Jacquemont, Journal , 1. 1"; Éd. de Warren, 1. 1 et II
LE RAJPOUTANA. 121
légance orientale, l’étiquette qui par l’importance des dehors cherche à masquer dans les palais musulmans et rajpoutes l’insignifiance du fond , n’a pas été acquise par les Mahrattes, ces parvenus du Deccan. Le descendant actuel d’Holcar, enfant d’une quinzaine d’années, déjà abruti par l'éducation princière de l’Orient, réduit au rôle de nos anciens rois fainéants, ne possède du pouvoir que les puériles vanités. C’est le résident britannique qui gouverne aujourd’hui ses États, dont le revenu couvre à peine les dépenses et l’onéreux entretien d’un contingent de trois mille six cents cavaliers, tenu par les traités à la disposition de la Compagnie.
Sans antiquités, sans avenir, Indour ne pouvait me retenir bien longtemps ; dès que ma caravane m’y eut rejoint , je me hâtai de quitter cette ville , non sans avoir échangé plus d’une cordiale poignée de main avec mon hôte de Mundleysir.
Oujein1, que j’atteignis ensuite en doublant une étape, occupe un rang distingué parmi les cités saintes de l’Hindoustan. Au commencement de notre ère, elle fut la métropole de l’empire de Vikramaditya, le siège des arts, des sciences et du mouvement littéraire auquel présida cet illustre monarque. C’est par son observatoire, situé sur la rive orientale de la Siprah, rivière qui coule au nord dans le bassin du Gange, que les astronomes et les géographes de l’Inde font passer leur premier méridien*.
Comme Hereulanum et Pompéi , l’ancienne Oujein repose aujourd’hui sous terre , victime de quelque catastrophe physique ignorée. La légende hindoue dit qu’une
pluie de terre a enseveli la ville et ses habitants. Quelle
1. L’Ujadjini des Puranas, YOiène de Ptoléraée. — 2. Sa position est par 29« 1 1' latitude nord , 739 27' à l’est de Paris.
que soit la base de cette tradition, toujours est-il qu’il faut maintenant creuser de sept à dix mètres pour trouver les murs de brique, les colonnes de pierre ou de marbre, les charpentes à demi fossiles des anciennes constructions. Une seule ruine de cette époque domine encore la surface du sol : c’est un temple massif en roche basaltique grisâtre, dont l’intérieur renferme l’entrée de vastes souterrains aux voûtes supportées par des colonnes de basalte , aux parois revêtues de#basalte et garnies de niches remplies d’idoles. Ces caves ont été taillées dans le roc; mais, travail énorme! on y a introduit du dehors les blocs qui en forment le revêtement et le plafond. Les brahmanes qui vivenLjà prétendent qu’un de ces souterrains s’étend jusqu’à Bénarès, mais que plusieurs personnes s’y étant perdues, le gouvernement en avait fait condamner l’entrée au commencement de ce siècle On peut juger de la valeur de l’assertion de ces prêtres, par ce seul fait qu’entre les deux villes il n’y a pas moins de 200 lieues !
La ville moderne, grâce à l’agglomération de ses constructions de pierre et à ses toits de tuiles, a un aspect singulièrement européen ; sur les bords de la Siprah est un beau quai bien pavé , d’où l’on descend à la rivière par des degrés peu nombreux, car elle est peu profonde. Près de chacun de ces petits ghauts sont installés des brahmanes sur une aire de terre battue et enduite chaque jour de bouse de vache. Ils font réciter aux Hindous qui viennent se purifier en ces lieux leurs prières du matin, et les barbouillent de couleur sur le front et les tempes , chacun selon sa caste. Les plus réputés en sainteté ont naturellement le plus de pratiques et amassent bon nombre de paices dans leur journée. Les hautes et moyennes castes d’Hindous se baignent dans la partie la plus. élevée du courant. 11 est interdit aux mur
LE RAJPOUTANA.
sulmans de le faire. Les basses castes se baignent en aval et sont ainsi fondées à dire aux hauts et puissants seigneurs d’amont :
Que Votre Majesté Ne se mette point en colère,
Que plutôt elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’elle, etc.
Peu de temps après l’établissement des Européens dans le Malwa , cette grave question amena des rixes à Oujein , entre eux et les Hindous de celte ville, les Anglais, dans la saison des chaleurs, voulant prendre des bains à l’endroit même de la Siprah où les autres se livraient à leurs ablutions purifiantes.
Oujein fait partie de ce qu’on a longtemps appelé emphatiquement l’empire de Gwalior, apanage de la famille des Scindiahs, et qui, sur une ligne ondulée, brisée et cent fois interrompue, de manière à défier tous les géographes possibles, s’étend le long du Bundelkund, depuis le bassin de la Nerbudda jusqu’à celui de la Jumna. Cet Etat ne compte pas moins de 4 millions d’âmes avec un revenu net de 23 à 30 millions de francs ; mais son indépendance a rendu le dernier soupir avec son souverain Jenkadji-Rao-Scindiah , décédé le 7 février 1843, sans héritier direct. Dans cette occurrence, le gouvernement de la Compagnie, à titre de représentant du Grand - Mogol, pouvait réunir l’empire de Gwalior à ses possessions directes. Mais, après de mûres réflexions, il jugea plus profitable de continuer le système subsidiaire récemment établi, et qui met toutes les forces, toutes les richesses d’un pays à sa disposition, en laissantretomber l’odieux de la pression sur des mannequins intermédiaires. Il fut donc convenu que la veuve du dernier
prince, petite créature de douze ans, choisirait, avec toute la sagesse et le jugement de cet âge, un successeur à son mari parmi les branches collarérales de la famille Scindiah. Dirigée par le colonel Spiers, résident anglais, la petite Ranie arrêta son choix sur un enfant de neuf ans appelé Séaji-Rao, et, le 1" avril 1843, au milieu des fanfares, des coups de canon et de toutes les pompes asiatiques et européennes réunies, cet embryon de Maharajah fut installé sur le trône des Scindiahs. Mais tous les pouvoirs administratifs furent concentrés avec la régence entre les mains d’un ministre choisi et dirigé par le résident britannique.
Dans cette mesure qui commençait l’assujettissement définitif et le démembrement graduel et continu du dernier grand État mahratte, le gouvernement de Calcutta n’avait oublié qu’une chose, de peu d’importance à la première vue , l’orgueil et les passions d’une femme. Il apprit tout à coup que la jeune Ranie , mécontente de l’ombre d’influence qu’on lui avait laissée , venait de faire un coup d’État, avait renversé le ministre dirigeant et l’avait remplacé, de son autorité privée, par un jeune, beau et fort ambitieux khasjte (ami intime); c’est le nom modeste, que dans les cours de l’Inde, on donne aux titulaires d’un emploi que la plupart des souveraines célèbres, depuis Sémiramis jusqu’à Catherine II, ont rarement laissé vacant auprès de leur personne.
A cette révolution de palais , lord Ellenborough , alors gouverneur général , répondit en envahissant avec deux corps d’armée le territoire de Gvvalior, et deux batailles sanglantes, où la discipline européenne triompha comme toujours des efforts mal dirigés des Hindous, mirent à sa discrétion la Ranie, le khasjie et leurs malencontreux champions.
Évitant de pousser à bout des milices qui venaient de
LE RAJPOUTANA.
déployer un véritable courage, lord Ellenborough montra une grande habileté dans l’exploitation de son triomphe. Il commença par proclamer qu’il ne venait pas détrôner le jeune rajah, mais consolider sa puissance et régulariser son administration. Il était dû à l’armée mahratte un arriéré de trois mois de solde : il la leur fit payer, et de plus une gratification de trois autres mois. Licenciant tous ceux qui avaientdes moyens d’existence indépendants de la profession des armes, il déclara que les autres, jusqu’à la concurrence de 10000 hommes, seraient conservés au service de leur Maharajah, avec une forte augmentation de paye , à l'instar du contingent d’ Haïderabad ; et que cette augmentation aurait pour garantie, d’une part, les officiers anglais qu’on leur donnerait pour les commander ; de l’autre , le revenu mis à part de certaines provinces détachées à l'amiable de l'apanage des Scindiahs.
« Ces conditions ayant été acceptées par les soldats mahrattes, toujours faciles à gagner avec de l’argent, et la direction de la régence ayant été confiée à une créature des Anglais, vieux pundit retors, rompu à toutes les intrigues de leur diplomatie, lord Ellenborough ramena sur le territoire de la Compagnie son armée d’invasion, qui traînait à sa suite un magnifique parc de 300 pièces d’artillerie, longtemps considéré comme le palladium des souverains de Gwalior, rangés désormais au rang de ces humbles vassaux qui n’existent que sous le bon plaisir du vice- roi de l’Inde, et à la condition d’une soumission aveugle et muette à toutes ses volontés *. »
J’oubliais de dire qu’on a permis à la Ranie d’entretenir un corps de 2000 hommes, à son choix, pour garder ses palais et fournir à ses khasjies futurs les moyens de jouer aux soldats.
|. Éd. de Warren, tir. III, chap. vi.
m L’INDE CONTEMPORAINE.
l'n Caleh hindou.
Un détachement de cette force armée tenait garnison à Oujein lorsque j’y passai. Son chef vint me demander mes ordres à mon arrivée. J’ai vu peu de figures aussi comiques que celle-là. C’était un beau vieillard, vêtu selon la mode européenne d’avant 1789, habit à la française, culotte courte, souliers à boucles, mais sans bas et portant un turban d’or et d’écarlate au lieu de chapeau. Avec la gravité importante , mais toute bénigne, d’un suisse d’église, il étalait une grande barbe blanche, séparée en deux sur le milieu du menton , à la manière des ftajepouls, et portait dans sa ceinture autant de sabres, de poignards et de pistolets hors de service, qu’il en entrerait dans un magasin de bric-à-brac.
Comme le digne serviteur des Ravensvood, le fameux Caleb, avec lequel je lui trouvai plus d’un trait de ressemblance, ce sénéchal des palais royaux d’Oujein ne semblait préoccuper que de garantir intacts de tout soupçon le lustre évanoui et la puissance ébréchée de ses maîtres. Il me fit voir en grande pompe, dans une construction aujourd’hui déserte, des fresques moins grossières que les peintures ordinaires du pays. Elles représentent le Maharajah -Scindiah premier du nom, monté sur un éléphant et entouré d’un nombreux cortège de guerriers , parmi lesquels figurent en première ligne les généraux de Boigne et Perron, en uniforme européen. En apprenant que j’étais compatriote de ces Français qui ont laissé une renommée populaire chez les Mahrattes , le bon vieillard redoubla ses salams et se mit sur-le-champ à rêver aux moyens d’extraire de la misérable garnison qu’il commande une escorte d’honneur qui pût m’accompagner jusqu’aux frontières du Meiwar. J’eus bien de
LE RAJPOUTANA.
la peine à le dissuader de cette idée héroï- comique, et je dus, pour ne pas le blesser, accepter de sa main, à défaut d’escorte, un tchouprassi , ou huissier, aux couleurs et aux armes des Scindiahs. Heureusement le tchouprassi se trouva être un homme intelligent, sensé y causant bien et possédant sur les contrées que nous traversâmes ensemble une irfcsse de connaissances, dont plus tard j’ai pu reconnaître la justesse.
Le nalwa.
Le Malwa, subdivision du Rajahstan ou pays des Rajpouts, qui s’étend au sud jusqu’à la Nerbudda, ne peut être considéré comme une circonscription politique ou naturelle. Suivant mon guide, cette province fut, il y a dix-huit siècles, le noyau de l’empire de Vikramaditya; aujourd’hui elle est partagée entre une foule de princes hindous, dont les Scindiahs et les Holcars sont les plus puissants et reçoivent un tribut de la plupart des autres. Mais, comme dans tout le Rajahstan, ces apanages féodaux sont tellement déchiquetés, enchevêtrés, qu’il est bien rare de rencontrer deux villages limitrophes appartenant au même seigneur et au même suzerain.
Dans son aspect général, le Malwa présente une plaine faiblement ondulée qui s’élève au sud jusqu’aux monts Vindhyas. Toutes les rivières y coulent du sud au nord et s’unissent au Chumbol, dont la source est dans le voisinage de la forêt de Mandhou. Aucun de ces cours d’eau n’est considérable; mais tous, activant la décomposition de la couche de roche qui forme leurs lits, tendent à augmenter l’épaisseur du sol arable, terreau gras et noir d’une extrême fertilité, où d’abondantes récoltes de céréales , de graines oléagineuses, d’excellent coton et du meilleur tabac de l’Inde se succèdent sans in-
terruption. L’opium est peut-être la plus importante de ces cultures. Les pavots qui le produisent sont plus bas de tiges que les œillettes du nord de la F rance , leurs têtes moins grosses et moins serrées ; leurs fleurs, toujours simples, sont de couleurs très-variées; et ces champs, k l’époque de la floraison , c’est-à-dire depuis le mois de février jusqu’à celui d’avril, donnent aux%ampagnes du Malwa l’aspect d’un vaste jardin.
« Quand les têtes de pavots , après la chute de leurs pétales, ont acquis la grosseur qu’elles doivent atteindre , on pratique sur chacune, avec la pointe d’un couteau, neuf incisions longitudinales , rapprochées trois par trois. Un suc laiteux et rougeâtre, d’une saveur âcre et caustique, en découle par petites gouttelettes : c’est l’opium. Chaque matin , les paysans viennent l’enlever à l’aide d’une sorte de serpette dont la concavité s’adapte à la convexité des têtes de pavots. Lorsque la graine mûrie a été récoltée à son tour, les têtes brisées et desséchées de la plante sont encore un article de commerce. Les pauvres rajpouts en boivent une forte décoction en guise d’opium, trop cher pour eux *. »
Grâce à ces produits multiples, le Malwa présente une population assez agglomérée; ses villages, aux murs de briques, aux toitures de tuiles rouges, ne semblent pas, sous les groupes épais de banians et de pipais qui les ombragent, avoir rien à envier à nos villages européens ; et rien n’est pittoresque comme les étroites allées qui vont d’un hameau à l’autre, bordées qu’elles sont de mimoses , de dattiers sauvages et de grands manguiers , entre lesquels des lianes, des cactus et des euphorbes épineux forment des haies continues et impénétrables.
La population de ces contrées est d’origine très-diverse.
t. Jacquemont, Journal, t. III, p. 431.
LE RAJPOUTANA.
Outre celle des villages, formée des fermiers et des vassaux des Rajpouts, habitant les châteaux et les villes, on rencontre souvent à l’écart de tout centre habité, et perdues sous les fourrés , des huttes de clayonnage et de boue, où vivent des Bhils, des Minais et des Colis, restes des anciennes tribus indigènes. Jacquemont observe fort judicieusement que, si le nom de paria était en usage dans le nord de l’Inde comme il l’est dans le sud, il reviendrait de droit à ces pauvres gens.
Mon guide , qui avait à différentes fois parcouru l’Inde entière , et qui avait comparé le Rajpoutana aux provinces de la Compagnie, m’assura, ce dont j’étais du reste convaincu avant son témoignage, que la condition des paysans, qui forment dans l’Inde (il faut toujours se le rappeler) l’immense majorité de la population , est plus misérable sous l’administration de ses princes indigènes que sous celle des Anglais , et que le Malwa , malgré son apparente prospérité , ne fait pas exception à cette règle générale. « Chaque fois, disait-il , que j’ai vu opérer quelques changements aux limites réciproques des États anglais et des États indigènes, j’ai vu aussi les villages voisins de la ligne frontière solliciter comme une grâce leur admission dans les domaines de la Compagnie *. >•
Ainsi devisant, flânant, prenant des notes, je parvins en huit jours de marche à Nimutch , cantonnement anglais assis sur les confins du Malwa et du Meiwar.
Comme la plupart des autres stations militaires de l’Inde, celle-ci présente un camp permanent de cabanes en nattes et en bambous avec des toits de chaume, parmi lesquelles on remarque une soixantaine de petites villas entourées d’ombrages et de fleurs , où logent les officiers.