‹ L'Inde contemporaineChapitre 132 sur 166 · Himalay an journal, II* vol · texte numérisé non relu

Himalay an journal, II* vol

se comparer , des torrents plus puissants que nos grands fleuves, se précipitant en cascades du haut d’inaccessibles falaises, à travers des bois de rhododendrons et de magnolias; des lacs d’azur, baignant de verts pâturages, peuplés d’hémiones et de yacks sauvages, à une hauteur qui laisse au-dessous d’elle la cime de notre mont Blanc; de sauvages ravins, comme Salvator Rosa lui-même n’en a jamais rêvé; des vallons gracieux et fertiles qui appellent l’idylle; des plateaux salubres, où les malades du Bengale viennent aspirer la santé et la vie, et au milieu de tout cela une population pastorale, celle des Lepkas, montagnards vigoureux, doux et honnêtes, comme étaient les Helvétiens avant d’être devenus ciceroni et aubergistes spéculateurs.

Mon séjour dans cette contrée se prolongea jusqu’au mois de septembre, c’est-à-dire jusqu’au moment où mon compagnon de voyage , le colonel Z4**, me quitta pour rejoindre la cour de lord Dalhousie, mais non sans me donner rendez-vous pour le printemps suivant, à l’autre extrémité de l’Inde , dans les Nilgherries , où il possède un vaste domaine.

Dès le débouché des montagnes, mettant à profit les ramifications multipliées de la navigation intérieure du haut Bengale, je gagnai par la Teesta et le Mahanuddy le lit principal du Gange, qui me porta à Dacca, ville renommée qui fut entre le xvn' et xvm' siècles le grand centre du commerce et des pouvoirs indigènes.

Je pus assister à une chasse au tigre, dans l’enceinte ruinée du palais de ses rois ; peu de jours avant mon passage, on y avait pris un éléphant sauvage. J’allai ensuite visiter Chittagong, l’Islamabad des musulmans, et, du haut des magnifiques collines qui dominent cette ville , jeter un regard sur l’Indo-Chine, qui commence sur leur versant oriental.

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Peu après , un bateau-poste me déposa de l’autre côté des bouches du Gange, sur le quai de Balasore.

If Ghondwana. — Cruauté et naïveté «les tihondK.

Entre les sources de la Soane, tributaire du Gange, et celles du Bain, affluent de la Godavary; entre les cours supérieurs du Mahanudda, de la Nerbudda et de la Tapty, s’étend un vaste quadrilatère, presque ignoré des géographes, négligé des touristes, et peu connu des maîtres mêmes de l’Inde. C’est le Ghondwana, ou la terre des Ghonds; région montagneuse et boisée, dont l’aspect général semble avoir peu changé depuis les temps antiques, où elle faisait partie delà grande forêt Dandaka , qui a fourni à Valmiki tant de poétiques tableaux. Dans les replis de ce plateau sauvage, vit une population agricole sur laquelle les siècles et les invasions semblent n’avoir déposé que des germes de barbarie, et qui à la simplicité de mœurs des Puharris allie les atrocités superstitieuses des Hindous modernes et la monstrueuse cruauté de cette époque mythologique où le Rakchas, en quête de proie humaine, disputait aux tigres et aux pythons l’empire des forêts du Deccan.

Chez les Ghonds, les sacrifices humains, à diverses reprises abandonné! , condamnés et propagés par les brahmanes, sont encore en usage comme au temps de Çunaçépa', et il en résulte dans toutes leurs vallées une traite horrible, la traite d’enfants des deux sexes, achetés à la misère ou enlevés de vive force à leurs parents. En général , le mode d’achat est le plus prati-

1. Voir dans le Baroayana, liv. I, chap. lxiii, la légende de Çunaçépa, vendu par ses parents pour être égorgé dans un sacrifice, et sauvé par l’intervention du réformateur Viçvamitra, prêtre ou prophète d'Indra. Date probable : 1800-1900 ans avant J. C.

qué; il y a toujours des parents pauvres ou surchargés de famille, qui, moyennant un prix modéré, se défont d’une partie de leur progéniture. L’enfance en bas âge ou l’adolescence sont d’un placement également certain ; seulement, dans le dernier cas, l’acquéreur charge ses captifs de liens pour les conduire à son village. Il les garde ainsi garrottés, jusqu’à ce qu’ils prennent l’engagement de renoncer à toute tentative d’évasion. Nulles caresses ne lui coûtent pour obtenir ce résultat, et la promesse sous serment de ne pas les sacrifier n’est jamais épargnée. Quelquefois même elle est tenue; mais alors le maître marie son jeune esclave, se réservant de lui substituer sous le couteau sacré les enfants qui naîtront de lui. Au reste, il conserve toujours le droit imprescriptible de l’immoler plus tard, s’il le juge à propos. Les prétextes ne lui manquent jamais ; car à chaque fléau public ou privé, à chaque maladie grave, à chaque bouleversement du foyer, comme à chaque fête de communauté ou de famille, il faut du sang, du sang humain!

C’est surtout à l’occasion des semailles que ces immolations revêtent leur plus hideux caractère. Huit jours avant le sacrifice, le malheureux qui doit en faire les frais est garrotté étroitement; on lui donne, du reste, à boire et à manger autant qu’il le désire. Dans l’intervalle, les habitants des villages voisins sont invités à venir prendre part à la grande solennité religieuse, au Pourroucha-Medha !

Tous les préparatifs terminés et les convives réunis, on amène au lieu désigné par l’usage le captif, que l’on a presque toujours soin de plonger dans un état d’ivresse. Après l’avoir attaché au poteau consacré , les assistants commencent autour de lui une ronde mystique et sauvage; puis, à un signal donné, tous ensemble, le couteau à la main, se jettent sur la victime, qui est dépecée toute

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vivante: le lambeau que chacun en détache, emporté en toute hâte sur le champ qu’on veut féconder, devant, d’après le rituel barbare , y être déposé encore chaud et saignant !

Le gouvernement de Calcutta, ayant eu connaissance et de cette atroce coutume et de l’existence de ces enfants entretenus par milliers pour une immolation certaine, se décida à intervenir chez les Ghonds.

Après des avertissements et des menaces restées sans effet, des troupes furent dirigées en 1847 contre les villages situés à l’entrée des montagnes ; elles les livrèrent aux flammes, et en ramenèrent cinq cents enfants destinés aux oblations sanglantes, et que l’on a répartis entre les écoles chrétiennes de la côte.

L’autorité ne s’en est pas tenue à ce premier acte de vigueur; elle a créé autour du plateau du Ghondwana une chaîne de postes militaires, d’où chaque année, après la saison des pluies, des détachements rayonnent à plusieurs journées de marche et préviennent les horribles sacrifices. Mais la fièvre du pays, si mortelle aux étrangers, n’ayant pas permis aux troupes de la Compagnie de pénétrer bien avant dans les gorges de ce massif montagneux, il est à craindre que la hideuse superstition ne continue ses ravages là où elle n’a rien à craindre des Anglais.

Ces détails, révélés par les missionnaires modernes, me furent confirmés àBalasore par un capitaine anglais, qui a la mission de supprimer, autant que possible, les sacrifices humains dans les plaines du littoral , où cet horrible usage s’est infiltré, grâce à la déplorable faculté d’assimilation que la race hindoue a pour toutes les monstruosités.

Depuis deux ans que cet officier parcourt les environs, il a sauvé une soixantaine de personnes, et empêché indirectement, par son influence, la destruction d’une ou deux centaines a’autres. Un des sacrificateurs, dont il

s’est emparé, et qui maintenant, bon gré mal gré, est forcé de lui servir à en découvrir d’autres, lui a fait à ce sujet d’effroyables révélations. Des misérables font métier de voler des enfants, et les vendent secrètement aux gens de leur secte, qui , le prix une fois payé, croient que le sang répandu ne retombe pas sur eux, mais sur le vendeur.Voici lespropres paroles du brave capitaine : « L’usage est positivement de disséquer la victime toute vivante, de lui enlever un à un les muscles des membres, de la face et de l’abdomen, de manière que les viscères intacts et mis à nu exposent longtemps aux regards leurs épouvantables convulsions *. »

Telle est, avec le thuggisrae, la dernière conséquence du culte de Kali.

Malgré leurs abominables et antiques préjugés, les Ghonds sont loin d’avoir un caractère féroce; c’est un peuple encore neuf, n’ayant que peu de rapports avec les Hindous de la plaine, dont ils diffèrent par les mœurs aussi bien que par la langue. Ils ignorent le système des castes, ou tout au moins chez eux, ce système est-il moins tranché et plus tolérant que dans tout le reste de la Péninsule. Leur simplicité et leur franchise primitives sont telles qu’un jour, se croyant en force de se mesurer avec les troupes anglaises, ils crurent devoir les prévenir par un héraut d’armes et leur fixer l’époque et le lieu du combat. Ne se croyant pas obligés par le droit des gens à tant de délicatesse envers leurs faibles adversaires, les Anglais vinrent les attaquer le lendemain. On devine ce qui arriva aux pauvres Ghonds; mais en revanche,. pendant bien longtemps , ils se plaignirent de la mauvaise foi des Anglais : « Ils ont devancé le jour fixé pour le combat ; c’est une déloyauté ! »

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