Ëd. de Warren
AHMEHNAGARA. — ELLORA.— ACRl'NGABAD. 7.N
les conquérants musulmans de l’Inde indépendante , aux dépens des conquérants européens de l’Inde assujettie aux mabométans.
Si coupables qu’aient été les débuts des Anglais dans cette contrée, c’est faire un singulier outrage à la vérité et à la justice que de ravaler le gouvernement de la Compagnie au-dessous et même au niveau de n’importe quel gouvernement mahométan antérieur à Akbar et postérieur à Shah-Djehan. A part ces deux monarques, dont l’un fut un grand homme dans toute l’acception du mot, et l’autre un sage administrateur, tous les sectateurs de l’islam implantés dans l’Inde par la conquête, soldats braves et parfois susceptibles d’accès de générosité, doués d’un certain goût pour les choses plastiques et d’un sentiment d’élégance souvent remarquable, n’en sont- pas moins restés Arabes ou Tartares par leur cœur sans pitié et par la violence de leurs mœurs et de leur caractère. Incapables d’atteindre jamais à la délicatesse d’esprit de leurs vassaux hindous, ils n’avaient pour eux que haine et mépris, et ne se faisaient pas le moindre scrupule de leur appliquer la sauvage doctrine du Koran, qui enjoint aux croyants de tuer les infidèles, ou de les frapper d’impôts et d’avanies qui leur rendent la vie plus dure que la mort.
En lisant leur propre historien, Ferishta,on ne peut se défendre de cette impression, que l’invasion musulmane a été pour l’Inde un irréparable malheur, et qu’elle y a étouffé une civilisation d’un ordre très-supérieur à celle des conquérants. Cet écrivain cite avec une candide impartialité une foule de traits qui mettent en regard, d’un côté la douceur et l’esprit chevaleresque des vaincus, de l’autre la perfidie et la cruauté des vainqueurs. Ici c’est un rana de Tchiltorequi sauve la vie à un roi musulman de Malwa , son ennemi personnel ; là c’est Asa , rajah
d’Asir, qui, après avoir donné la vie el la liberté à un chef m&liométan que lui à livré le hasard des combats , est payé de sa générosité par la trahison et la mort. Ailleurs ce sont des guerriers hindous qui respectent les mosquées parce qu’ils admirent la beauté de ces maisons de Dieu, sans tenir compte de leurs propres temples, renversés et souillés par les musulmans. Ferishta cite à ce sujet un de ses coreligionnaires qui, ne sachant qu’inventer pour outrager les sentiments religieux des Hindous, fit briser les idoles d’un temple, en fit fabriquer des poids pour les bouchers de son camp, et força des Rajpouts, ses prisonniers, à avaler la poussière d’une statue de marbre qu’il avait fait calciner.
Parmi les nombreux exemples du même genre dont abonde l’historien de la conquête, je choisis le récit du premier conflit qui s’éleva entre les envahisseurs et les rajahs de Bijnagheur (Visjanagara), les chefs indigènes qui , dans ce grand naufrage de leur race, surent le mieux lutter et tomber en kchattryas. Le voici, tel que Férishta le donne d’après un témoin oculaire :
« Mohammed, roi de Kolberga, célébrait une fête de quarante jours à l’occasion d’un trône qu’il venait de recevoir en cadeau du rajah de Telingana, son vassal , et cette solennité avait attiré, entre autres courtisans ou industriels, une bande de trois cents musiciens de Delhi. Or, dans un intermède de cette fête, ces virtuoses ayant chanté deux distiques d’un lauréat du temps en l’honneur du roi et de la circonstance, Mohammed en fut si enchanté , qu’il ordonna à son vizir Seiffeddin-Ghouri , de donner aux exécutants un mandat sur le trésor du rajah de Bijnagheur. Le vizir, attribuant cet ordre aux nombreuses libations de son souverain, se garda bien d’y donner suite; mais dès le lendemain, le roi, étant à jeun, lui demanda s’il avait écrit le mandat. « Le ciel, » dit Mo-
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hammed, « obéit à mes ordres, et le monde me reconnaît « pour maître; à Dieu ne plaise donc que ma langue pro- « nonce des paroles vaines et qui n'auraient pas leur « effet ! Ce n’est pas parce que j’étais en ébriété que je t’ai « donné cet ordre que tu aurais du exécuter sur-le-champ.
* Rédige le mandat, apposes-y mon sceau, et expédie- « le tout de suite au rajah de Bijnagheur ; je le veux. >»
On conçoit ce qui suivit cet acte d’autocratie. Le porteur du mandat fut chassé de Bijnagheur avec mépris, la guerre éclata et le sang coula. Les Deccanis insultés s’emparèrent d’une forteresse musulmane et en massacrèrent la garnison, forte de huit cents hommes.
Mohammed-Schah jura qu’il mettrait à mort cent mille Hindous pour les venger, et il tint fidèlement cet atroce serment. Il en dépassa même la mesure à un tel degré , qu’un de ses favoris ne put s’empêcher de lui dire : « Tu n’as pourtant pas juré, seigneur, d’exterminer toute la race hindoue! » Mohammed, touché de celte observation, daigna accepter alors de son malheureux adversaire le payement du mandat délivré aux chanteurs de Delhi, en disant : « Je n’aurais pas voulu que la tache d’une parole prononcée en vain restât sur ma mémoire ! » Les ambassadeurs de Bijnagheur, le voyant d’humeur traitable, lui demandèrent pourquoi il avait fait tuer indistinctement des êtres de tout sexe et de tout âge , qui ne l’avaient point offensé, quels que fussent les torts du rajah envers lui. « Ç’a été la volonté de Dieu, répondit le despote; je n’ai pas eu le choix ! » Il voulut bien alors consentir à un traité d’après lequel les non-combattants devaient être épargnés à l’avenir, et il s’engagea à faire jurer à ses fils d’observer la même capitulation.
« Il était temps , ajoute Férishta , qu’il fût reconnu dans le Deccan qu’il ne fallait pas tuer ceux qui survivaient à une bataille, ni mettre à mort les cultivateurs et les non-
combattants; car Mohammed-Schah avait tellement dépeuplé le Ganara et le haut bassin du Godavary , que ces régions n’ont jamais depuis recouvré leur ancienne prospérité. -
Par les créations brillantes du Farrah-Bagh, Aurung- Zeb, on le voit, n’acquitta pas envers ces malheureuses provinces les dettes contractées par ses terribles devanciers. On ne saurait trop rappeler aux idolâtres partisans modernes de l’art persan et mauresque dans l’Inde, ce que les monuments qu’ils révèrent ont coûté aux populations qui les ont vu élever.
Le eutty.
Pour mon compagnon anglais, qui, en saqualité de collecteur, partageait ro&prosaïque manière de voir, ces mêmes lieux se liaient au souvenir d’un de ces drames intimes qui caractérisaient d’une manière si profonde les mœurs de l’Inde, et que, pour l’honneur de notre civilisation occidentale, les Anglais sont parvenus depuis quelques années , et par la seule puissance de leur veto , à extirper de la vie hindoue. Dans l’été de 184*, toute la société européenne réunie au Farrah-Bagh s’était transportée dans un village peu distant, dans la montagne, pour y être témoin d’un des derniers svtlys ou sacrifices de veuves qu’ait tolérés la loi anglaise. « Mais, disait le collecteur, aucun des nombreux récits qui , depuis deux siècles, sont venus déposer contre cet antique usage au tribunal de l’opinion européenne, ne nous avait préparés à ce que nous vîmes alors, ne nous avait présenté cette cruelle solennité sous un jour aussi émouvant et cependant aussi atténué dans son horreur par le calme extatique , la foi profonde et le dévouement exalté de la victime.
« C’était une. toute jeunes' toute charmante créature,