Manava-rastra , lois de Manou , liv. III
ne pouvait manquer de triompher de la loi; d’unions anathématisées par elle naquirent des enfants qui n’appartenaient à aucune caste.
« Cependant l’idée primitive de classification était si bien enracinée qu’on finit par trouver des places pour caser ces excroissances du corps social sans rien changer à sa constitution. Le législateur s’en servit même pour développer et compléter le système fondamental. Il enferma* parqua dans les industries, dans les métiers, dans les arts, ignorés à l’époque de la première division et nés depuis des progrès naturels de l’esprit humain, les hommes issus du mélange des anciennes castes, de sorte qu’il y eut autant de classes sociales qu’il y avait de professions, chacune de celles-ci ayant à peu près la même organisation que les anciennes corporations européennes.
« Le nombre de ces classes intermédiaires ou mélangées fut d’abord fixé à trente-six; mais on conçoit qu’il ne pouvait s’arrêter là. Car, une fois le principe de la subdivision des castes admis, la moindre circonstance a pu suffire à donner naissance à une classe nouvelle qui s’est perpétuée, préparant d’autres croisements; de sorte que le nombre des sous-castes n’a pas cessé de s’accroître et qu’on en découvre de nouvelles à mesure qu’on pénètre plus avant dans la connaissance de l’Inde *. »
Exclusivement sacerdotale dans la présidence de Bombay, la caste brahmanique y est plus respectée des castes inférieures que dans l’Hindoustan proprement dit, où, suivant une énergique expression locale , la nécessité de se remplir le ventre l’a condamnée à vivre de tous les métiers et lui a fait perdre beaucoup en considération. Les brahmanes de Pouna ont dû sans doute grandir dans l’estime publique par le fait singulier d’un gou-
1. L’abbé Dubois, Mœurs et coutumes de l’Inde; Édouard de Warren ; l’Inde anglaise en 1843.
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vernement de leur caste dominant pendant un siècle dans cette province. Dans l’empire Mahratle, sorte de renaissance de l’Inde antique au milieu de la décomposition des temps modernes, les plus grandes charges civiles ou militaires de l’État étaient toutes confiées aux parents du Peichwah, à des brahmanes conséquemment, et leur caste avait ainsi le monopole presque exclusif du pouvoir tant spirituel que temporel.
Aucun d’eux, à Pouna, ne mange de nourriture animale , au lieu que , sur le Gange et dans le Pundjab , on en trouve beaucoup qui se nourrissent ouvertement de gibier et de chèvre, etqu’enfm dans le Cachemire leurs confrères se permettent le mouton ; la règle alimentaire de ces pieuses gens devenant ainsi de plus en plus large à mesure que l’on avance vers les contrées froides. Un punditcachemirien, que je rencontrai à Pouna, prétendait que ses çastraslui permettaient l’usage de cette nourriture seulement au nord des montagnes qui circonscrivent le côté méridional de sa vallée natale, et que, ainsique tous ses confrères, il s’en abstenait dès qu’il avait passé cette limite. Le fait est qu’à Cachemire, ils peuvent, sans compromettre leur caractère, manger de la viande, puisque tous le font et qu’il n’y a ni brahmane^ étrangers ni parterre hindou pour les juger et les siffler. Mais, dès qu’ils mettent le pied hors de chez eux et qu’ils se trouvent en face d’un public de coreligionnaires , ils croient devoir se sanctifier par leur mauvais régime.
Les brahmanes deccanis ont, du reste, plus de zèle religieux que leurs frères du Nord. Il n’y a point de protestants parmi eux, point d’esprits forts. Ce collège sanscrit que j’ai visité, et qui coûte 75 000 francs par an à la Compagnie, serait déserté par les maîtres et les écoliers, si un Européen prenait la moindre part à son administration, au lieu que, à Calcutta et à Bénarès, les lïaiifs
voient sans jalousie les Européens instruits y partager avec eux la surveillance des études. Depuis ma visite au collège, j’ai vu, k Pouna même, ou rencontré sur ma route des pundits deccanis fort intelligents, fort instruits, qui s’inclinaient aux noms des grands orientalistes de l’Occident, aux noms des Wilson et des Burnouf... eh bien, h aucun d’eux les missionnaires n’avaient réussi à faire lire la traduction des Écritures chrétiennes. Par politesse, ils me disaient qu’ils ne doutaient pas que l’Évangile ne fût excellent pour nous; mais à l’égard du Koran, ils exprimaient hautement le plus profond dégoût1.
Animaux fétiches.
Pouna a , comme toutes les grandes villes brahmaniques, ses animaux fétiches; ici, ce sont des taureaux errant en liberté et consacrés à Civa par les dévots.
Une vénération bien ancienne, car elle a sa base dans les Védas, entoure dans l’Inde le bœuf et la vache; et ce n’est pas là un des moindres traits qui lient la civilisation primitive de cette contrée à celle de l’antique Égypte. Les Hindous révèrent la vache en toute occasion, et dans chaque temple une fête spéciale lui est annuellement réservée. Dans leurs rituels, l’urine de ce quadrupède figure au premier rang des eaux lustrales; frapper du pied une vache est un crime égal aux plus irrémissibles sacrilèges; mourir une queue de vache à la main est le vœu suprême d’un dévot. Enfin le seul contact de cet animal privilégié est doué des vertus les plus purifiantes. Vers la fin du siècle dernier, un rajah de Travancore, voulant expier ses crimes, dont la liste était longue, et rompre sans retour avec son passé, fit construire une énorme vache d’or,
t. Jacquemont, Journal, t. III.
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se glissa à travers cette image avec l’humilité convenable, et data tous ses actes : de son passage par la vache.
Cette race sacrée se distingue du bœuf européen par la loupe de graisse qu’elle porte sur les épaules. C’est le zébu ou bos Indicus des naturalistes. Avec son pelage blanc ou gris d’ardoise et fort souvent tigré; avec sa petite taille, ses membres agiles et bien proportionnés ; avec ses cornes hautes et droites, elle s’est répandue à l’Orient jusqu’à Timor, au midi jusqu’à Madagascar et au couchant jusqu’au Sénégal, signalant ainsi, sur trois des points cardinaux du globe, le passage des migrations des pasleurs primitifs de l’Inde.
Les taureaux sacrés de Pouna sont, au reste, des créatures très-douces, très-grasses et très-paresseuses; on les appelle fakirs, c’est-à-dire mendiants, et ils vivent, en effet, comme les fakirs, de ce qu’on leur donne ou de ce qu’ils prennent. Ils ne sont pas moins sales que pauvres, et, comme les cochons et les chiens, dont le nombre est immense, ils contribuent à faire disparaître les immondices de la ville. Le matin, à l’heure où les habitants de Pouna, faute de.... vespasiennes , sont obligés de descendre sans vergogne dans la rue , on voit les taureaux sacrés sortir de leur indolence habituelle : ils vont à la curée. Il est probable que les bœufs fétiches des anciens Égyptiens, Apis et Mnévis, recevaient de leurs adorateurs une nourriture plus respectable.