Ramayana , chant II ( Aranyakanda ), chap. iv
sont devenus dans la dégénérescence de l’Orient , étaient presque identiques à ceux que l’histoire attribue aux vierges et aux épouses de nos héroïques ancêtres , les Gaulois.
Une famille de pèlerin*.
Comme je faisais dresser ma tente dans le voisinage des sources pour en étudier la nature et la température, je m’entendis saluer de mon nom par un des pèlerins arrêtés en ce lieu, et je ne fus pas peu surpris de reconnaître en lui un jeune Hindou que j’avais eu à mon service depuis Pouna jusqu’à Indour et que j’avais laissé dans cette ville, où résidait sa famille. Interrogé par moi sur les motifs de sa présence à Sîta-Kound, il me raconta qu’une maladie de son frère cadet, petit garçon de cinq ou six ans, avait déterminé ses parents à entreprendre le pèlerinage de Djaggernath, pour obtenir des dieux la guérison de leur enfant, et qu’il les avait accompagnés avec sa femme à lui, mignonne petite créature de douze à treize ans, et son beau-frère, jeune homme de dix-huit ans.
Enchanté de prendre ainsi sur le fait une des plus impérieuses et des plus communes superstitions des Hindous, je me gardai bien de laisser tomber la conversation avec Djemador, c’était le nom de mon Indourien.
« Ainsi, lui dis-je, votre jeune frère était réellement malade lorsque vous quittâtes Indour ?
— Très-malade, Saheb; un affaiblissement général le minait et ne lui permettait plus de rester debout.
— Mais il me semble maintenant bien rétabli. Comment s’est-il guéri ?
— Ah voici ! Mon père et ma mère ont fait vœu àÇiva, pour en obtenir la santé de l’enfant, de porter à l’incarnation de ce dieu qui siège à Bijjounath des bassins
RE BÉNARÈS A CALCUTTA. 327
remplis de l’eau du Gange et de visiter le temple de Djaggernath.
— Et ces vœux accomplis, votre frère a cessé d’être malade?
— Il avait complètement recouvré les forces, la fraîcheur, l’appétit et la gaieté de son âge, avant notre départ de Djaggernath.
— El qui portait les bassins?
— Ma mère, ma femme, mon beau-frère, moi et le petit malade nous en portions chacun deux.
— Mais cet enfant n’a pu certainement porter une paire d’objets si lourds tout le long du chemin ?
— Non ! Saheb! nous lui avons fabriqué une paire de petits bassins. Un brahmane que nous avions pris à notre service en qualité de cuisinier les porta jusqu’à ce que nous fussions arrivés en vue du temple. Alors mon frère descendit de son cheval, prit lui-même les bassins et les porta au dieu. Nous étions encore aidés par un autre brahmane auquel nous n’avions presque rien à payer, car il avait reçu pour ce voyage une large rétribution de diverses familles d’Indour, qui, ayant fait des vœux semblables aux nôtres, l’avaient chargé de porter en leur nom une bouteille d’eau au dieu de Bijjounath.
— Mais avez-vous laissé toute votre eau au temple de Çiva et n’en avez-vous pas porté à Djaggernath ?
— On n’offre jamais d’eau à Djaggernath, Saheb, car le Dieu de ce temple est une incarnation de Yiçnou?
— Eh bien! Viçnou ne boit-il donc jamais?
— Oh ! sans aucun doute il boit, mais il n’accepte pour offrande que des aliments et de l’argent.
— Et combien de milles avez-vous faits durant ce pèlerinage ?
— Comme mon père possédait une assez grande provision d’eau du Gange , achetée d’année en année aux
L’lNl)E CONTEMPORAINE.
Casi-Djoghis 1 , nous n’avons pas été obligés d’aller en puiser nous-mêmes dans le fleuve, ce qui eût augmenté notre voyage de plus de 300 milles. Nous nous sommes dirigés directement surDjaggernath par Nagpour, Sumbulpour et la vallée du Mahanuddy; 600 milles! De Djaggernath en ce lieu, en passant par Bijjounath et Parasnath, il n’y a guère moins de 350 milles. Nous en avons maintenant près de 600 autres à faire pour revenir chez nous par Bénarès, où nous reprendrons de l’eau du Gange.
— Et votre mère et votre femme font à pied ce long voyage?
— Oui, Saheb, il le faut bien ; elles marchent tant que leur santé le leur permet. Quand elles se sentent indisposées, elles montent tour à tour sur le cheval de mon jeune frère. »
Ainsi toute une famille respectable avait entrepris un pèlerinage de plus de 1500 milles géographiques (près de 700 lieues), aller et retour, en portant des bassins remplis d’eau sur leurs épaules, pour rendre la santé à un pauvre enfant malade. Le changement d’air et l’exercice guérirent cet enfant et furent sans aucun doute également favorables à la santé de ses parents; mais quel médecin, si ce n’est un prêtre, pourrait persuader à ses malades de faire dans le même but un pareil voyage*?
Clans et tribua de l’Inde primitive.
A l’est de Monghyr, le Gange s’étale, se divise et découpe de ses mille bras un archipel fluviatile. La navigation suit le plus méridional de ces chenaux, qui conduit à
1. Industriels dont la profession est de vendre dans toute l’Inde de l’eau qu’ils vont puiser au Gange. — 2. Colonel Steeman, Promenades et souvenirs.
DE BÉNARÈS A CALCUTTA
Bhagulpour et àColgond. On a supposé longtemps que la première de ces villes occupait le site de celte ancienne Palibolthra où Sandracottus (Tchandra-Goupta) reçut les ambassadeurs de Séleucus, et que le Chandrum, rivière qui s’y jette dans le Gange, était l’Évanoboas de Mégasthène. Mais les recherches et les fouilles des orientalistes de Calcutta ont prouvé récemment que ces noms historiques devaient être reportés à Patna et au Soane.
La contrée au sud de Bhaghulpour est pleine d’intérêt pour l’ethnologue et l’historien. Les montagnes du Rajmahal , qui s’étagent de gradins en gradins jusqu’au Parasnath , le plus haut sommet des Vindhias , sont peuplées de tribus représentant les plus anciennes races de l’Inde, établies dans le pays antérieurement k l’invasion du jeune Rama, qui étendit parmi eux les dogmes brahmaniques. Ils portent ici les noms de Colis et de Puharris. Ce sont des créatures de taille moyenne, bien découplées, énergiques, au teint noir, mais aux traits agréables. Bien que peu adonnés aux travaux manuels, ils savent pourtant tirer parti du minerai de fer, dont les nodules abondent à la surface du sol qu’ils habitent. Exempts de préjugés, ils ne se font aucun scrupule de manger la chair des animaux de toute provenance. Ils ne font même aucune difficulté de s’asseoir à la table des Européens, de goûter à leurs plats et de boire à leur coupe. J’ai pu les étudier dans les rangs de la garnison de Bhaghulpour, entièrement recrutée parmi eux, et je n’ai vu nulle part dans l’Inde des tournures plus martiales et des soldats plus disciplinés ; j’ai vu ensuite ces mêmes cipahis assis avec leurs enfants sur les bancs de l’école fondée [jour eux par le gouvernement anglais, et le pédagogue le plus rigide eût été édifié du zèle et de l’empressement studieux qu’ils déployaient à lire, à écrire et à calculer. Ce sont des hommes de taille moyenne, on peut
même dire petits, mais remarquablement bien faits; ils ont la poitrine large, les bras longs et les jambes effilées. Dans leur figure ronde, leurs yeux vifs, leur nez un peu épais, mais non camus ou aplati , j’ai en vain cherché le caractère chinois ou malais que quelques classificateurs ont cru pouvoir assigner à leurs traits; j’avoue qu’ils m’ont rappelé davantage les Wclchs du pays de Galles ', ou bien encore les Taïtiens et les Tongas de Cook et de d’Urville. L’expression habituelle de leur physionomie est la vivacité d’esprit et la bonne humeur. Plusieurs de leurs femmes m’ont paru fort jolies et douées d’une sorte de brusquerie joviale, âpre saveur des montagnes , que pourraient leur envier leurs voisines de la plaine.
En somme, intelligents, vifs, on pourrait même dire passionnés, détestant le mensonge par-dessus toute chose, affranchis de préjugés antisociaux, ils forment une population plus belle, plus morale, plus ouverte aux souffles de l’avenir que celle du Bengale. En justice, le témoignage d’un Puharri l’emporte sur celui d’une demidouzaine d’Hindous; on trouverait à peine, dans leurs montagnes, un exemple d’un chef ayant, de mémoire d’homme, manqué à sa parole.
Si sur leurs personnes ils sont moins soigneux, moins propres peut-être que les Hindous, leurs chaumières sont bien mieux tenues que celles delà plaine, et leurs villages plus sainement construits. Les hommes travaillent peu et sont chasseurs avant tout; mais les femmes déploient autant d’activité que d’intelligence dans la culture des petits enclos qui entourent leurs demeures. Leur chasteté est proverbiale, et sans aucun doute cette verÿu est la conséquence de l’esprit de raison qui préside à leurs