‹ L'Inde contemporaineChapitre 30 sur 166 · X.c camp Anglais. — Le choléra · texte numérisé non relu

X.c camp Anglais. — Le choléra

Malgré, le'peu de soins donnés par l’administration à la voirie de Pouna, les Anglais s’accordent à regarder le séjour de celte ville comme salubre pour les Européens. Grâce à l’élévation du sol (de 550 à 650 mètres), le climat y est tempéré. Aussi a-t-on fait de Pouna le sanilarium au

premier degré de tous les militaires du gouvernement de Bombay, et a-t-on établi dans sa banlieue un camp permanent qui renferme deux régiments d’infanterie, un de cavalerie et quelques batteries d’artillerie : c’est un des grands cantonnements du Deccan.

Dans toute l’Inde, les régiments sont ainsi disséminés; mais, comme c’est sur les troupes natives que tombe toute la charge du service ordinaire, il n’y a certainement pas de luxe dans le chiffre de l’armée indienne, si élevé qu’il soit. Les troupes européennes, hors les temps de guerre, ne servent à rien. On les a comparées avec raison à ces coqs de combat que l’on nourrit oisifs toute l’année pour un jour de bataille. En marche, on est obligé d’adjoindre toujours un corps d’indigènes aux régiments européens, pour les garder, pour avoir soin d’eux. Cantonnés, c’est la même chose : comme il est admis que le froid de l’hiver, la chaleur du printemps et les pluies de l’automne sont également funestes aux Européens, les soldats anglais ne montent guère de garde qu’au dedans de leurs casernes; les cipahis veillent pour eux au dehors*.

Dans les stations militaires voisines des grandes villes, les soldats natifs et européens ne peuvent sortir de leurs cantonnements sans une permission spéciale. On ne les voit jamais dans l’intérieur des cités. Cette restriction est commandée par l’humeur bruyante et trop joyeuse des soldats britanniques, quand ils ont bu pour un païce d’arack*. Dans leurs heures de liberté, au repos, ils n’ont pas affaibli l’idée qu’ils ont donnée de leur courage aux natifs sur le champ de bataille ; mais ils y ont ajouté malheureusement celle de grossièreté et de brutalité. Ce sont leurs excès de jadis qui font qu’ aujourd’hui une pauvre vieille femme , qui ne songe pas k se couvrir le

t. Jacquemont, Journal, 1. 1. — 2. Le païce est une petite monnaie qui vaut 0 f. 002.

SIEZ. — BOMBAY. — GOÀ. — POGNA. 85

visage quand ses compatriotes passent devant elle, s’arrête et tourne le dos du plus loin qu’elle voit venir un uniforme européen. Les épanchements de leur cordialité ne sont pas moins redoutés des indiens que leur humeur querelleuse, parce que leur familiarité est brutale. S’ils rencontrent près d’un puits des cipahis tirant de l’eau, ils leurs donneront, en signé de camaraderie, une bonne claque sur l’épaule : l’intention est bonne, amicale ; mais elle désespère un pauvre diable d’Hindou; car, traduite en hindoustani, celte politesse est un affront. Il n’ose pourtant s’en fâcher sérieusement; mais il grogne un peu, et l’Anglais passe comme un étourdi sans y plus songer. Puis , si une jeune femme se rencontre sur son chemin, il lui sourira ou lui dira bonjour galamment, comme il ferait à une jeune fille de sa classe en Angleterre. Il va ainsi, froissant les sentiments du peuple auquel il est mêlé, sans trop s’en douter, et,. s’il s’en doute, sans s’en inquiéter1.

En dépit de la réputation de salubrité du plateau de Pouna, le retard des pluies avait poussé jusque-là, cette année, la malaria de la côte; si abondantes qu’elles fussent ensuite au mois de juin, elles ne purent en détruire le germe. Durant les premiers jours de juillet, une bruine intense ayant succédé aux averses tropicales, le soleil ne se montra de loin en loin qu’au travers d’une atmosphère blanchâtre si dénuée d’électricité , que pendant tout mon séjour je ne vis pas un éclair, je n’entendis pas un coup de tonnerre.

Ce fut donc sans étonnement que, lors d’une visite que je fis au cantonnement des dragons anglais sur l’invitation de leur chef, j’appris un matin que le choléra venait d’éclater tout à coup dans le camp, foudroyant en quel-

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