I.a ville de Bourhampour. — ga prlaon d’État
Sur la rive nord de la Tapty , fleuve qui porte h Surate les eaux du plateau de Kandeich , s’élève Bourhampour, grande ville encore, débris d’une ville beaucoup plus grande, qui avait atteint sous Aurung-Zeb un haut niveau de prospérité. Elle comptait alors plus de maisons qu’elle ne garde aujourd’hui d’habitants, bien que sa population dépasse peut-être 40 000 âmes , dont la majeure partie vit de la fabrication et de la vente d’une sorte de gaze légère, brochée d’or, fort estimée dans l’Inde. Le tisseur et le’fileur d’or, qui travaillent sept ou huit heures par jour
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à cette étoffe , peuvent gagner en moyenne Sou 9 francs par mois. L’achat de la farine de blé qui fait le fond de leur nourriture leur prend la moitié de ce gain. Mais c’est là tout ce dont ils ont besoin, et, s’ils ne sont pas mariés, ils peuvent subvenir avec l’autre moitié au reste de leur entretien. Les plus pauvres vivent ainsi sans ambition, sans désirer un bien-être supérieur, dans une aisance relative fort inconnue aux classes manufacturières en Europe1.
Bourhampour a, dans son voisinage immédiat comme Aurungabad dans le sien , une citadelle cyclopéenne, dont l’origine se perd, suivant la légende, dans la nuit des temps, et dont le nom Asurghur (Asouragara) n’a, sous le rapport de l’antiquité, rien à envier à celui de Devagara; les dénominations d’Asouras et de Dévas se liant dans l’Inde, comme celles de Titans et de Kroniens dans l’Occident, aux plus anciennes luttes mythiques qui figurent à la base de l’arbre généalogique des peuples. Asurghur est maintenant occupée par une garnison britannique et sa prise (1818) porta le dernier coup à la puissance mahratte.
Ce fort sert aujourd’hui de prison d’État à des coupables de diverses catégories. Les uns sont des hommes d’un rang élevé, soupçonnés ou convaincus de crimes particuliers, d’assassinats et d’empoisonnements de palais; les autres sont des nobles hindous suspects de trahison envers la Compagnie, ou des chefs bhils, voleurs de grands chemins. Ils m’offrirent une collection de figures aussi intelligentes que fausses et résolues. Il n’y avait pas un seul de ces prisonniers qui ne méritât son sort, et pas un seul , à l’exception de quelques thugs destinés à la transportation, qui ne se proclamât innocent.
t. Jacquemont, t. III.
LE RÀJPOUTANA.
Léo thugg,
Le cynisme des thugs, une fois qu’ils sont condamnés, est un des traits caractéristiques de cette secte farouche, qui a fait de l’homicide sa doctrine fondamentale.
Voués au culte spécial de Kali , la déesse du mal et de la mort, ils n’ont qu’un seul dogme, le meurtre; il leur tient lieu de prières et de bonnes œuvres pour honorer leur terrible patronne, qui n’accepte qu’un seul encens, la vapeur du sang humain , et qui tient en réserve dans son paradis toutes les jouissances de l'âme et des sens pour ses fidèles adorateurs. Aussi, si l’assassin rencontre l’échafaud sur sa route, il y monte avec l’enthousiasme d’un martyr, car il en attend la palme. Et puis, dès cette vie, le thuggisme ne caresse-t-il pas le terrible instinct de la bête de proie, dont tout homme porte en lui le germe ?
« Vous trouvez un grand plaisir, me disait un de ces condamnés, à attaquer la bête féroce dans sa tanière, à machiner et à poursuivre la mort du tigre, parce qu’il y a là des dangers à braver et du courage à déployer. Songez donc combien cet attrait doit redoubler quand la lutte est engagée avec l’homme, quand c’est l’homme qu’il faut détruire! Au lieu d’une seule faculté, le courage, c’est tout à la fois le courage, la ruse, la prudence, la diplomatie qu’il faut déployer. Jouer avec toutes les passions, faire vibrer même les cordes de l’amour etde l’amitiépour amener la proie dans vos filets, c’est une chasse sublime , c’est enivrant , c’est un délire , vous dis-je. » Et cet effroyable monomane avouait qu’il avait assassiné ou étranglé dans sa vie le nombre presque fabuleux de sept cent dix-neuf personnes , ajoutant avec un soupir de regret : « Ah! si depuis dix ans je 191 g
n’étais pas sous les verrous , j’aurais bien complété le millier 1 '. »
Les thugs tirent leur nom du verbe thugma, tromper, et en effet, la ruse, la dissimulation, sont leur premier moven d’action. Voyez sur les routes, dans les campagnes, ces pèlerins cheminant d’un air modeste et recueilli vers quelque pagode en renom; ces groupes de villageois se reposant à l’ombre, aux bords d’une source ; ce sont bien les gens les plus paisibles, les plus officieux. Qu’ils sont bons compagnons ! nul n’est expert comme eux à couper du bois et à ramasser le combustible nécessaire pour le repas du soir. On se lie avec eux; ils partagent leurs provisions avec leurs nouveaux amis, et, après avoir mangé, fument ou causent autour du feu, quand, au moment favorable, tout à coup ils leur jettent autour du cou un mouchoir arrangé comme un lazo d’Amérique. La pierre qui vole à l’autre extrémité du mouchoir revient dans la main du meurtrier, à qui un léger tour de poignet suffit pour briser la nuque de la victime, dont la mort est instantanée. Des fosses sont creusées d’avance; en quelques minutes les corps des crédules voyageurs y sont déposés , et la bande se remet en marche avec leurs dépouilles.
De même que les francs-maçons, les thugs se reconnaissent en tous lieux par certains signes imperceptibles pour ceux qui ne sont pas initiés; ils se recrutent parmi toutes les classes d’Hindous , et même parmi les musulmans. Bien que ce soit du Bundelkund que sortent la plupart de leurs bandes, ce sont les États d’Aoude et le bassin de la Nerbudda qui ont servi le plus souvent de théâtre à leurs crimes. Dans chaque bande il y a une hiérarchie d’emplois et de rangs. L’un sert d’espion et