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I.a Maison des plaies k Calcutta. — lin orage au Bengale

Le colonel Z*””, qui allait inspecter la frontière, à peu près inconnue, que cette nouvelle acquisition faisait au Bengale , m’engagea à l’accompagner dans cette tournée. J’acceptai cette offre avec d’autant plus d’empressement , que l’approche de la saison des pluies ne me permettait pas de continuer , de plusieurs mois au moins , mon voyage vers le sud. Nous touchions au mois de mai , et le climat de Calcutta commençait à devenir intolérable. Sous les ombrages mêmes de Barrackpour, l’atmosphère paraissait en feu. Il était des nuits d’un calme si lourd , si profond , que pas une des feuilles du jasmin qui rampait en festons sur mes fenêtres ouvertes ne tremblait sur sa frêle tige , et que mon moustiquaire de gaze retombait autour de moi roide et immobile comme la draperie sculptée d’un tombeau. Ce calme suffoquant indiquait à la fois l’apogée des chaleurs et la prochaine apparition des pluies. Chaque soir le soleil descendait dans un lit d’épais nuages entre-

coupés d’éclairs. Déjà avaient éclaté les premiers orages; déjà à de légères ondées avaient succédé des chutes d’eau continues de plusieurs heures; déjà tous les Européens qu’un devoir impérieux n’enchaînait pas dans les plaines du Bengale s’empressaient de les quitter pour des localités moins exposées à ces deux fléaux, la chaleur et l’humidité.

Sur aucun autre point de l’Inde le contenu des nuages ne se déverse sur le sol en lignes si serrées et si pesantes ; souvent ce sont de véritables masses se précipitant avec la fureur et l’impétuosité d’une cataracte.

Sous ces avalanches dissolvantes , les huttes des indigènes se détrempent et s’écroulent. Si ce déluge épargne les habitations somptueuses de leurs princes et de leurs maîtres européens , il les livre néanmoins à l’invasion de myriades d’insectes et de reptiles cherchant des asiles contre les éléments qui bouleversent leurs repaires. C’est pour les pauvres l’époque d’une immense misère ; pour les riches , d’un immense ennui ; c’est pour tous une source d’alarmes , un temps de contacts immondes ou dangereux.

Bien que nous eussions quitté Calcutta avant l’époque où commence d’ordinaire le déluge annuel des tropiques, nous ne franchîmes pas les cent trente lieues de plaines qui séparent celte capitale des montagnes du Sikkim sans avoir éprouvé les effets d’une de ces convulsions de l’atmosphère, dont nos climats ne peuvent donner l’idée. Auprès de Dinajepor , sur un de ces canaux naturels qui portent au grand Gange une partie des eaux de la Teesta , nous faillîmes périr dans une véritable tempête maritime. L’embarcation qui nous portait , battue par des lames énormes et soulevée avec elles par une violente colonne d’air ascendante, fut jetée hors du fleuve dans un djungle marécageux , où nous dûmes

le

l’abandonner. Réfugiés dans un bungalow du voisinage, nous apprîmes avec stupeur que nous ne nous étions trouvés que sur l’extrême limite de la sphère d’action de l’ouragan. Le tableau qu’on nous fit le lendemain de la ligne où s’était appesantie sa rage était si étrange , que je ne pouvais y ajouter foi ; mais quand je vis ces rapports confirmés par quelques-uns de nos compagnons de voyage qui s’étaient rendus sur les lieux, je voulus aussi juger par moi-même des ravages causés par cet affreux typhon. La zone qu’il avait parcourue n’était plus qu’un chaos d’où s’exhalait une odeur de cadavres en putréfaction. Une personne qui avait été témoin de la catastrophe me raconta qu’au moment où avait commencé à souffler du sud-ouest un vent précurseur de l’orage, une masse nuageuse, noire comme le jais et semblable à une tour dont la base rasait le sol et dont le sommet se perdait dans les airs, s’était précipitée des montagnes du nord , tandis qu’une trombe toute semblable se formait dans la plaine et s’avançait dans une direction opposée. Au moment où elles se rencontrèrent, violemment poussées par des courants contraires , elles tournoyèrent un instant l’une sur l’autre , et la chaleur acquit tout à coup une intensité excessive ; puis les deux masses parurent se confondre : la lumière du jour fil place à l’obscurité la plus profonde, et soudain, au milieu des maisons écroulées, des bambous cassés, des arbres déracinés, hommes, femmes, enfants, bestiaux, emportés par le tourbillon dans toutes les directions, furent lancés, meurtris dans les débris, broyés contre des troncs gigantesques , littéralement embrochés sur des fragments de bambous, ou ensevelis sous les ruines de leurs habitations. Des deux côtés de la route suivie par l’ouragan , il était tombé des grêlons de la grosseur des briques ordinaires. Cette zone de ruines et de mort pouvait avoir

270 mètres de large , mais sa longueur est restée inconnue.

L’usage est ici de construire les maisons isolément, en les entourant de plantations et de bambous ; de sorte que le pays , comme les plaines de la Normandie, présente à l’œil du voyageur une succession de fermes entourées d’arbres et séparées par des champs cultivés. Là où l’ouragan avait passé, on ne voyait plus que des mas'ses informes d’arbres entassés les uns sur les autres, en partie recouverts de terre, et confondus avec les matériaux bouleversés des habitations. Les lits, les armoires, les meubles de tputes sortes étaient broyés en mille pièces; et, quand on examinait ces débris épars, on cherchait vainement à quel objet la plupart pouvaient avoir appartenu.

Sous ces monceaux de décombres , des chacals et des vautours cherchaient, pour les dévorer, des restes de cadavres humains ou d’animaux. Dans les moindres flaques d’eau gisaient des chiens et des chèvres en putréfaction. Les champs étaient couverts de squelettes d’hommes ou d’animaux, et les branches dépouillées de quelques arbres restés debout étaient chargées de vautours. D’autres oiseaux de proie couvraient la plaine, tellement repus qu’ils ne pouvaient s'envoler à notre approche; d’autres enfin s’élevaient par centaines dans les airs en tournoyant au-dessus de leur curée, et marquaient ainsi dans le ciel redevenu serein la route suivie par la tempête.

Un malheureux dont la raison semblait égarée , débris vivant et affamé de cet affreux désastre , la tête enveloppée de linges sanglants, le corps déchiré et meurtri, se traîna jusqu’à moi , implorant notre pitié. Père , mère, femme, enfants, l’ouragan lui avait tout enlevé; il cherchait en vain leurs restes , leurs traces , et ne recon-

naissait plus rien au milieu de cette scène affreuse de désolation.

Le lendemain , un tableau bien différent s’offrait à nos regards. Nous étions dans le district de Couch- Bérar; nous traversions ses hameaux tapis dans la verdure, et où les hautes toitures, s’élevant depuis le sol jusqu’au sommet des palmiers qui les entourent , les cultures de bananiers et de rimas, rappellent, non moins que les traits placides et les mœurs enfantines de leurs habitants , les petits Édens de la Polynésie au temps de Bank et de Forster. Partout la population était dans la joie ; partout elle célébrait par des danses et des chants l’apparition de cette saison des pluies, qui venait de se manifester d’une manière si terrible à quelques lieues de distance seulement. Là-bas m’était apparue la mort sous ses aspects les plus repoussants , les plus épouvantables : ici la vie prodiguait ses épanouissements les plus doux. Aux émanations putrides de la veille succédaient les effluves bienfaisants d’une atmosphère imprégnée du frais arôme des vergers et des guérets en pleine floraison ; et mon oreille , encore frémissante des rugissements de la trombe et des cris des vautours en quête de cadavres , put recueillir, sous les voûtes sonores de plus d’un massif à l’épais feuillagp , ce chant de circonstance que des jeunes filles à la voix légère se renvoyaient en chœur, pendant que leurs mains agiles tressaient, pour la fête du soir, des guirlandes de mimoses et de jasmins :

Malar, ou chant des pluies.

.. Le mois des pluies est venu , ô ma mère ! d’épais nuages courent dans le ciel , et de leurs flancs noirs descendent à flots sur la terre la pluie et la fécondité.

« La grenouille dans les prés , le paon dans les bois ,

le kokila sur les rochers , élèvent ensemble leurs voix aux noies si diverses ; mais tous leurs cris sont des appels d’amour.

« En les entendant , les amants qu’un obstacle sépare prêtent avidement l’oreille et soupirent.

« Le mois des pluies est venu , ô ma mère ! d’épais nuages courent maintenant dans le ciel. »

Telles sont , sur la terre de l’Inde , les variations et les contrastes extrêmes des phénomènes physiques et du monde moral.

DU BENGALE A CEYLAN

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