves.

Pendant que j’allais d’une source à l’autre pour en étudier la température, qui ne varie que de 38° à 40° centigrades, je vis une jeune et jolie paysanne s’approcher du réservoir central, où l’eau est déjà beaucoup moins chaude. Elle avait drapé son long voile autour de son corps avec une extrême décence ; elle descendit les degrés de pierre du bassin à pas lents et d’un air recueilli ; puis , dès qu’elle eut de l’eau à la hauteur de la poitrine, elle plongea subitement , abandonnant à la surface du bassin la couronne de fleurs de jasmin qui ceignait ses cheveux noirs. Son immersion se prolongea assez longtemps pour me faire craindre pour sa vie. Mais elle reparut caln\e et sereine , et je la vis reprendre le chemin de sa demeure avec ses vêlements mouillés , sans paraître redouter que leur refroidissement sur son corps de statue

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antique ne nuisît à sa santé. Je ne serais pas étonné, au surplus, qu’un tel usage eut existé parmi les anciens Grecs; car autrement, comment leurs sculpteurs auraientils eu l’idée de représenter un si grand nombre de femmes ou de déesses toutes revêtues de draperies humides?

Un moment après, ayant vu une jeune mère s’approcher du bassin avec non moins de componction que sa belle compatriote, et y plonger une petite fille d’un an ou deux qu’elle portait dans ses bras, je lui demandai, en jetant à mon tour quelques fleurs k la surface de l’eau, si elle attachait une idée religieuse à l’immersion qu’elle faisait subir à son enfant. « Saheb , me répondit-elle de cette voix douce et cadencée qu’ont la plupart des Hindoustanies, SHa est la patronne de ces lieux. Nous croyons que les eaux où elle s’est baignée donnent la beauté et prolongent la jeunesse. J’y baigne ma tille pour qu’elle soit belle et longtemps jeune. » Qu’objecter à une si douce et si naïve croyance?

Déjà le nom de Sita est revenu bien souvent sous ma plume. Ceux qui connaissent l’histoire de ce modèle des épouses ne me le reprocheront pas. Ceux de mes lecteurs, et surtout celles de mes lectrices qui l’ignorent, malgré la belle version italienne qu’en a donnée mon savant ami Goresio, ne me sauront pas mauvais gré , je l’espère , de leur en faire connaître deux détails importants : la naissance de cette héroïne d’abord, et, ce qui est bien plus intéressant, son mariage.

Voici comment Sita, il y a quelque trois mille cinq cents ans, raconta elle-même ces événements à une vénérable vieille , type primordial de nos fées bienfaisantes, qui lui donnait l’hospitalité dans les bois, ainsi qu’à Rama, son époux, alors que ce héros, déchu du trône , errait exilé dans les gorges sauvages des monts Vindhyas.

ICalNftanrc et mariage de 8ita.

« ...Il y a à Mithila un roi du nom de Djanaka; possédant la connaissance du juste, fidèle aux devoirs du kchattrya, ce héros régit dignement la terre. Ce monarque , qui est mon père, étant allé , un jour, avec ses pieuses épouses pour enceindre, avec la charrue, l’aire d’un sacrifice, fut témoin d’un merveilleux prodige. Il vit passer, flottante dans l’espace, l’Apsaras Ménaka, d’une beauté divine, illuminant de sa splendeur les régions aériennes. En la voyant belle comme Rati , la compagne de l’Amour, il sentit pénétrer dans son âme cette pensée, qui en amollit la fermeté : « Oh! s’il me nais- « sait une fille semblable à cette nymphe, ma gloire s’en « accroîtrait ; ce me serait une grande faveur, privé de fils t que je suis ! « Alors une voix qui n’avait rien d’humain, la renommée le rapporte ainsi, proféra dans les airs ces sonores paroles : « Tu obtiendras une fille qui égalera « celle-ci par son éclatante beauté. »

« Pendant que Djanaka déterminait, la charrue en main, l’enceinte du sacrifice, voilà que tout à coup je surgis du sillon, entr’ouvrant la terre, refuge de l’homme. Lorsque le roi Djanaka m’aperçut, le corps tout couvert de poussière, agitant vers lui mes petites mains soulevées , il resta frappé d’étonnement. Puis accourant à moi et me recueillant avec amour dans son sein , il s’écria : « Celle-ci est certainement ma fille; je le sens à ma tendresse pour elle. — Elle l’est effectivement! •• répondit une voix occulte et incorporelle, qu’accompagnaient un concert d’instruments célestes et une pluie de fleurs; « cette toute belle enfant, fille de ton désir et création de « Ménaka, acquerra de la gloire dans les trois mondes, et, « comme elle a surgi du sein de la glèbe en l’entr’ouvrant

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« comme une plante, ta fille sera célèbre sous le nom de « Sîta. » Alors fut tout joyeux le pieux roi de Mithila, mon père, et il estima qu’en m’obtenant il acquérait un précieux trésor. Il me confia à ses plus nobles épouses, comme leur propre enfant, et elles m’ont élevée avec une tendresse vraiment maternelle et les soins les plus doux.

« Mais, lorsqu’il me vit parvenue à l’âge nubile, mon père se laissa aller k de graves soucis , comme un homme malheureux qui a perdu toutes ses richesses. « L’homme, » pensait-il , « qui obtient en don un enfant semblable, « produit de la terre labourée, est exposé aux insultes de « ses proches hautains, serait-il, même ici-bas, sembla- « ble à Indra. » Et entrevoyant dans un avenir prochain les insultes qu’il redoutait, le roi demeurait plongé dans un océan de pensées, où, comme un naufragé, battu des flots, épuisé d’efforts, il ne pouvait gagner un port. Ce souverain de la terre , sachant que je n’étais pas née du sein d’une femme, ne trouvait, dans ces préoccupations, aucun époux qui fût mon égal et digne de moi.

« Au milieu de ses anxiétés naquit alors en lui cette idée : « J’ordonnerai , conformément à l’usage , une so- « lennelle assemblée où Sîta choisira son époux » Jadis, pendant que mon père procédait à un sacrifice, le magnanime Çiva lui avait remis en dépôt un arc avec ses deux inépuisables carquois; arc si pesant, qu’en dépit des plus grands efforts des hommes ordinaires n’auraient pu songer k le soulever et encore moins k le tendrè, et que cent hommes choisis, vigoureux, robustes, jeunes et adroits, étaient k peine suffisants pour le porter. Parmi la multitude de ceux qui avaient tenté de le manier, rois ou autres mortels experts dans les armes ou tirant vanité d’eux-mêmes , personne n’avait jamais pu y parvenir.

« Mon père , ayant fait apporter cet arc à ses pieds et

ayant appelé tous ses ministres , prononça au milieu d’eux cette décision souveraine : « Celui qui, après avoir sou- « levé cet arc, le tendra d’une seule main , sera sur la ■« terre l’époux de Sîta! » Cette épreuve étant arrêtée pour le choix solennel de mon époux , mon père envoya des messagers à tous les rois jouissant du renom de valeureux guerriers.

« Ces princes convoqués vinrent au temps marqué; ils furent, comme dignes d’honneurs, noblement accueillis par Djanaka, et tous, introduits ensuite dans l’enceinte splendidement ornée destinée au solennel concours, furent conduits devant l’arc. A la vue de cette arme, immense comme la trompe d’un éléphant , tous aussi , se regardant l’un l'autre, manquèrent de résolution , et se sentant incapables de tendre cet arc précieux, trop pesant et trop lourd pour leurs bras, ils saluèrent le roi et se retirèrent. Cette solennité nuptiale ainsi avortée et les rois retournés chez eux, mon père estimait de plus en plus que jamais je ne trouverais mon égal pour époux. Quelque temps après pourtant, comme le magnanime Djanaka, mon père, préparait un sacrifice, survint, semblable à la pleine lune à son lever, cet illustre Raghuide, incomparable archer, les tempes ornées de boucles soyeuses. La renommée l’avait entretenu de la force et de la pesanteur de l’arc; Rama était accompagné de son frère et du sage Viçvamitra, fils deGadhi.

« -Admis en présence du roi de Mithila , il le salua comme un ami bien connu de Daçaratha, son père. Lorsque le sage Rama, le premier, eut complimenté Djanaka et en eut reçu à son tour les félicitations et les vœux d’usage, dans le cours de la conversation, ainsi parla, en souriant, mon cher Raghuide au roi de Mithila entouré de ses ministres : « Je désirerais bien , ô mon seigneur ! « contempler cet arc, que cent hommes, dit-on, ont peine

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« à soulever. Te plairait-il de me le laisser voir?... » Le roi , mon père, prenant alors Rama par la main , le conduisit devant l’arc divin et lui dit : « Le voilà!... » Le Raghuide regarde l’arc, le soulève au grand étonnement du roi et de ses ministres; ensuite, courbant avec une impétueuse facilité cette arme gigantesque, Rama la brise par le milieu , et en se brisant elle rend un son épouvantable, pareil au fracas de la foudre qui tombe. Assourdis par ce bruit, tombèrent à terre comme anéantis tous ceux qui étaient là, trois seules personnes exceptées , Rama , Lakchmana son frère, et le roi, mon père. Aucun des autres assistants ne put se maintenir ferme dans son cœur devant ce prodige. La force de Rama ainsi manifestée, mon père, ému de joie , lui prodigua , avec ses ministres , des éloges dignes de sa valeur. Ensuite , étant venue moi-même présenter une coupe d’eau pure à Rama, je lui fus offerte comme épouse par mon père , désireux de tenir son serment. Mais le Raghuide n’accepta pas sur-le-champ ma main qu’on lui tendait , voulant connaître auparavant les intentions de son père , le roi d’Ayodhia.

« Le vieux monarque Daçaratha, averti , se hâta d’accourir en grande pompe à- Mithila , et mon père me donna au magnanime Rama comme première épouse, égale à lui.

« C’est ainsi qu’unie à Rama par le vœu de mon père et par mon choix solennel, je suis toute dévouée d’affection à mon époux, le premier d’entre les héros1!... »

De ce récit si profondément empreint des grâces de l'adolescence du monde , ne pourrait-on pas conclure que, dans les premiers temps de la société aryane, le rôle et les droits de la femme , bien différents de ce qu’ils

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