Voir pour ces deux noms aux chapitres iv , vj et vu
ses, et la fin de ces danses mystiques fut brusquement troublée par de jeunes Anglais, qui, sans égard pour leur hôte , ou croyant faire une charmante plaisanterie , voulurent entraîner ces Terpsichores hindoues dans le tourbillon prosaïque d’une valse. Elles furent tellement effarouchées de ce procédé, qu’elles se jetèrent par terre en pleurant, et persistèrent à vouloir se retirer.
Trop préoccupés des intérêts positifs , les Anglais ne savent pas jouir de tout ce que l’Inde leur offre de si original, je dirai même de si exquis ; pour eux, tout y est trivial et commun. C’est en vain que la nature indienne se développe à leurs yeux, gracieuse et naïve, sauvage et grandiose; en fait de scenery , ils n’admettent ou n’apprécient que celle des parcs.
Autour de leurs habitations ils écartent avec soin tout ce qui pourrait leur rappeler l’Asie et le tropique. Leur premier soin en établissant un jardin ou un parc est d’abattre tous les palmiers, d’arracher toutes les plantes qui donnent au sol son caractère spécial, d’y substituer des casuarinas ou des. cèdres déodaras dont le port rappelle un peu celui du sapin du Nord , et de semer sous leurs maigres ombrages des pelouses de gazon anglais , contre lesquelles proteste un implacable soleil. Voilà à quoi s’ingénie dans l’Inde le patriotisme des Anglais. La grâce sans apprêt de leurs vassaux hindous est lettre close pour eux, car le naturel choque l’esprit habitué au factice. A cet égard, l’antipathie de goût et de génie des deux races se révèle au premier coup d’œil dans leurs costumes nationaux : quoi de plus déplorable, sans autre parallèle , que la toilette grotesque qui défigure nos femmes , comparée aux admirables draperies du vêtement antique des Hindous, dont la nature elle-même forme les plis et dont la réminiscence semble avoir in-
spiré les artistes de la Grèce et de Rome aux plus belles époques de l’art ancien '.
Les femmes de l'Inde.
Les hommes de l’Hindoustan forment, avons-nous dit, une race remarquablement belle; plus belles encore sont leurs femmes, et presque toujours aimables et belles à la fois. Chaque province a son type, chaque type ses traits distinctifs de beauté ; nous devons nous contenter de les caractériser ici d’une manière générale.
Droite, gracieuse, délicieusement arrondie, la taille des jeunes Hindoues peut servir de modèle au sculpteur le plus exigeant. Leurs membres souples et délicats sont d’une symétrie parfaite. Elles ne sont pas grandes, et cependant leur port est celui des nymphes d’Homère ; leurs gestes sont dignes, aisés, expressifs; leurs pieds et leurs mains d’une petitesse mignonne. Leur tète peu forte, leur visage ovale, leur angle facial présentent ces lignes, ces contours que l’on admire tant dans les œuvres de l’art grec; leur bouche, je dois l’avouer, est parfois trop grande, souvent trop droite, ou roide et pincée, si elle est petite.... Mais leurs yeux de houris, noirs comme la mort et brillants de vie, leurs yeux surmontés d’admirables sourcils et voilés de longs cils d’ébène défient la critique et la comparaison. L’abondance et la noirceur brillante de leur chevelure est proverbiale. Suivant la latitude et le niveau du sol, le soleil a doré leur peau satinée et diaphane de ses teintes les plus variées, depuis le blanc mat de la Languedocienne et de la Catalane jusqu’aux nuances du safran , de l’olive et du bronze. Ne riez pas : c’est sous le charme de la fascination exercée
1. A. de'Soltikof, 1. 1 , p. 25. — Victor Jacquemont, Journal, 1. 1, p. 239.
par les brunes filles de l’Inde, que tous les voyageurs , tous les auteurs, depuis Orme, Sousa, Bernier, ont sanctionné ce proverbe à l’usage des conquérants européens de cette contrée, proverbe aussi vrai de nos jours qu’au temps des Portugais : « Il y a cent portes pour entrer dans l’Hindoustan, pas une seule pour en sortir. >* Est-ce à dire que cet éloge s’applique à toutes les femmes de l’Inde, et que cette vaste contrée ait échappé à cette terrible loi qui, depuis Adam, veut que partout la laideur comme la sottise soit en majorité ? Hélas! ne savons -nous pas que les réputations de beauté physique ou intellectuelle, attribuées comme privilège à certains sols, à certains milieux, ne sont dues qu’aux rayonnements épars d’exceptions plus ou moins nombreuses? Bien des vierges d’Albion figureraient fort mal dans les albums de Lawrence; toutes les Parisiennes, avouons-le, ne sont pas des types d’amabilité; tous les académiciens ne sont pas des immortels; eh bien, dans l’Inde comme ailleurs, quand on parle de type, c’est de la minorité qu’il s’agit. Je dois même reconnaître que l’amateur de l’antique et du grimé ne trouverait nulle part une collection de figures ratatinées et décrépites , ayant incontestablement droit au titre de vieilles femmes, comparable à celle que lui offrira ce pays où tout croît, se développe et se fane avec une désespérante rapidité.... Mais nulle part aussi, parmi les créatures de douze â seize ans , âge de l’épanouissement complet des fleurs humaines dans cette serre chaude, le poète rêvant l’idéal de l’éternelle beauté ne trouvera plus souvent à faire l’application de cette lyrique apostrophe, échappée il y a trente siècles au moins à l’enthousiasme du vieux Valmiki :
« A ton aspect on rêve de pudeur, de splendeur, de félicité et de gloire; on pense à Lakchmi , l’épouse de
Viçnou , ou à Rati, la riante compagne de l’amour. De ces divinités laquelle es-tu , ô femme à la séduisante ceinture 1 ? »
Naturellement douées de bon sens et de politesse, aimant à parler et semant la conversation d’observations fines, d’expressions élégantes, les femmes hindoues ont été, on peut l’affirmer, cruellement calomniées sous le rapport de l’intelligence par des écrivains qui n’ont fait que passer sur les bords du Gange. Quelle que soit la différence des é lucations, il y a dans l’Inde, comme en Europe, des illustrations féminines. « Où n’a pas pénétré, s’écrie un historien oriental , la renommée de la belle Nour- Mahal et de la belle Néour-Jehan , qui se sont succédé sur le trône du monde ? Quelle oreille n’a entendu parler des charmes merveilleux et des talents politiques de l’illustre Joanna Begum1? La beauté, l’esprit, la sagesse de la Rani Kumladi sont encore populaires dans le Goudjerat ; qui pourrait oublier l’héroïsme de la mère des derniers Rajahs de Tchittore ? Et enfin, quel poète n’a chanté Mallerie Sultana-Rizia , cette merveille du xnP siècle, dont il est écrit par son vizir Mallek-Junedi que « l’éclat de sa figure, la lumineuse auréole qui en- « tourait toute sa personne, suffisaient pour faire mûrir « soudain le blé encore en herbe, tandis que son regard « ranimait ses amis mourants et frappait d’impuissance « ses ennemis les plus terribles. » Jugée digne de contribuer au gouvernement de l’État , du vivant même de son père, celui-ci, à la veille d’une longue absence, la choisit de préférence à tous ses fils pour lui confier la régence. « Sachez, dit-il à ses courtisans étonnés, que le fardeau du pouvoir, trop lourd pour les épaules de mes