‹ L'Inde contemporaineChapitre 152 sur 166 · Àyen-Àkbary, vol. I, p · texte numérisé non relu

Àyen-Àkbary, vol. I, p

CONCLUSION

sion de ses peuples, le but suprême de son règne, et de la tolérance son principal moyen , ce grand homme sut trouver des auxiliaires et des éléments d’organisation et de force dans cette diversité de races , d’habitudes et de croyances , qui, avant lui et depuis, n’ont constitué que désordres et que ruines. Akbar voulut plus. Au faîte de la toute-puissance, étendant son sceptre du plateau de Candahar à la vallée du Brahmapoutre , des montagnes de Cachemir aux rives du Godavary ; comptant au moins 120 millions de sujets et disposant de plus de 600 millions de revenu ; aveuglément obéi par 15 soubahdars ou lieutenants, qui, semblables aux satrapes des Achéménides, comptaient des rois parmi leurs vassaux , Akbar voulut donner à l’union politique qu’il était parvenu à établir parmi ses peuples immigrés et indigènes une sanction sacrée, un ciment religieux. Il rêva de fondre en une vaste synthèse les éléments fondamentaux de tous les cultes professés dans son immense empire. Les traditions communes que tous recèlent n’avaient pu lui échapper; il se demanda pourquoi, sortis de la même source , ils ne confondraient pas dans un même faisceau leurs aspirations vers Dieu. Tout entier à cette pensée, on vit alors ce chef du plus puissant empire issu de l’Islam se tourner vers l’Occident pour chercher des inspirations et la lumière. Il ne crut même pas déroger eu faisant à ce sujet des avances au souverain de ces Portugais, qui, apparus depuis quatre-vingts ans dans les mers de l’Inde, n’avaient été considérés encore par les cours de Delhi ou d’Agra que comme une variété nouvelle de ces pirates qui, de toute antiquité, ont désolé les côtes du Malabar. Malheureusement le souverain de fait du Portugal était alors Philippe II. Mais Akbar , eût-il obtenu le concours d’un correspondant européen plus éclairé que le Démon du Midi , devait

L’iNDE CONTEMPORAINE.

échouer en essayant une transaction qu’il n’est donné qu’au temps et à Dieu de réaliser.

L’histoire ne doit pas moins lui tenir compte de cette noble tentative. Dans la série des siècles et sur les trônes du monde, elle a pu rarement signaler un génie devançant son époque d’aussi haut et d’aussi loin que celui d’Akbar, et plus rarement encore elle a eu à recueillir sur une tombe royale l’expression d’un regret aussi sincère, aussi profond que celui dont les populations du Rajahstan, vaincues, domptées par Akbar, ont honoré sa mémoire.

Un siècle après sa mort, une députation de rajpouts parlait ainsi de lui à Aurung-Zeb , son descendant :

« Votre royal ancêtre , Akbar, dont le trône est maintenant au ciel, a conduit les affaires de cet empire pendant plus de cinquante ans avec fermeté , bienveillance et justice. Veillant sur le repos et le bonheur de toutes les classes de ses sujets, qu’ils fussent sectateurs de Jésus ou de Moïse , de Manou ou de Mohammed , il les fit tous jouir au même degré de sa protection et de sa faveur, et de là est venu que ces peuples, émus de gratitude pour cette protection paternelle, lui ont décerné le titre de tuteur de l' humanité' !... »

Tous ceux qui avaient prononcé ou entendu ces belles paroles n’avaient pas encore suivi Akbar dans la tombe, qu’il ne restait déjà plus rien de l’œuvre de ce grand homme. Ses institutions, ses capitales , ses descendants étaient livrés aux insultes de hordes armées accourues de tous les points de l’horizon , et lé souffle de l’anarchie promenait de nouveau , sur la surface entière de l’Inde , le pillage , le meurtre et l’incendie.

Ce coup d’œil rétrospectif sur la plus belle période de

1. Djaggal Gourou; de Jancigny, fleiue des Deux-Mondes , décembre 1863.

CONCLUSION

la domination des Timourides nous a semblé indispensable pour la juste appréciation des questions suivantes, qui forment fatalement le résumé de toute étude consciencieuse sur l’Inde moderne :

i° L’empire anglais est-il mieux enraciné dans l’Inde que n’était celui des petits-fils de Timur ?

2° L’administration de la Compagnie peut-elle avouer pour ses actes les glorieux mobiles qui inspiraient ceux d'Akbar?

3° A-t-elle bien mérité dans le passé des populations hindoues?

4° Est-elle un bienfait pour la génération actuelle de ses sujets?

5° L’avenir de l’empire anglo-britannique est-il menacé de dangers réels et prochains ?

6° Ces dangers, reconnus, peuvent-ils être conjurés?

Fidèle à la règle que je me suis imposée de ne jamais voiler le mal plus que le bien, de ne jamais marchander la louange à celui-ci plus que le blâme à celuilà, je n’hésite pas à répondre négativement sur les trois premières questions , affirmativement sur les trois autres.

Non! les Anglais, qui, après quatre-vingts ans de suprématie, n’ont rien colonisé, rien fondé dans l’Inde, qui, en dehors de leur armée et de leurs comptoirs, n’y ont pas fixé un seul Européen; qui n’y laisseraient d’autres traces de leur passage, s’ils en étaient expulsés demain, que des villas aussi périssables que somptueuses, un chemin de fer de plaisance et les fils d’un télégraphe électrique , ne peuvent se vanter d’avoir dans le sol des racines aussi profondes qu’en avait cette domination mogole, qui, la veille de la tempête qui l’emporta, comptait cent cinquante ans de pouvoir fort, régulier, homogène, et plusieurs générations de grands souverains, avait cou-

vert l’Inde de cités florissantes , de travaux d’utilité publique, d’établissements de bienfaisance, et s’appuyait sur quinze millions de coreligionnaires.

Non ! la politique d’une association fondée pour l’exploitation des richesses , des sueurs et de l’indépendance d’un peuple formant au moins la sixième partie du genre humain , la politique qui a réalisé l’union intime de l’arbitraire du proconsul et de l’avidité du traficant, n’a rien à démêler avec la grande politique d’Akbar; l’Hindou, qui a béni l’une, a stigmatisé l’autre en ces termes : « Elle s’est emparé du pays par la fraude , l’honorable et victorieuse Compagnie! »

Non encore ! en échange des avantages incalculables qu’elle a retirés de ce sol, qu’Aurung-Zeb appelait avec orgueil le Paradis des régions terrestres , la Compagnie, jusqu’à ces derniers temps, n’y avait répandu aucune idée féconde , aucun des germes de la civilisation occidentale. Insoucieuse du bien-être, de la moralité, de la vie de ses innombrables sujets, insensible à tout ce qui n’était pas matière d’exportation ou d’importation , monopoles, traitements, profits et dividendes, la Compagnie avait pressuré l’Inde à tel point que ces cris de détresse des mendiants du Bengale : Oh pitié! je meurs de faim ! — Voyez, le ventre du misérable est vide ! — L’homme blanc mange et boit tout le jour , l'homme noir dévore sa faim avec sa honte ! ne semblaient, il n’y a pas bien longtemps encore, à des observateurs consciencieux, que l’écho fidèle du râle d’agonie de la population hindoue tout entière '.

Je me hâte d’ajouter que ce déplorable état de choses s’est amélioré de nos jours. La responsabilité de la Compagnie croissant avec le développement de son empire,

l. Impressions d’un voyageur, Revue des D evx-M ondes , 1840; Éd. de Warren, l’Inde anglaise en 1 843.

CONCLUSION

la monstrueuse association, effrayée de l’un, a fini par sentir le poids de l’autre. Depuis longtemps déjà ses agents politiques , hommes de cœur et d’intelligence pour la plupart, semblent avoir compris que l’immoralité des débuts de leur froide patronne leur impose d’immenses devoirs envers l’Inde; que ce n’est pas uniquement pour être exploitée à ferme, pour être la proie de l’agioteur et du trafiquant, que cette terre nourricière de cent soixante millions de créatures humaines leur a été confiée par la Providence; qu’ils ont enfin à remplir à son égard une mission de rénovation.

C’est sur l’existence reconnue de cette opinion réparatrice, réagissant enfin du fond des consciences individuelles jusque dans les conseils de la couronne et dans le parlement, que l’on peut s’étayer, plus encore que sur l’état de paix, de calme apparent et d’ordre relatif qui règne dans l’Inde anglaise, pour répéter aujourd’hui cette assertion de Jacquemont, peut-être prématurée de son temps :

Oui! la domination de l' Angleterre est désormais un bienfait pour l’Inde.

Mais pour que ce bienfait soit durable, qu’il puisse donner tous ses fruits, il ne faut pas que l’Angleterre laisse se développer et grandir d’une façon irrémédiable les deux périls imminents qui menacent son empire oriental :

Une invasion russe;

Le maintien aveugle des privilèges de la Compagnie.

On a longtemps et vainement débattu la possibilité de l’apparition d’une armée russe sur les bords de l’Indus. Depuis que le lac d’Aral est devenu un lac russe , et que le gouvernement de Saint-Pétersbourg tend ouvertement à se créer au delà des déserts des Kirghiz, sur les bords de l’Oxus , à Khiva même, à mi-chemin d’Astrakan à 191 ff

Peïchawer, une place d’armes et de dépôt, cette possibilité ne peut être l’objet d’un doute pour aucun militaire; et quiconque, militaire ou non , connaît la composition à la Xerxès des armées indo-britanniques, les embarras qui les encombrent , les non-valeurs qui les surchargent , ne pourra s’empêcher de craindre pour elles, en dépit de leur intrépidité incontestable et de leur juste renommée, une défaite suprême dans une rencontre, au cœur de l’Asie , avec les sauvages soldats du Nord , rompus aux privations, aux fatigues, et joignant à la tactique européenne la rapidité des mouvements des nomades leurs ancêtres. Tout au moins peut-on affirmer qu’une fois la guerre portée à l’orient des défilés du Caboul et du cours de l’Indus , les défenseurs de l’Inde n’arriveront jamais qu’ après les envahisseurs sur les points qu’ils devraient leur disputer.

C’est donc ailleurs que dans les plaines du Pundjab ou de Delhi , c’est sur les bords du Niémen et de la Néva que l’Angleterre est appelée à conjurer dès aujourd’hui le plus grand des dangers qui pèsent sur l’avenir de l’Inde.

Le second , qui , pour être moins menaçant en apparence, n’en est pas moins réel, et réduirait, tout aussi bien qu’une dépossession violente, l’empire anglais à n’ètre dans l’Inde que ce qu’y fut l’empire mogol, un simple intermède à. la chute profonde où s’abîment sur cette vieille terre les générations des hommes , peut être écarté plus facilement que le premier.

Il suffit pour cela au gouvernement anglais de ne pas reculer devant les nécessités de l’époque, et de ne pas s’épuiser à maintenir plus longtemps dans les mêmes balances des engagements périmés par les faits et le temps, et l’honneur de l’Angleterre, quelques centaines d’intérêts privés, et les intérêts de l’humanité. Il lui

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faut à tout prix mettre un terme à la charte et à l’existence de la Compagnie, concentrer entre ses mains le pouvoir administratif qui règle les destinées des habitants de llnde, et assimiler à ses autres sujets cette innombrable population. L’action directe du gouvernement anglais et l’unité dans le pouvoir peuvent seules créer des lois, corriger les mœurs, éveiller l’industrie encourager le travail et l’intelligence, civiliser en un mot ce qui, dans l’Inde, est encore barbare ou grossier et mettre un terme à la torpeur et à la léthargie de cette pauvre et magnifique contrée.

La Compagnie reconnaît si bien son impuissance à poursuivre ce résultat, qu’elle la proclame depuis vingt ans par les mille voix dont elle dispose dans la presse et dans le parlement. Il lui reste si peu d’énergie vitale, qu’elle ploie et se désespère sous le fardeau d’une dette qui n’ajouterait qu’un chiffre insignifiant à la dette nationale de la mère patrie1.

Dans son état actuel, l’impôt territorial de l’Inde fournit annuellement une somme nette de 15 000 000 livres sterling (375 000 000 francs). Malheureusement, par suite d’une faute que nous avons signalée à plusieurs reprises cette branche essentielle du revenu public se trouve privée de toute chance sérieuse d’accroissement dans les provinces les plus riches : dans le Bengale, le Béhar et l’Orassa , où le perpétuai seulement a ruiné les propriétaires du sol et les fermiers de l’impôt.

Le produit de l’excise et des douanes , estimé en moyenne à 1 800 000 liv. st. (45000 000 francs), devrait

La dette de l’Inde, qui en 1703 montait à peine à 7 mill st elevee successivpmpnt on iciq .

s’est élevée successivement, en 1813

en 1833 en 1850

ou près de 1180 millions de francs, croître.

Depuis lors elle paraît dé-

s’accroître avec le produit des consommations; mais, comme il n’a pas fait depuis 1834 un progrès appréciable en dehors des chiffres nouveaux dus aux accroissements de territoire, on peut supposer qu’il fournit en ce moment le maximum du produit dont il est susceptible, ou que peut-être il n’est pas régi de la manière la plus profitable aux intérêts publics *.

Il est impossible également de tirer de l’impôt du sel une recette plus forte que la moyenne des dernières années, soit : 2 700 000 liv. st. , ou 67 500 000 francs; car, malgré l’opinion souvent émise dans les assemblées politiques, que cet impôt est peu onéreux pour le peuple, certains faits semblent indiquer qu’il ne saurait être accru sans inconvénient. Ainsi, tandis que la consommation annuelle de cet article n’atteint pas 7 livres par tête au Bengale, où il est cher, elle s’élève à 25 ou 30 livres parmi les classes aisées de Bombay, où le prix est fort inférieur. Cette différence est assez significative.

Dans l’état actuel de l’Inde, on ne peut donc compter sur une augmentation du budget des recettes.

La Compagnie avoue que la situation embarrassée des finances de l’Inde est la conséquence inévitable d’une application partielle des principes de l’administration européenne à une société entièrement différente de celles parmi lesquelles la justesse de ces mêmes principes a reçu la sanction de l’expérience.

Elle prétend aussi que cette application des idées de l’Europe , qu’on la considère comme un progrès nécessaire dans la transformation générale de la société hindoue ou qu’on la regarde comme une mesure imprudente et prématurée, s’est accomplie conformément aux

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