Vanara, singe
merveilles de celte vaste cité des Troglodytes, ornée d’objets variés , de plantations et de jardins, resplendissante de l’éclat des pierreries et des tleurs bocagères , remplie d’habitations et de palais s’élevant dans leur splendeur sauvage sous de joyeux ombrages , et avivée par la présence de nobles Singes, fils des Dévas etdosGandharvas, drapés de riches vêtements et de guirlandes sacrées.
« Le long de la rue principale, toute parfumée de sandal et d’essences de fleurs variées , -Lakchmana vit s’ouvrir d’autres voies bordées d’édifices de formes diverses et pareils à la cime du mont kaïlaça.
« Devant lui, dans la rue Royale, s’élevaient les temples des dieux, et, tout autour de leurs blanches murailles , revêtues d’un ciment éclatant1, des chars étaient préparés pour toutes les conjonctures, de clairs bassins se couvraient de nymphæas azurés, des bosquets étalaient leurs ombrages fleuris , et un cours d’eau des montagnes son cristal murmurant et limpide.
« Non loin de là s’élevaient les nobles et vastes demeures des magnanimes chefs des Vanaras, demeures semblables à de blancs nuages, ornées de splendides guirlandes, pleines de pierreries et de richesses, et renfermant des trésors plus doux encore.... de belles femmes.
« Enfin , Lakchmana aperçut le somptueux palais du ro'\. des Singes, au difficile accès, environné d’un rempart comme d’une blanche chaîne de montagnes, et semblable à la cour d 'Indra par ses brillantes coupoles. Des plantes riches en fruits de toutes saisons l’entouraient; tous ses abords étaient ombragés d’arbres superbes et divins, nés dans les jardins célestes et dons du grand Indra ; des singes fiers et terribles gardaient toujours armés ses
I . Jacquemont a constaté que toutes les parois non sculptées d’Ellora avaient été primitivement recouvertes de stuc brillant et poli.
AHMEHNAGARA. — ELLORA. — Al'RUNGABAD.
portes d’or bruni; diapré de fleurs, émaillé de pierres fines, il reflétait sur ses vastes parois, luisantes et polies, des flots d’éclatante lumière. >*
Valmiki , dans cette description s’est laissé entraîner par la force des choses bien loin d’un gîte de quadrumanes et d’un carbet de sauvages. Quoi qu’il en soit, sa mention si précise de temples , inconnus à celte époque à .ses vaniteux compatriotes , et la formelle allusion à la toute-puissance d’Indra, déjà réduit à un rôle subalterne dans leur mythologie, ne tranchent-elles pas la question de l’origine des souterrains sacrés du Deccan dans le sens que nous avons indiqué?
DcvagMra ou la cité dea nieux. — Aurungabad.
L’origine d’Ellora se lie sans doute encore à celle de Dowlutabad, cette forteresse célèbre à toutes les époques de l’histoire de l’Inde, qui porta jadis le nom de Devagara (la cité des Dieux) et surgit à quelques lieues au nord des temples souterrains. C’est une montagne tout entière , de près de 200 mètres d’élévation sur plus de \ 000 de circonférence. Malgré ces dimensions, ce n’est qu’un seul bloc de rocher, sans couches ni fissures; un mur vertical ,• élevé, pétri, cimenté d’un seul jet par la nature. La main de l’homme l’a escarpé de manière à former un premier rempart inaccessible de 50 mètres de hauteur perpendiculaire. Une double échelle jetée à travers le fossé conduit à une ouverture souterraine pratiquée dans cette escarpe. C’est l’entrée d’un escalier excavé dans l’intérieur du granit, étranglé en quelques parties, et si peu éclairé par deux étroites meurtrières, qu’on n’y peut circuler qu’à la lueur des torches. Il débouche au sommet sur les pentes rapides du cône, où son ouverture peut se fermer par des trappes de fer et des
barres d’un poids énorme. Quand enfin on a quitté le souterrain pour la clarté du jour, il reste encore, avant d’atteindre la citadelle qui couronne le cône, une rampe longue et étroite commandée par des feux croisés et serpentant péniblement entre des ravins à pic, où de loin en loin sont ménagées des citernes pour les besoins de la garnison. Une pareille forteresse devrait être imprenable, et cependant elle a souvent changé de maître, presque sans coup férir.
M. de Bussy, qui a laissé un grand et beau souvenir dans ces provinces, et que, dans leurs chants populaires, les populations de l’Inde centrale citent comme le bienfaiteur des pauvres, M. de Bussy le prit par un stratagème assez commun en Orient. Il y fit admettre, dans des palanquins fermés et sous le nom des femmes du gouverneur, un certain nombre d’hommes d’élite, qui firent la garnison prisonnière et ouvrirent la porte h leur général. Mais on dit que celte ruse ne fut employée que pour sauver les apparences, et que notre compatriote avait préalablement fait valoir, auprès du gouverneur de Dowlutabad, cet argument irrésistible qui faisait céder Bazile aux fantaisies peu honnêtes du comte Almaviva.
A environ trois lieues dans l’est de cette forteresse s’étendent les misérables restes d^Aurungabad, grande ville mogole fondée par Aurung-Zeb pour être la capitale et le frein des provinces deccanies nouvellement conquises par lui. Cette ville qui, pendant les dernières années d’ Aurung-Zeb, éclipsa les superbes métropoles des bords de la Jumna, compte à peine aujourd’hui 20 000 habitants. L’abandon et la rapacité fiscale du gouvernement du Nizam ont précipité sa ruine, bien plus que les ravages de la guerre et du temps. Ses palais sont détruits , ses jardins ont fait place k de tristes bruyères; encore quelques années et la hyène et le chacal , qui rôdent dans les mon-
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tagnes voisines, viendront chercher un abri entre les minarets croulants du magnifique mausolée que le roi des rois a élevé en ces lieux à la mémoire d’une de ses filles.
Lui-même repose k quelque distance, sur la route d’Ellora , dans un tombeau qui rappelle par la masse et la forme, sinon par la richesse des décorations et des matériaux, le Tadj-Mahal d’Agra. Nous venons de dire ce qu’est devenue sa capitale. Après avoir passé de mains en mains comme une marchandise, après avoir subi tour à tour la domination des Mahrattes et du nizam, des créatures de la France ou de l’Angleterre, elle obéit enfin à un collecteur britannique; son dernier propriétaire , le prince d’Haïderabad, a élé obligé de céder la province dont elle fait partie, ainsi que celle de Kandéich, à la Compagnie pour règlement d’un arriéré de solde dû au contingent d’occupation qui veille sur lui et sur ses .actes.
Le régime MiibMldiulrc et le nluiu.
C’est là la conséquence logique et périodique du régime subsidiaire, qui force le nizam à entretenir chez lui et à ses frais seize mille hommes de troupes anglaises ou commandées par des officiers anglais. Mais le régime subsidiaire est la seule raison suffisante de son existence comme souverain d’un grand État. Livré à ses propres ressources militaires, aux intrigues de ses propres agents, à l’inhabileté et à la trahison de ses officiers musulmans et hindous, il serait détrôné en peu d’années, et sa monarchie disparaîtrait dans une effroyable anarchie féodale. A la vérité ce contingent d’occupation menace son pouvoir d’un autre danger non moins incessant. Grâce aux frais d’entretien qu’il exige et qui dépassent de beaucoup la somme de huit millions de francs stipulée par les traités ; grâce aux ré-
clamations de tout genre et sans cesse renouvelées de la Compagnie sur le trésor du nizam , ce triste monarque voit tous les ans ses dépenses dépasser ses revenus, et, comme il est obligé d’emprunter à quinze et à dix-huit pour cent pour combler le déficit, il est forcément amené périodiquement à céder au gouvernement de Calcutta quelques lambeaux de ses provinces pour solde de ses comptes avec la Compagnie. Ce sacrifice accompli , la machine gouvernementale de l’ancien royaume de Golconde se remet à fonctionner jusqu’à une crise nouvelle. Dès à présent on peut en prévoir une finale qui amènera son entière absorption par le colosse britannique. Et cependant que pensez-vous que fasse, pour éviter ou tout au moins retarder cette heure fatale , le légitime héritier des rois d’Haïderabad , le souverain d’un empire qui en superficie dépasse et en population égale au moins la monarchie prussienne? Comme son collègue, le roi nègre du Dahomey, il n’a rien trouvé de mieux que de confier la garde de son palais à un régiment de jouvencelles. Ayant recruté les plus belles filles de son peuple , au nombre de plusieurs centaines , il a affublé leur corps svelte et leurs membres délicats d’un pantalon vert et d’un habit rouge, surmonté leurs belles tresses noires d’un ignoble shako rouge et à plumet vert , chaussé leurs petits pieds nus de pantoufles brodées à pointes recourbées , croisé sur leur poitrine la buffleterie blanche et surchargé leurs épaules d’un lourd mousquet à baïonnette; et, quand le pauvre sire fait évoluer devant lui ces frêles amazones, il se console du passé et oublie l’avenir.
les fakir*. — Misère et vitalité des populations rurales.
Depuis que j’avais passé le Godavary, je rencontrais un assez grand nombre de fakirs errants.
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Le résultat des nombreuses observations que trois années de séjour dans l’Inde m’onl permis de recueillir à leur 3ujet me porte à croire que le nombre de ceux qui deviennent sincèrement assez maniaques pour s’infliger, sans aucun signe de douleur, les pénitences cruelles, les macérations austères dont il est si souvent question dans les livres sanscrits, est réellement fort restreint. J’ai surpris quelquefois, dans un lieu écarté, au bord d’un ruisseau , faisant les apprêts de leur repas dans la chaleur du jour, ceux que j'avais rencontrés le matin ou le jour d’avant dans un village, s’y faisant horribles, hideux, pour commander la charité des paysans. Je les avais vus nu^, le corps couvert de cendre, souillé d’ordure, tatoué d’ocre de diverses couleurs, les cheveux épars, le regard stupide et farouche et la bouche close : je les retrouvais à la halte du jour tout différents. Pour préparer leurs aliments, ils s’étaient dépouillés de leur costume de fakirs , dont l’eau du torrent voisin avait facilement enlevé la trace ; ils jasaient entre eux, joyeusement occupés, l’un k allumer du feu, l’autre à pétrir sur une pierre plate la farine dont la charité des villageois avait rempli leur bissac. Un troisième, se servant comme d’un pilon de son pesant bâton de route, massue redoutable qui aurait fait envie à l’ermite de Copmanhurst, pilait dans le creux d’un rocher du sel, des piments, du cardamome, du poivre et d’autres épices dont la petite bande était bien approvisionnée. Et le beurre et l’huile ne manquaient pas plus que les condiments à ces gâteaux, dont chaque convive savourait d’énormes morceaux. On allumait ensuite un houka, dont les fumées enivrantes de chanvre et d’opium provoquaient bientôt' une sieste prolongée. Au réveil chacun faisait son sac, où, sous le plus petit volume, il renfermait tout le mobilier réellement nécessaire au bien-être d’un Hindou, le chargeait
sur ses épaules; et alors, barbouillée de nouveau des cendres refroidies du foyer, bien repue , bien reposée , et de nouveau bien horrible à voir, la bande joyeuse reprenait sa marche, prête à paraître sourde, muette et possédée du diable en vue du premier hameau1.
Ainsi, jusqu’à la mort, dissimulant, gueusant, sans vêtements, sans souliers, ils vont de temple en temple, et tous m’ont paru très-attachés à cette vie de bohèmes, dont les romanciers espagnols ont si bien peint ,les plaisirs. Il est certain, du reste, que le nombre des hommes adonnés à cette existence nomade s’explique, dans les contrées naguère soumises au nizam, par la misère et l’abjection du peuple des campagnes.
Autour de tous les bourgs et villages que je laissais sur ma route, on ne voit que des monceaux de fumier desséché, mêlé de carcasses de bœufs, d’immondices de toute espèce. Des chiens couverts de lèpre y cherchent leur nourriture. Des ânes d’une extrême petitesse et d’une maigreur effroyable leur disputent ces immondices. Des volées de corbeaux et de vautours partagent encore avec ces animaux. Au point du jour, le gros bétail du village , enfermé pendant la nuit, vient à son tour prendre place sur ce fumier; il y demeure, image de la faim, de la faiblesse et de la résignation , immobile pendant des heures entières; il vit de tiges de sorgho qu’il trouve mêlées à ces ordures. Ajoutez à ce tableau quelques porcs d’une figure hideuse et quelques femmes qui ramassent dans des paniers, pétrissent avec de la paille hachée et font sécher sur les murs de boue du village le fumier des vaches et des buffles; puis quelques tisserands, peutêtre, à l’ouvrage; quelques figures d’hommes presque nus, accroupis sur leurs talons.