Chateaubriand, Études sur la littérature anglaise
vreté , il me permît d’être aussi doux envers la mort que le fut ce jeune homme , auquel la vie promettait un si glorieux avenir.
Que d’assertions profondes ou piquantes de ce judicieux esprit l’exploration de l’Inde entière me réservait de contrôler, et presque toujours de confirmer ! Avant môme d’être sorti des limites étroites de l’ile de Bombay, je dus reconnaître la justesse du reproche qu’il fait aux maîtres actuels de cette contrée, d’y former un public aussi peu éclairé sur les choses indigènes que celui de Londres même, et d’v garder obstinément un dédain glacial pour tout ce qui diffère des idées préconçues en Angleterre.
iratrh ou fclte de nuit. — I^e» Terpwlehore*» hindoues. — Leu Anjtloi» mnnttifs juges des ehoses de l'Inde.
Un soir, je me rendis avec plusieurs jeunes gens des bureaux et de l’état-major du gouverneur à une Natch ou fête de nuit, qu’un riche banian donnait pour l’inauguration de sa maison nouvellement bâtie. Une brillante illumination éclairait l’édifice et dessinait en traits de feu tous les détails de son architecture orientale. Une foule immense encombrant la rue et la porte d’entrée, ce ne fut pas sans peine que je pénétrai jusqu’à la grande salle de réception, qui n’était autre que la cour intérieure de l’édifice, recouverte, selon la coutume des Hindous en pareille occasion, d’une vaste tente écarlate; le sol était caché sous un beau tapis de même couleur; tout alentour régnaient deux rangs de galeries soutenues par de hautes colonnes de marbre ou de stuc jouant le marbre; et des portes ouvrant sur ces galeries conduisaient dans les petits appartements. L’étage supérieur était habité par les femmes de la famille : nous n’en vîmes aucune, mais
SUEZ. — BOMBAY. — GOA. — POUNA. 2i
elles pouvaient jouir, à travers les jalousies, du coup d’œil de la fête, qui n’était pas à dédaigner : une moisson de fleurs en gerbes, en guirlandes , en festons; une prodigieuse quantité de très-grands candélabres en cristal ; l’animation de la foule , la variété et la beauté des costumes formant un ensemble digne des Mille et une nuits.
Lorsque nous entrâmes , on faisait cercle autour d’un, chœur dansant de bayadères habillées de gazes roses, blanches , lilas ou cerise , brochées d’or ou d’argent, et dont la coupe remonte aux siècles de Sita et de Savitri '. Chargées d’anneaux et de chaînes à leurs pieds nus , ces brunes mais gracieuses créatures produisaient, en frappant la terre de leurs talons, comme un bruit argentin d’éperons.
Le rhythme de leur danse est si différent de tout ce que j’avais pu voir auparavant, si ravissant de grâce et d’originalité, leurs chants sont si mélancoliques et si sauvages, leurs gestes si doux, si voluptueux et si vifs parfois, la musique qui les accompagne si discordante , qu’il est bien difficile d’en donner l’idée.
Quand on songe que cette danse, d’une signification inconnue, remonte probablement à l’antiquité la plus reculée , et que ces filles répètent , sans se rendre compte de ce qu’elles font, les pantomimes que leurs pareilles exécutaient il y a plus de trois mille ans devant les chefs divinisés de leurs ancêtres, on s’égare dans de profondes rêveries sur les mystères de cette Inde merveilleuse. Je n’ai jamais vu, 'en Europe, de danseuses de profession avoir plus de décence que ces bayadères dans le costume et dans les attitudes. Mais les maîtres actuels du pays apprécient peu ces cho-