‹ L'Inde contemporaineChapitre 52 sur 166 · I. Éd. de Warren, t. II, chap. xx · texte numérisé non relu

I. Éd. de Warren, t. II, chap. xx

sont superposées et fondues dans le courant des siècles ; ici , siècles et générations n’ont fait que déposer et mêler leur écume.

« Les djungles du Bundelkund, au centre de cette zone, ont été le berceau du thuggisme, et offrent encore aux hordes des Dacoits de sûres retraites où ces chauffeurs de l’Inde dérobent à notre police leur piste et les fruits de leurs déprédations , dont le théâtre s’étend depuis le cap Comorin jusqu’à l’Himalaya.

« C’est dans ces mêmes repaires de sauvages, de brigands et de bêtes fauves, que se forma, au commencement de la génération actuelle, un orage qui couvrit tout le nord de l’Inde de ruines et de sang. Vers le milieu de 1817, les vallées qui s’inclinent vers le Tchumbul et la Nerbudda donnèrent issue à des hordes formidables de bandits, formées, comme les compagnies de routiers et d’écorcheurs du moyen âge, de tous les éléments de troubles et de rapines que la paix et le licenciement des armées, après de longues guerres, laissaient sans drapeaux et sans foyers. Ils avaient trouvé, dans les déserts inexplorés du centre de la péninsule , des points de ralliement et de conjuration, et ils en ressortaient avec une organisation monstrueuse et gigantesque. Les Pindarries, c’est le nom qu’ils se donnaient , n’avaient ni femmes ni familles ; à l’exemple des mamelucks égyptiens , ils se recrutaient d’enfants enlevés ou dérobés, et dont l’éducation consistait dans quelques vagues idées d’islamisme et dans l’exercice du vol. Le pillage, le massacre, l’incendie et au besoin l’anthropophagie marquaient les pas des Pindarries; la pitié était pour eux une chose ignorée, un mot inconnu, et ils comptaient plus de trente mille cavaliers! Il fallut à la compagnie cent vingt mille hommes, trois cents bouches à feu, deux campagnes et deux batailles rangées pour venir à bout de ce fléau.

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« Ce n’est pas tout : au sud-est du Bundelkund s’étend une région plus infréquentée, plus inaccessible encore, qui recèle peut-être dans ses gorges boisées les descendants des Pandœi d’Hérodote1 et les aînés des Garrows de l’Assam. Les sauvages habitants de cette terre ne connaissent qu’une manière de la féconder : l’arroser de sang humain et la fumer de chair humaine ! Et , comme tout s’enchaîne ici-bas, les eaux que le plateau du Gondwana verse aux plaines de l’est semblent les avoir infectées de la barbarie de leur berceau. Dans tout le bassin du Mahanuddy, sur tous les rivages de l’Orissa, le culte de Bhawani, de Dourga, de Kâli, triple appellation d’une même conception mythique , ne fait pas tomber sous le couteau des brahmanes moins de jeunes victimes humaines, achetées ou volées par le sacrificateur, que njen dévora jadis le Molock des Chananéens.

« Sur le versant occidental des Vindhias, même délire, même léthargie de la conscience humaine. Depuis le cours inférieur de la Nerbudda jusqu’au delta de l’Indus, l’infanticide a été, jusqu’à ces derniers temps, élevé au rang des principes d’honneur et de religion. Les chiffres, a-t-on dit, ont leur éloquence; eh bien, dans les seules familles nobles du Cutch et du Goudjerat, lors de l’établissement de la puissance anglaise, le nombre des enfants du sexe féminin étouffés par leurs mères à l’heure de la naissance dépassait le chiffre énorme de sept mille par an !

« On vous dira à Calcutta que toutes ces horreurs ont cessé; que l’activité infatigable du comité inquisitorial des recherches est venu à bout du thuggisme, a eu raison des sacrifices humains, et que le meurtre des filles

1. « Les Pandœi, tribu des Indiens orientaux ont la coutume de tuer pour les manger leurs parents infirmes, malades ou chargés de jours. » (Hérodote, Thalie, chap. cxiv.)

en bas âge a été aboli depuis quarante ans par un traité formel, dont voici le texte, qui est bon à citer :

•• L’honorable compagnie des Indes et le savant brah- « mane Anand-Rao, ayant fait connaître aux chefs du « Guikowar la vraie doctrine des Çastras à l’égard des « enfants du sexe féminin, et les ayant convaincus que « l’infanticide est un grand péché, équivalant au meurtre « d'un brahmane et condamnant celui qui s’en rend « coupable à être mangé des vers en enfer et à renaître « lépreux, les rajahs soussignés ont renoncé pour eux et « pour leurs descendants à cet usage, sous peine d’exclu- « sion de caste. »

« On ne manquerapas de vous raconter encore comment, un an après la conclusion de ce traité, le colonel Walter, aux efforts duquel il était dû. vit dans le Goudjerat les femmes accourir sur son passage et lui présenter avec un tendre orgueil leurs filles, qu’elles surnommaient enfants de Waller.

« A toutes ces assertions consolantes n’ajoutez pas une foi absolue; si elles renferment beaucoup de vrai, elles contiennent aussi beaucoup d’illusions. Pour ne citer qu’une objection entre mille, si, en regard du résultat le moins contesté, la cessation de l’infanticide, on vient à se rappeler que le premier rajah qui apposa son nom sur le traité d’abolition était un brigand de profession , à bout de ressources et de crimes et désireux de se ménager le pardon ou l’appui de la Compagnie, et que toutes les autres signatures furent achetées par des concessions de terres ou de privilèges1, n’est-on pas fondé à eçaindre

1. Il n’est pas inutile de rapporter ici, comme preuve de la supériorité, non du Koran sur le Çastra de Manou, mais de l’islamisme sur le brahmanisme moderne, qu’un marchand arabe, employé comme intermédiaire auprès du rajah de Kersura, n’hésita pas, pour obtenir son adhésion au traité susmentionné , à lui faire remise d’une trèsforte somme que lui devait l’Hindou.

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que sur ce point, comme sur bien d’autres, le triomphe de la raison et de la nature ne soit ni aussi complet ni aussi à l’abri des réactions du passé que voudrait le faire croire et l’espérer l’administration britannique ? Ce n’est pas en un jour, ce n’est pas même en une génération que l’on parvient à extirper du Cœur humain d’abominables préjugés, profondément enracinés par le concours des siècles, des croyances et des plus détestables passions. »

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La prison du fort de Mundleysir renfermait une cinquantaine de condamnés, la plupart pour vol ou déprédations; presque tous étaient des Bhils, beaucoup mieux traités dans leurs fers qu’ils ne le sont dans leurs bois et leurs montagnes natives, où cette race sauvage ne subsisteque de fruits agrestes et de racines. L’un d’eux, conduit devant mon hôte sous une accusation de récidive, se défendait en disant: « J’ai, sans savoir pourquoi, le renom de voleur; et, que je vole ou non, on dit toujours que j’ai volé. C’est comme le vampire, qu’il ait bu ou non le sang d’un homme, sa bouche est toujours rouge, toujours! »

Les Bhils, que l’on ne rencontre guère aujourd’hui que dans les bassins de la Nerbudda et de la Tapty, ainsi que dans la contrée montagneuse et infréquentée qui sépare les deux fleuves, vivent presque nus, en petits groupes, dans les lieux écartés, sur la lisière des bois, qui leur offrent un asile en même temps qu’aux bêtes fauves, et sous les sombres ombrages desquels ils choisissent, comme beaucoup d’autres peuplades de l’Inde, quelque grosse pierre pour objet de leur culte.

De môme que tous les hommes sauvages et indigents, ceux-ci sont avides de chair, et le vol des bestiaux, des bœufs surtout qu’ils enlèvent pour les manger, est le plus

fréquent des délits que leur reprochent leurs voisins des terres cultivées.

Chasseurs et ichthyophages aussi bien que maraudeurs, ils n’ont d’autre instrument de pêche et de chasse qu’un arc de bambou, dont la forme, ,1a taille, la corde formée d’une lanière d’écorce et les flèches de roseau, armées d’une pointe de fer lancéiforme, me rappelèrent l’arme favorite des Fellans et des Mandingues des bords du Niger.

Si ravalés qu’ils soient maintenant sur l’échelle sociale, ils sont, comme les peuplades du Gondwana, comme les Puharis du Rajmal, les Coulis du Concan, les Khasias , les Lepkas des montagnes du nord , les restes de la puissante couche de population védique qui couvrit l’Inde avant l’invasion des Ariens brahmaniques. C’est ce dont les possesseurs actuels du Rajpoutana conviennent en partie; car les légendes relatives au plus grand nombre de leurs cités et de leurs forteresses principales racontent qu’elles furent fondées par tels ou tels chefs bhils, puis conquises sur eux par tels ou tels enfants du Soleil'. A l’appui de cette assertion on pourrait citer la ville de Rhilwarra, une des plus florissantes du Malva, et qui a gardé dans son nom, avec l’ethnique même de sa population originaire , une des formes les plus anciennes que l’on connaisse du mot bourg ou cité*.

En somme, et suivant tous ceux qui les ont observés, ils valent mieux que leurs conquérants. On peut davantage compter sur leur parole ; ils sont d’un caractère plus fixe, d’un esprit plus liant. Ils traitent leurs femmes avec plus d’égards et leur accordent plus d’influence. L’infqnticide, si commun parmi les fiers Ariens de l’ouest, leur est toujours demeuré inconnu. Rien que dans leurs expé-

1. Heber’s Travels, t. III. — 2. Warren-zend, gaa en sanscrit; ouarra , chez les pasteurs conquérants de l'Egypte , dix-huit siècles avant J. C.

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ditions de maraude ou de guerre ils ne se fassent aucun scrupule de répandre le sang de l’homme, ils ne sont ni vindicatifs ni inhospitaliers; et jamais un officier britannique, s’abandonnant à leur bonne foi pour aller pécher ou chasser dans leur pays, sans escorte, sans autres guides que ces pauvres sauvages eux-mêmes , qui , pour un peu d’eau-de-vie, lui facilitaient volontiers le chemin et la proie, n’a eu à se repentir delà confiance qu’il mettait en eux.

L’honneur d’avoir songé le premier à tirer parti des Bhils et à améliorer leur sort revient à sir John Malcolm , qui administra le Malwa après la pacification des Maltraites. Il était très-populaire parmi les Hindous, et parmi les Bhils son souvenir est encore un objet de vénération enthousiaste. Il tenait table ouverte pour tous leurs chefs de clans et les gratifiait de larges libations d’eau-de-vie. Un jour il apprit qu’un certain nombre de ces sauvages s’étaient réunis , épiant l’occasion de piller un trésor qu’il allait expédier de Mhow à Bombay sous une assez faible escorte. Il les attira près de lui, flatta leur instinct militaire, leur offrit du service qu’ils acceptèrent avec joie, et les commit à la garde du trésor qu’ils se préparaient à attaquer; ils reconnurent sa confiance par leur fidélité. On cite d’eux et de lui beaucoup de traits semblables.

De Mundleysir, où je séjournai quelques jours, je dirigeai plusieurs excursions le long de Nerbudda, fleuve qui emprunte un caractère étrangement pittoresque, unique dans l’Inde, aux hautes berges de roches vives entre lesquelles ses eaux toujours limpides et bleues coulent comme dans un gigantesque canal artificiel.

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