‹ L'Inde contemporaineChapitre 43 sur 166 · I.e fleuve fcodavnrj. — I.e* temple* d'Kllora · texte numérisé non relu

I.e fleuve fcodavnrj. — I.e* temple* d'Kllora

Au confluent du Pahéra et du Godavary , les Peichwahs ont construit, dans le siècle dernier, un ghaut superbe dont les degrés de marbre descendent dans un vaste bassin naturel creusé dans le lit du Godavary, qui n’a déjà pas moins de cent mètres de largeur. Un bac est établi en ce lieu. Comme il me portait de l’autre côté, du fleuve, la forme de la barque et sa proue terminée en tête de cheval me rappelèrent à la fois et les galères phéniciennes, voyageant sous l’invocation des Dioscures , et les embarcations primitives des ‘ Ariens , naviguant sous la tutelle des deux Açvins. Ainsi, dans l’Inde moderne, il n’est pas un objet, si insignifiant qu’il soit au premier abord , où l’on ne puisse retrouver l’empreinte des jours antiques.

A une heure de marche au nord du Godavary, le voyageur rencontre quelques enceintes de pierres et de boue entourant une centaine de huttes. Ce village , en appa-

rence, ne diffère pas de la plupart des autres communes de l’Inde ; mais il s’appelle Ellora ; derrière lui , à deux ou trois cents mètres , une chaîne de collines se creuse en une baie profonde et arrondie. Dans cette sorte d’amphithéâtre , les anciennes races de l’Inde ont élaboré leurs chefs-d’œuvre plastiques , et les vieilles croyances les plus beaux temples de leurs dieux.

Les collines qui les recèlent dans leur sein sont couvertes de lianes et d’arbrisseaux qui masquent l’entrée de plusieurs , et d’ailleurs on n y monte que par des ravines étroites et tortueuses. Cette nature sauvage et solitaire encadre admirablement ces merveilles des temps

anciens . ...

La main de l’homme a commencé par tailler à pic les

flancs de cet hémicycle immense, puis les a évidés à coups de ciseau pour y ménager des souterrains , des cours, des colonnades, des vestibules, des corniches sans nombre; dédale de sculptures qui emprunte aux ténèbres intérieures des rochers et à la vive lumière du ciel les effets les plus inattendus. Le nombre et la magnificence des temples, l’étendue et l’élévation de quelques-uns , la diversité infinie de leurs détails, la variété minutieuse des découpures , le travail des corniches, la richesse des bas-reliefs mythologiques , les statues colossales , tout saisit et confond l’imagination du spec-

t3t6Ul\

On est frappé de surprise et d’admiration comme d un rayon lumineux , quand on vient h découvrir tout à coup dans le sein même de la montagne, au débouché d’une profonde caverne , un temple colossal , taillé dans le roc vtf, se dressant fièrement sur son lit natal et s’épanouissant dans le ciel , an milieu d’un polygone creusé autour de lui et qui mesure, sur chaque côté, deux cent cinquante pieds de long sur cent cinquante de large. Le bloc ainsi

AHMEHNAGARA. — ELLORA . — AÜRUNGABAD . 83

isolé n’a pas moins de 170 mètres de circonférence, 33 de hauteur et 48 de son portail à son extrémité opposée. Il est aussi admirable dans ses détails que dans sa masse : ses frises chargées d’hommes et d’animaux, ses colonnes lisses ou cannelées , ses chapelles presque suspendues en l’air, ses vastes salles aux parois luisantes et polies, tout y respire le goût le plus exquis, et, chose inconcevable, rien n’y manque, malgré le temps et les hommes également destructeurs : les escaliers conduisant aux galeries supérieures, les portes, les fenêtres , les arcades , tout s'y retrouve , tout est parfait.

Les soubassements de ce temple d’une seule pièce sont formés d’éléphants qui se montrent de face, serrés les uns contre les autres, fléchissant la tête , comme s’ils portaient tout le poids de l’édifice. 11 n’y a rien de plus étrange et de plus beau que ce cordon d’éléphants. 11 est surmonté d’une suite de bas-reliefs représentant des scènes orgiaques se rapportant aux légendes de Çiva, des épisodes guerriers tirés de l’histoire des avatars de Viçnou et de la grande lutte de Rama contre les géants de Geylan. Hanoumat et ses singes figurent dans ces combats. Les champions sont armés d’arcs et de sabres droits, comme ceux dont on se sert encore dans cette partie de l’Inde et dans le Goudjerat. Il y a des guerriers portés sur des éléphants , d’autres sur des chars, mais j’ai cherché en vain des combattants montés sur des chevaux. Toutes ces figures , d’un précieux fini , n’ont souvent pas plus de trois décimètres de hauteur.

Cependant le génie du sculpteur ne s’est pas épuisé dans un seul effort : trois étages de galeries souterraines découpent encore le pourtour des montagnes qui entourent le bloc centrai, ou kailaca. C’est une ceinture de temples formant comme une garde d’honneur au temple principal

Si

et s’enfonçant dans les entrailles du rocher à plusieurs

heures de chemin, assure-t-on! Devant cette œuvre de

géants, réalisée en des temps que l’histoire ne peut atteindre, et qu’aucune relique d’antiquité dans ce monde n’a jamais surpassée ou môme égalée, il est permis de sourire de cet arrêt rendu au fond des synodes scientifiques de l’Europe : « Le génie des arts plastiques a manqué aux Hindous. »

Les eaux pluviales ont en partie comblé de terre l’étage inférieur de quelques-uns de ces temples; mais nulle part on ne voit, comme dans la plupart des monuments égyptiens, des traces de la violence de l’homme. Les siècles seuls ont entraîné les quelques colonnes, les piliers, les corniches qui manquent çà et là. Aucun iconoclaste n’a mutilé les monuments d’Ellora*.

Mais qui les a creusés? quel est leur âge? Bien des orientalistes se sont exercées et fatigués en vain à la recherche de ce problème. Incontestablement, la pensée à laquelle les temples d’Ellora doivent leur origine est la même qui enfanta les souterrains de Keurley.d’Elephanta et de Salcelte; et cette pensée appartient à la civilisation qui , plus de vingt-cinq siècles avant notre ère , colonisa les bords du Nil et y porta ses arts, son industrie, le culte de l’Asoura-Yama*, législateur des vivants et juge des morts, de Çiva le destructeur3 et d’Indra, le bélier dit troupeau divin \

Cette civilisation n’est pas la civilisation brahmanique, mais sa sœur aînée et en plusieurs points sa supérieure. Les Védas et le Ramayana attestent que quinze siècles avant notre ère et plus tard encore peut-être, les Ariens brahmaniques n’avaient point d’architecture religieuse,

1. Jacquemont, t. III, p. 515 et suivantes; Buckingham, Tableau pittoresque de l’Inde, p. 159; Édouard de Warren, t. I, p. 19G.— k. Asiri. — 3. Sieb, le Saturne égyptien. — 4. Ammon-ra.

AHMEHNAGARA.— ELLORA. — AURUNGABAD.

ne connaissaient d’autres temples que la voûte du ciel et d’autre autel qu’un tapis de gazon , une couche d’herbe consacrée. Lorsque, sur les pas de Rama, prince d’Ayodhya, ils pénétrèrent au sud des monts Vindhias,ils rencontrèrent des populations d’origine védique, de môme qu’eux, mais possédant un sentiment artistique dont s’empara bien vite leur génie assimilateur. Des rapports de voisinage , des relations de paix et de guerre établies entre ces rameaux longtemps séparés d’une souche commune, naquirent des souvenirs nationaux dont le kaîlaça d’Ellora est la traduction lapidaire. Mais ce monument n’est que le couronnement d’une infinité d’autres , dont le cisellement, lent et laborieux dans le mélange dur et compacte d’amygdaloïde et de basalte qui forme la masse rocheuse de ces montagnes, a dû nécessiter des siècles. Le seul nom d’Indra, qu’a gardé un de ces sanctuaires, refoule la pensée bien avant dans les âges, puisque ce dieu, qui n’a jamais eu de temple parmi les Ariens du nord, avait cessé, bien avant l’époque de Rama, de trôner en tête de leur panthéon.

Le Ramayana, composé vers le xnt* siècle avant notre ère, renferme un passage qui peut-être est de nature à jeter quelque lumière sur le sujet qui nous occupe, d’autant plus que le poète, cherchant à peindre la métropole des population s troglodytes du Deccan, auxquelles son orgueil sacerdotal affecte l’appellation de Singes, semble s’y être inspiré comme d’une réminiscence lointaine d’Ellora. En voici la traduction fidèle.

Page 1