I.e mariage de la itierbudda. — légende mythologique
Déjà remarquable à ce point de vue, la Nerbudda est en outre un des fleuves sacrés de l’Inde. Selon la croyance
de ses riverains , elle l’emporte en sainteté sur le Gange lui-méme. En effet, s’il faut absolument se baigner dans les eaux du Gange ou en boire pour profiler de leur vertu, la seule vue de la Nerbudda bénit et purifie l’heureux pèlerin qui l’aperçoit du haut des falaises escarpées qui encaissent son étroit bassin. Aussi le Gange perd-il chaque année en réputation et en hommages ce que gagne à ses dépens la Nerbudda.
Le brahmane d’un petit temple situé sur sa rive nord, non loin de la route postale de Bombay à Agra, me raconta le plus sérieusement du monde la légende suivante relative k cette rivière :
« Au temps de la jeunesse du monde, la Nerbudda, étant arrivée à l’âge de raison, conçut le dessein de se marier. Après avoir hésité longtemps entre divers prétendants, elle fixa son choix sur le Soane, né sur le même plateau qu’elle. Toutes les formalités préliminaires accomplies, le Soane se mit en marche avec la pompe voulue pour venir trouver sa fiancée. Les futurs époux ne s’étaient jamais vus, et la Nerbudda était si impatiente de connaître le Soane , qui s’avançait bien lentement, qu’elle dépêcha à sa rencontre la fille de son coiffeur ’, nommé Dhjola. « Va, » lui dit-elle, « approche-toi de lui sans qu’il s’en doute, et » reviens au plus vite m’apprendre comment il est. » Dhjola obéit, part le jour même, et se rend en toute hâte auprès du Soane; mais il ne chercha pas ou chercha mal k se dérober k sa vue. Il l’aperçut, la trouva charmante, et, aussi prompt dans ses impressions qu’il était lent dans sa démarche majestueuse , il lui offrit son cœur, que la messagère infidèle eut l’indignité d’accepter. A la nouvelle de cet affront, la Nerbudda furieuse s’élance hors de son lit et se dirige en rugissant vers l’asile où repo-
1 . Dans l'Inde , les barbiers ou coiffeurs sont toujours mêlés aux négociations matrimoniales.
LE RA JPOUTANA.
saient les deux coupables. « Misérables! » s ecrie-t-elle à leur vue. ... mais la colère l’empêche d’achever : d 'un coup de pied , elle renvoie le Soane vers l’est, d’où il venait ; d’un second elle étend Dhjola derrière lui ; puis, sans mot dire, elle s’enfuit à l’ouest, écumante de rage , vers le golfe de Cambaye. Telle était sa colère, qu’elle brisa ou renversa tous les rochers qui s’opposaient à son passage, comme s’ils eussent été des noix de coco , dit en terminant le brahmane.
— Mais, lui observai-je, si le mariage eût été célébré, la femme eût-elle suivi son mari à l’est, ou l’eût elle emmené avec elle du côté du couchant?
* — Il avait été convenu, me répondit le digne prêtre sans se dérider, qu’elle accompagnerait son mari dans les contrées de l’orient; mais, après l’outrage qu’elle venait de recevoir, elle jura qu’elle ne suivrait plus jamais, ne fût-ce que d’un pas, la même direction que ces misérables, et qu’elle roulerait à l’ouest, bien que toutes les autres rivières de l’Inde coulassent en sens opposé. Depuis ce jour elle n’a pas failli une fois à son serment; elle a toujours coulé à l’ouest, la rivière vierge! »
Ceux qui veulent une explication à toute chose devront se rappeler que le Soane, qui prend sa source à peu de distance de la Nerbudda, sur le plateau d’Omurkuntuk, suit pendant quelque temps la direction de l’ouest, comme incertain de sa voie, puis, au moment de recevoir les eaux d’un petit ruisseau nommé Dhjola, se tourne tout à coup vers l’orient et se précipite avec son modeste affluent le long des terrasses septentrionales des monts Vindhias, où il forme une série d’assez belles chutes. Voilà le fond réel sur lequel l'imagination hindoue a brodé les ornements qui précèdent.
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Monomunie matrimoniale dru Hindoue.
Je dois ajouter que nul peuple n’est possédé comme celui de l’Inde de la monomanie matrimoniale. De l’indus au Brahmapoutra, du cap Comorin à l’Himalaya on marie journellement non-seulement les rivières entre elles, mais les arbres, les réservoirs, les citernes, et même de simples pierres; le tout avec des dépenses et des formalités fabuleuses. Un Hindou plante-t-il un verger, ni lui ni sa famille ne touchent aux fruits qui surviennent avant d’avoir marié au moins un manguier à un autre arbre, ordinairement à un tamarinou h un jasmin; s’il construit une citerne, s’il enclôt une source, il ne boira pas de leurs eaux avant de les avoir mariées à quelque bananier planté dans ce seul but sur leurs bords. Et plus il nourrira et festoiera de brahmanes dans les cérémonies qui accompagnent ces étranges unions, plus il s’estimera heureux et fier.
Ce n’est pas tout. Ayant un jour trouvé sur ma route certaines pierres fossiles de la classe des volutes , j'en ramassai quelques-unes , que je me mis à casser à l’aide de mon marteau de géologue pour en étudier les fragments. A celte vue, ma suite, qui défilait devant moi, se mit h pousser des gémissements désespérés et à trembler, comme si elle se fût attendue à voir la terre s’entr’ouvrir pour l’engloutir avec moi. Ayant demandé, tranquillement et sans perdre un coup de marteau, à un de ces pauvres diables la cause de l’horreur et de l’effroi dont je les voyais tous saisis : « Saheb, me répondit-il tout ému, vous pulvérisez un saligram,\e mari de la toulsie! un saligram , qui dans toute l’Inde a droit aux honneurs divins, et que nous adorons tous comme la plus sainte des pierres! » Ayant alors promis à ce brave serviteur de res-
LE RAJPOUTANA.
pecter dorénavant l’objet de sa vénération, j’obtins de lui l’explication suivante : Suivant l’opinion d’un grand nombre de ses compatriotes, Sita, la fidèle épouse de Rama, ayant été métamorphosée en toulsie, arbuste du genre asymum , le saligram représente le grand Rama lui-même. Dans tous les districts où se rencontre ce volute , on le marie chaque année à l’arbuste sacré. Dans une cérémonie de ce genre dont le narrateur avait été témoin près de Saugor, le cortège nuptial ne comptait pas moins de huit éléphants , douze cents chameaux et quatre mille chevaux, tous montés et élégamment équipés. L’éléphant qui ouvrait la marche, et dont le caparaçon valait une dot de princesse, transportait, sur un baldaquin magnifique, le petit caillou-dieu auprès de sa fiancée, la frêle plante-déesse. On les maria avec toutes les cérémonies d’usage, puis on les déposa l’un à côté de l’autre dans un temple, où ils devaient rester jusqu’ù la saison suivante. Plus de cent mille personnes assistaient à la célébration de cet hyménée, et le rajah de Saugor les nourrit et les régala toutes à ses frais.
Rulnen an désert. — Cantonnement anglais.
Mon hôte de Mundleysir, obligé de se rendre à Indour pour conférer avec le résident de cette ville, m’offrit de faire route avec lui et de traverser en chasseurs la vaste forêt de Mhandou, qui s’étend depuis les bords de ia Nerbudda jusqu’aux premières terrasses des monts Vindhias. Je ne pouvais qu’accepter une si obligeante proposition. Après avoir donné rendez-vous à mon bagage et à mes gens à Indour même , nous partîmes au grand trot de nos chevaux, précédés et suivis par quelques cavaliers de la station, chargés d’assurer la route autour de nous.
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H t L’INDE CONTEMPORAINE.
La forêt de Mhandou, sur plusieurs lieues d’étendue, encadre une masse indescriptible de ruines. On ne voit sous les rameaux des ficus que palais éboulés, tombeaux de marbre envahis par les lianes et les racines, magnifiques bassins comblés de débris d’architecture et de détritus d’une végétation plus destructive encore que le temps. Tout cela, c’est Mhandou ; mais ce nom 1 ne rappelle aujourd’hui à la pensée de l’homme que l’idée de la malaria qui s’exhale de ces antiques habitations des rois et en interdit le séjour. Les animaux mêmes semblent l’éviter; aucun oiseau n’animait cette solitude; les grands arbres penchaient en silence leurs cimes au-dessus des eaux dormantes que les pluies des tropiques venaient d’accumuler dans les bassins de marbre, et, contre notre attente , nous ne pûmes même découvrir sur la vase des marécages la moindre piste de ces grands sangliers si communs dans toutes les forêts de l’Inde.
Le lendemain nous atteignîmes le camp de Mhow, un des trois grands cantonnements que le gouvernement anglais entretient entre la Nerbudda et Delhi. Il y a là quatre mille hommes de troupes, infanterie, cavalerie, artillerie, jouissant de tout le confort qui dans l’Inde est inséparable de ces établissements.
Celui-ci a un aspect tout à fait européen; il possède une église avec un clocher, une salle de spectacle et un vaste salon de lecture, assez bien fourni de livres, mais fort peu peuplé de lecteurs , excepté à l’heure où arrivent les journaux d’Angleterre et des présidences; enfin les soixante-dix ou quatre-vingts officiers britanniques de Mhow, dont beaucoup sont mariés, n’attendaient, lors de mon passage, qu’un abaissement de quelques degrés dans la température pour organiser un bal masqué !