Voir le tableau B, à l’Appendice
CONCLUSION
convictions générales de l’Angleterre , sans qu’aucune idée puisée dans l’Inde lui ait été associée, et indépendamment de toute adhésion ultérieure de la population indigène.
Mais ce qu’elle ne dit pas, c’est que la pauvreté des populations de l’Inde, dans les districts où elle est le plus apparente, s’applique seulement au numéraire, et nullement aux moyens de production et aux premières nécessités de la vie ; c’est que l’abondance des moyens de subsistance et la plus profonde misère coexisteront aussi longtemps que l’Inde n’aura pas été arrachée à son état d’inertie , aussi longtemps que ses immenses ressources industrielles , presque entièrement improductives jusqu’ici, n’auront pas été mises à profit, de manière à satisfaire à la fois aux obligations du gouvernement local, aux besoins d’une administration éclairée et prévoyante , et enfin aux progrès nécessaires de la population.
Il y a là une réforme matérielle que nous appelons de tous nos vœux , mais qui ne peut être entreprise que par un gouvernement énergique , unitaire et désintéressé. Parallèlement à celle-ci , il en est une autre , d’un ordre plus élevé, dont les résultats seraient encore plus féconds et dont tous les éléments existent.
Ce n’est pas en vain que les Hindoüs peuvent regarder les Anglais , non comme leurs conquérants , ainsi qu’ils considéraient les Mogols, mais comme les vainqueurs de conquérants antérieurs , également étrangers de race et de religion et plus intolérants , par cela même plus oppressifs.
Ce n’est pas en vain que la hiérarchie brahmanique se décompose ; que les prêtres de Viçnou et de Çiva se déconsidèrent, aux yeux de leurs coreligionnaires, par le vice et par la misère; que la caste des kchattryas
n’existe plus que dans la mémoire des hommes ; que l’aristocratie guerrière des rajpouts se dégrade et s’appauvrit, et que les derniers représentants des maisons princières de l’Inde s’éteignent un à un dans l’abrutissement. Ce n’est pas en vain surtout que , derrière ces ruines qui s’affaissent, croît et grandit chaque jour , en nombre et en éducation , la classe des half-cast , et se maintient vivace l’institution démocratique de la commune hindoue.
Précipiter la décomposition de tout ce qui tombe, aider au développement de tout ce qui s’élève ou demeure plein de vie, voilà le secret à poursuivre, la formule à appliquer. Lorsque, dans l’Inde nivelée et éclairée, entre l’administration anglaise et le punchaet , le municipe des classes laborieuses," il ne restera debout que des intelligences individuelles , le jour sera bien près de luire où la race hindoue , qui a eu son âge d’or, sa décadence et sa chute, aura, elle aussi, sa résurrection !
A l’œuvre donc, ministres, orateurs, hommes d’État, hommes de guerre delà vieille Angleterre! Sans retard, sans relâche, sans compromis et sans faiblesse, à l’œuvre et contre la Russie et contre la Compagnie. A l’œuvre ! l’heure est pressante et solennelle. A la tutelle bienfaisante, civilisatrice de l’Inde, ainsi qu’à sa conservation, sont fatalement attachés l’honneur, les intérêts, la grandeur nationale de votre patrie. Vous ne pouvez faire que l’exploitation d’une si vaste partie du globe et d’une portion si notable du genre humain n’ait étroitement enchaîné les destinées et l’avenir des trois Royaumes unis et libres à l’avenir et aux destinées de l’Inde esclave ; vous ne pouvez empêcher qu’ils ne souffrent de ses douleurs, ne languissen t de son agonie et ne meurent peutêtre de sa perte. Les lois de la solidarité humaine le veulent ainsi. Rappelez -vous que Carthage, autrefois, n’eut
CONCLUSION
pas longtemps à compter parmi les nations, à dater de l’instant où , par ses hésitations et ses défaillances mercantiles, par l’égoïsme et les intrigues de ses orateurs trafiquants, par les doctrines opiacées de ses congrès de la paix, bien plus encore que par l’impéritie de ses généraux, elle se laissa arracher l’empire de l’Espagne, cette Inde de l’Europe antique.
Lorsque la Providence convie des individus ou des peuples à l’accomplissement d’un grand devoir social, elle n’accorde qu’un moment bien court à leur libre arbitre pour répondre à son appel. Si elle les trouve sourds à la voix austère du dévouement, aveugles aux sublimes lueurs du sacrifice, uniquement accessibles aux sollicitations de l’égoïsme, elle ne tarde pas à se détourner d’eux et à transmettre à d’autres et leur place au soleil et le rôle qu’elle les a vainement sollicités de remplir.
Encore un mot sur cette régénération de l’Inde , h laquelle se lient tant' d’autres questions. En y travaillant avec l’inflexible persistance qui distingue leur sang anglo-saxon, les maîtres de cette contrée auraient pour auxiliaires aveugles ou éclairés la masse imposante des habitants des% campagnes, les interprètes de la philosophie rationnelle et ceux de la superstition.
Il n’a pas échappé à la population rurale que , dans toute l’Inde, l’anarchie et la guerre ont constamment diminué à mesure que l’influence anglaise s’est accrue. Dans les provinces de l’ouest et du nord , le paysan montre avec joie et reconnaissance au voyageur d’immenses étendues de terrain couvertes , aussi loin que la vue peut s’étendre , de riches moissons et de nombreux villages, et qui, il y a quelques années h peine, n’étaient que des déserts improductifs , sans cesse ravagés par les Sikhes et les Mahrattes. « Maintenant, dit-il souvent,
nous récoltons toujours les champs que nous ensemençons ; nos pères ne le pouvaient pas. »
« Quand nous dépendons, par les conditions de notre existence , de toutes les choses et de tous les êtres de la nature , n’est-ce pas une chimère , disait Ram-Mohun- Roy à Jacquemont, que cet amour furieux de l’indépendance nationale ? Dans la société , l’individu n’est-il pas sans cesse contraint par sa faiblesse d’avoir recours à l’assistance de son voisin , surtout si ce voisin est plus fort que lui?... Pourquoi donc une nation aurait-elle l’orgueil absurde de ne pas vouloir dépendre d’une autre? La conquête est bien rarement un mal , quand le peuple conquérant est plus civilisé que le peuple conquis , parce qu’elle apporte à celui-ci les biens de la civilisation. Il faut à l’Inde bien des années de domination anglaise pour qu’elle puisse ne pas perdre beaucoup en ressaisissant son indépendance politique \ »
11 y a quelques années, un concile de brahmanes se tint à Bénarès pour délibérer sur les conséquences de la domination des Anglais et de leur système administratif, qui exclut des hauts emplois tous les indigènes. Les prêtres présents arrêtèrent d’envoyer trois d’entre eux consulter sur ce point les trois principaux oracles de Çiva. Le même jour et la même heure ayant été assignés aux trois brahmanes pour recevoir la réponse du Dieu , chacun d’eux , quand il vint la chercher , trouva dans le sanctuaire Çiva en personne, mais avec des traits et des vêlements européens : teint blanc , favoris de rigueur , habit noir, chaussure vernie, gants glacés, tenue irréprochable enfin. « Le gouvernement anglais, dit le Dieu, n’est, en réalité qu’une incarnation multipliée de moimême. Je suis descendu sous cette forme au milieu de