‹ L'Inde contemporaineChapitre 41 sur 166 · AHMEHNAGARA. — ELLORA. — AURUNGABAD. TU · texte numérisé non relu

AHMEHNAGARA. — ELLORA. — AURUNGABAD. TU

riche et parée comme une ranie, courant au supplice comme à une fête impatiemment attendue, et souriant du sourire de l’innocence et de la foi à la foule accourue pour la voir mourir. Elle parlait de cette épreuve sans nom qu’elle allait tenter, elle en faisait les apprêts sans qu’un muscle frissonnât sur ses joues enfantines, sans qu’une larme brillât sur ses longs cils. « Elle voulait faire voir à tous et à chacun combien elle était heureuse de suivre son mari, à qui ce monde avait si fort déplu qu’il avait pris le parti de passer dans un monde meilleur; elle espérait que cette fois du moins, quand ils seraient réunis, ils n’auraient plus rien à désirer et que ce serait pour toujours. »

« Pendant qu’avec une aisance qui nous glaçait de stupeur, elle faisait aux assistants les honneurs de son bâcher, sorte de pavillon où, sur une couche épaisse de bois de sandal, reposait le corps du défunt, nous tressaillîmes au bruit d’une trompe brahmanique. « Àh! voilà qu’on « m’appelle! » nous dit-elle du ton le plus calme; et aussitôt, nous saluant avec grâce, elle entra sans sourciller dans son rôle funèbre.

« Se dépouillant d’abord de sa tunique lamée d’or, elle s’enveloppa d’une toile de mousseline imbibée d’huile de sandal, distribua les fleurs de ses guirlandes aux spectateurs et partagea ses riches bijoux entre ses amis et ses proches; puis, après une sorte de danse autour de la couche funéraire, et une espèce de litanie dont elle chantait les versets tandis que la multitude répondait en chœur, elle entra d’un pas ferme dans la cabane, monta sur le bûcher et s’y assit auprès du corps de son mari, qu’elle couvrit de sa pagne et dont elle appuya la tête contre sa poitrine. Dans cette posture elle se laissa couvrir, à l’épaisseur d’environ un pied, de petits morceaux de bois sec sur lesquels les assistants s’empressèrent de

verser de l’huile, du soufre et d’autres matières combustibles. Plusieurs fois elle remua les bras pour retirer ou placer autrement les bûches qui la gênaient , cherchant la position la plus commode , jusqu’à ce qu’elle se trouvât aussi à son aise que possible. Recevant alors des mains d’un brahmane un flambeau allumé, elle renversa sa tête sur une épaule et commença par mettre ellemême le feu à ses cheveux, qui brûlèrent d’une seule flamme, en une seconde, depuis l’extrémité jusqu’à la racine. Après cela , avec une impassibilité soutenue, elle alluma sa pagne par devant, puis le bûcher en deux ou trois endroits , et quand enfin elle vit s’élever les premières spirales de fumée, elle jeta son flambeau aux assistants comme pour les inviter à abréger son supplice en activant le feu. Aussitôt une pluie de charbons, de mèches et de matières enflammées tomba dans la cabane, qui se changea en un instant en une pyramide de feu,- tandis que la foule exaltée trépignait, dansait et hurlait tout autour....

« ....Le feu et les danses continuèrent jusqu’au lendemain. Quand tout se trouva consumé, les brahmanes recherchèrent parmi les débris les ossements calcinés des deux époux et les recueillirent dans deux vases de terre qui furent remis aux parents. Le reste du sacrifice, cendre et poussière, fut jeté dans le fleuve, abandonné aux vents et aux flots.

« Nous n’attendîmes point cette conclusion dernière ; mais l’effroi dans le cœur, honteux de notre curiosité, et presque avec le remords d’une mauvaise action , nous nous éloignâmes de ces lieux funestes pour reprendre en fuyant la route du Ferrah-Bhag*. »

L’historien, le philosophe, n’ont-ils pas d’autres con-

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