I.e Jlflwar.-- le «léRc de Tehtttore
l/aspect du sol de cet antique centre de la confédération des Rajpouts présente un contraste frappant avec celui du Malwa. A la place de l’humus gras et noir, des cultures variées, de la population agricole de cette dernière province , on ne voit plus que des landes sablonneuses, semées de taillis et de pâturages, où de grands troupeaux de bœufs blancs, de chameaux efflanqués et de brebis à la longue toison , errent sous la garde de pâtres armés, comme ceux du temps d'Homère , d’arcs, de flèches, de boucliers et d’une courte javeline. De loin en loin, sur les plis des collines qui ondulent à l’horizon , quelques châteaux à créneaux et à tourelles , entourés de fossés, rappellent au voyageur qu’il se retrouve en pleine féodalité , et qu’il doit veiller, sinon à sa sûreté , du moins à celle de ses bagages; car, autre et fâcheux rapport avec notre moyen âge européen, plus d’une de ces nobles retraites n’est remarquable que par les habitudes rapaces de ses habitants.
Sur un rocher dominant le centre de la contrée, s’élève l’ancienne résidence des chefs du Meiwar, le fort de Tchittore, célèbre par la lutte désespérée que ces derniers
LE RAJPOUTANA
champions de l’Inde arienne y soutinrent contre le grand Akbar. Je n’approchai de ces vieux murs qu’avec une sorte de respect. Le drame terrible qu’ils me remettaient en mémoire a été si souvent défiguré par plus d’une adjonction romanesque, que j’ai cru devoir lui restituer ici sa physionomie réelle, telle que nous l’a transmise Férishta, l’historien même de la conquête musulmane.
Durant une rébellion du Malwa, Djeimall , rajah du Meiwar, ayant prêté aide et appui aux révoltés, l’empereur Akbar marcha contre lui avec 3on armée. Le rajah, qui avait réuni 8000 Rajpouts d’élite et de grands dépôts d’armes et de provisions dans la forteresse de Tchiltore, construite au sommet d’une montagne, se retira avec sa famille dans cette place, la jugeant inexpugnable. L’empereur vint l’y assiéger. Aussitôt après l’investissement, 4000 pionniers ouvrirent la tranchée, et bientôt deux batteries *de gros canons commencèrent à battre les remparts. Ce moyen étant insufnsant, l’empereur fit diriger deux galeries de mines sous deux bastions différents , comptant qu’elles éclateraient à la fois. L’explosion ayant renversé un des bastions et ouvert une brèche praticable, les colonnes commandées pour l’assaut s’élancèrent immédiatement au milieu des décombres. Mais là , il ad int qu’un des deux détachements devança, sur le terrain , l’effet complet d’une des mines dont la charge avait été mal calculée , et une nouvelle explosion, bouleversant tout h coup le second bastion , enveloppa assaillants et défenseurs dans la même catastrophe. Cet événement frappa d’une telle terreur l’autre colonne d’attaque, qu’abandonnant la brèche qu’elle couronnait déjà , elle lâcha pied dans le plus grand désordre.
Akbar ordonna l’ouverture d’une nouvelle mine; de
leur côté , les assiégeants ne perdaient pas courage , et tous, hommes, femmes, adolescents, soutenus par l’exemple de leur rajah et de son jeune frère , animés euxmêmes par l’indomptable fermeté de leur mère , rivalisaient d’ardeur dans les travaux et dans les périls de la défense. Mais un jour que l’empereur était dans une de ses batteries, il aperçut Djeimall , activant, sur les remparts de la ville , de sa présence et de ses ordres , le zèle des travailleurs qui relevaient les brèches. Saisissant aussitôt une arquebuse, Akbar prit si bien son temps et son but qu’il logea une balle dans le front de son ennemi , qui tomba foudroyé à l’instant. Les assiégés virent leur destin écrit dans celui de leur chef, et désormais , sans peur comme sans espoir, résolurent de recourir à ce terble sacrifice du Djouhar , dont plusieurs cités donnèrent jadis le tragique spectacle au monde antique. Après avoir mis par le glaive et le poignard leurs femmes et leurs enfants à l’abri des insultes et des souillures de l’étranger, ils entassèrent leurs cadavres avec celui de leur rajah sur un gigantesque bûcher. Puis, quand la flamme eut tout dévoré, on les vit, revêtus de la robe jaune, symbole funèbre de leur pacte avec la mort, se ranger en bataille autour de ces cendres sacrées pour y attendre l’ennemi.
Il ne tarda pas à paraître sur les murs abandonnés de la forteresse ; l’énorme colonne de feu et de fumée qui, pendant toute une nuit, s’était élevée du bûcher, l’avait instruit de la résolution suprême des assiégés. Mais Akbar, craignant de sacrifier un trop grand nombre de ses soldats dans une attaque directe contre ces désespérés, se contenta d’abord de les faire fusiller de loin ; puis , ayant fait introduire dans la place trois cents éléphants de guerre, il leur fit exécuter une charge à fond sur ceux que sa mousqueterie avait épargnés. La scène qui sui-
LE RAJPOUTANA.
vit ne peut se décrire, Les Rajpouts aux abois s’élancèrent au-devant de cette avalanche de bêtes fauves , qui les écrasa tous et confondit dans un effroyable amalgame la chair et le sang de leurs membres broyés avec les cendres de ceux qui les avaient précédés dans la mort '.
Ainsi tomba Tchittore en 1567. L’impression que sa chute fit sur l’esprit de ses vainqueurs fut telle que , quelques années plus tard, Akbarcrut devoir élever deux statues à la mémoire des héroïques frères qui avaient défendu cette ville contre lui. Le passage suivant d’une lettre de Dernier prouve que, du temps de ce sagace observateur, cette impression existait encore parmi les Mogols :
« A l’une des portes de la citadelle d’Agra, sont deux grands éléphants de pierre. Sur l’un est la statue de Djeimall, ce fameux rajah de Tchittore; sur l’autre, celle de Patta, son frère : deux braves qui, avec leur mère encore plus brave qu’eux , donnèrent bien des affaires à Akbar, et qui.... aimèrent mieux se faire tuer sur les murailles de leur capitale que de se soumettre. C’est à cause de cette générosité extraordinaire que leurs ennemis mêmes les ont crus dignes qu’on leur érigeât ces statues. Ces deux éléphants surmontés de ces deux braves impriment d’abord , en entrant dans celte forteresse, je ne sais quoi de grand et je ne sais quelle respectueuse terreur. »
Le temps qui s’est écoulé depuis Dernier a suffi pour renverser ces monuments aussi honorables pour Akbar que pour les vaincus de Tchittore, et le même vent de ruine qui a balayé leurs vestiges dans Agra a effacé de l’esprit léthargique des Hindous le plus glorieux souvenir de leur histoire moderne. C’est à peine si une vague tra-