‹ L'Inde contemporaineChapitre 63 sur 166 · Victor Jacquemont, Journal, t. III, p · texte numérisé non relu

Victor Jacquemont, Journal, t. III, p

LE RAJPOUTANA. 13')

rendraient peut-être tout le grand désert du Marwar à la culture.

En attendant, le sable de ce désert, sous l’impulsion des vents dominants, s’avance toujours. Déjà il a complètement enterré tout le côté occidental des remparts de Jeïpour, et, du haut des créneaux ensevelis, menace de retomber dans la ville.

Bien qu’entourée d’une scène de désolation, Jeïpour n’en est pas moins la plus grande et la plus belle cité de tout le Rajahstan. Elle est toute moderne; son fondadeur, Jey Sing, vivait il y a cent cinquante ans à peine. Le plus puissant des vassaux de l’empire tnogol , il fut aussi l’homme le plus instruit de son temps. Ses connaissances mathématiques étaient si généralement reconnues , que l’empereur Mahommed Shah le chargea de réformer le calendrier. Delhi, Muttra, Oujein et Benarès lui durent des observatoires, et plus d’un auteur des Asiatic Researches, discourant sur l’astronomie ancienne des Hindous, n’a pas dédaigné de mettre à contribution les écrits de ce prince véritablement éclairé.

Jeïpour, qu’il créa tout d’une pièce, donne la mesure de ses goûts artistiques et architecturaux. Les rues y sont larges et se croisent à angles droits. Les maisons les plus communes sont construites en pierres granitiques des montagnes voisines ; matière solide et recouverte d’un stuc poli d’une blancheur éclataule dans les constructions d’un ordre plus élevé. Enfin la plupart des temples et des palais sont revêtus de marbre blanc. Ce choix de matériaux et l’élégance de leur mise en œuvre, non moins que l’absence de masures, de ruines et de décombres, donnent à Jeïpour un air de prospérité que n’a aucune autre ville de l’Inde et peut-être de l’Asie.

Suivant Jacquemont, la surface occupée, dans cette ville de plus de soixante mille habitants, par les temple*

et les jardins des brahmanes, égale le tiers de son emplacement. Les palais dn rajah en couvrent peut-être un autre tiers. Leur nombre s’élève à une dizaine au moins, communiquant tous ensemble par des jardins, des terrasses ou des galeries couvertes : galeries à festons et découpures de marbre, terrasses supportées par des arceaux et des colonnes, jardins où des jets d’eau murmurent ù l'ombre des pipais, des jujubiers, des palmiers dattiers, des orangers et des cyprès.

Sans être bien remarquables par leur masse, tous ces palais sont des constructions fort élégantes. Ainsi l’un d’eux, entièrement revêtu de stuc d’un blanc de lait jouant le plus beau marbre, a ses piliers, ses colonnes, ses lambris et ses corniches bordés d’un liséré étroit bleu d’azur, et des arabesques d’or d’un goût exquis couvrent l’intérieur de ses panneaux. Non loin de celui-là, il y en a un antre dont les parois, entièrement de marbre blanc, figurent des panneaux et des lambris bordés d’un cadre de marbre noir. Je ne connais rien de plus gracieux et de plus noble à la fois.

Au nord de Jeipour, un vallon où les eaux, filtrant de la basedes montagnes voisines, entretiennent une verdure et une fraîcheur permanentes, est étroitement bordé d’une file non interrompue de temples , de monastères et de palais, encadrés dans d’épais massifs de mangos et de bananiers. À une petite lieue de la ville, ce vallon si frais, si fertile, aboutit à une chaîne de montagnes rocheuses et dénudées; puis une gorge âpre et sauvage s’ouvre devant le voyageur. Un lac en occupe le fond , et sur les pentes qui l’entourent se dressent de hautes murailles, de superbes portiques, de longues colonnades. Ce sont les palais d’Amber, l’ancienne métropole qu’a remplacée Jeipour. Je n’ai rien vu de si pittoresque en

LE RAJPOLTANA.

1 il

Europe, parmi tout ce que le moyen âge nous a laissé de ruines. D’ailleurs, Amber, qui a le charme mélancolique d’une ruine, n’en est pas une encore. Les descendants de Jeï-Sing, justement tiers de ce magnifique monument de l’antique splendeur de leur maison , l’entretiennent avec soin et l’habitent par intervalle. C’est quelque chose qui rappelle Grenade et l’Alhambra, mais qui a ce qui manque à l’ancienne cité des Maures : de vastes et profondes nappes d’eau, des ombrages mystérieux et sombres.

Dans la cour d’entrée est un temple domestique constamment desservi par des brahmanes et des fakirs. Comme j’y pénétrais, on faisait les préparatifs du sacrifice quotidien. On amena la victime devant l’idole : le brahmane lui jeta sur la tête de l’eau et des fleurs jaunes en marmottant les prières voulues par les rites antiques. Puis un enfant et un homme l’entraînèrent sur un carré de sable où sa tête fut tranchée d’un seul coup avec un couteau tenu à deux mains, et qui avait la forme d’un rasoir. La tête et le premier sang furent reçus dans un bassin de cuivre et placés devant l’idole, statue de Kali assise dans une sorte de niche ou tabernacle, et sur laquelle on tira un rideau après l’oblation. La victime était une chèvre; il y a soixante ans, c’eût été une” victime humaine.

tin maharajah moderne.

Je vis à Amber le maharajah actuel de Jeïpour , adolescent d’épaisse et lourde apparence, en dépit de la richesse de son costume et de la splendeur du trône sur lequel il crut devoir s’asseoir pour me donner audience. Après s’être informé de ma santé, de la France, du temps qu’il fallait pour s’y rendre de Joipour, il me fit

interroger par son maître d’anglais sur quelques mots de cette langue, qu’il apprend par complaisance pour le résident. Puis il se leva du trône, me conduisit vers un tir, où, prenant un arc et des flèches, il se mit en devoir de me montrer son habileté comme archer. Il me mena ensuite sous une véranda donnant sur une cour assez vaste, et où des sièges de velours étaient disposés. Là on fit passer successivement sous nos yeux une petite voiture indienne attelée de quatre gazelles, un rhinocéros en liberté, que deux individus armés de deux bâtons dirigeaient à droite ou à gauche comme si c’eût été un buffle; puis un petit cheval sur lequel le maharajah déploya ses talents équestres dans un petit temps de galop. Ensuite, mettant pied à terre, il releva avec soin la manche de son bras droit, prit un sabre proportionné à sa taille, et, se jetant bravement sur plusieurs tigres, lions, ours, hippopotames et autres bêtes féroces qui peuplaient cette cour, il leur trancha successivement la tète avec une admirable prestesse. A chaque tête qui tombait, des flots de sang jaillissaient du cou de la victime, et l’aimable prince répondait par un triomphant sourire aux applaudissements de la tourbe de valets qui suivaient ses pas. Mais ce sang n’était que de l’eau’colorée, et les animaux . assez bien exécutés de main d’homme, étaient d’une substance molle et peinte à la détrempe.

Tels étaient les jeux, telle était l’éducation du descendant du grand Jeï-Sing : il ne donnera jamais d’ombrage aux maîtres actuels de l’Inde. Inutile d’ajouter que les États de ce jeune crétin sont fort mal administrés; que leur revenu, malgré la lourdeur croissante des impôts, est tombé de trente millions à moins de huit; que les armées des belliqueux Rujpnuts, avec lesquelles ses ancêtres faisaient ou défaisaient les rois de Delhi , sont réduites à

LE RAJPOUTANA.

quelques milliers d’hommes en guenilles , et dont la solde de 12 fr. 50 c. par mois est toujours arriérée; et qu’en n il n’y a à Jeïpour qu’une chose qui se paye régulièrement : le tribut annuel de i 800 000 fr. que perçoit la Compagnie.

Grâce aux écrits de quelques aristocrates de naissance ou d’opinion, comme le Suédois Biornstierna ou l’Anglais Tod, le nom de Rajpout (issu de rois) sonne bien haut aux oreilles des publicistes et des géographes européens. On parle d’un sentiment d’orgueil national , d’une certaine fierté jalouse de leur indépendance qui seraient particuliers aux peuples du Rajpoutana. Je viens de traverser cette contrée dans son plus grand diamètre, et je nie absolument ce sentiment parmi le peuple qui l’habite, surtout si on restreint ce nom de peuple à la masse qui laboure, sème, moissonne, travaille et vit de son travail. Horriblement tyrannisé par ses chefs, et, jusqu’à une époque très-récente, ayant pâti de leurs guerres intestines et de leurs querelles sans fin , ce peuple-là a tous les vices des esclaves et ceux des. voleurs; menteur et servile comme les naturels des provinces britanniques, il les surpasse de beaucoup en ivrognerie, en passion pour l’opium et en sensualité. Ne connaissant guère de son rajah que les officiers, que les valets qui le taxent, le pillent et le battent, il reste aussi indifférent à la personne de son prince que le Bengalais ou le riverain du Krichna à la personnalité fantastiquedelav/et7/erfawer/eZ.onrfrex,-pas plus qu’eux il n’a pour les Européens la moindre disposition de bienveillance ou de malveillance.

Quant aux propriétaires de fiefs ou de grands offices , quant à « ces seigneurs entourés d’une cour de vassaux comme les anciens barons d’Europe, et que l’on voit ceindre l’épée au jeune page et le proclamer chevalier ou entrer en campagne sur un ardent palefroi , le casque en

tête , la rondache sur l’épaule et la lance à la main, pour combattre un voisin hostile, ennemi héréditaire; quant à ces jeunes châtelaines enfin, que l’on voit chasser courageusement le tigre ou soigner avec délicatesse dans le castel de leur père le guerrier blessé dans les combats 1 ; » toute cette aristocratie de naissance ou de position, j’en suis fâché pour ses prôneurs, ne manifeste guère ce sentiment de fierté nationale qu’ils lui accordent que par une indifférence affectée, une sorte de rudesse vis-à-vis le petit nombre d’Kuropéens qui traversent son territoire, et par son obstination criminelle à cultiver l’infanticide. Malgré les traités, malgré les efforts incessants du gouvernement britannique, la vanité, l’indigence et la superstition se liguent, conspirent dans la plupart des donjons du Rajahstan, pour y maintenir cet abominable usage.

Ainsi c’est une honte pour une noble famille d’avoir dans son sein une fille non mariée; plus déshonorant encore serait de la marier à un homme de naissance inférieure; et puis, tantôt les parents ne peuvent, tantôt ils ne veulent pas avoir à compter à un gendre d’un rang égal au leur la dot qu’il serait en droit d’exiger. D’ailleurs on croit généralement, avec sincérité, je pense, que le sacrifice d’un enfant est agréable aux puissances du mal.... Tant et si bien que, quoique les Rajpouts des plus illustres familles aient des fils nombreux, on ne trouve jamais dans leurs palais que fort peu de filles. L’opinion répandue dans le pays, et sans doute elle ne manque pas de fondement, car sur ce point le mystère n’existe que pour les Anglais, est qu’auprès de toutes les femmes nobles sur le point d’accoucher, un énorme vase

I. Biornsterna, Tableau de l’empire britannique dans l'Inde, chap. îv.

LE RAJPOUTANA.

de lait est préparé à l’avance pour recevoir l’enfant, si c’est une fille. D’autres disent qu’une goutte d’opium a aussitôt raison de l’innocente créature... et cependant, père, mère, parents, tous ces gens-là, plutôt que de frapper une vache , se soumettraient aux plus cruelles tortures.

Les cinquante lieues qui séparent Jeïpour de la ville d’Agra m’offrirent, comme le long intervalle que j’avais franchi depuis les bords de la Nerbudda, un terrain ondulé dont chaque crête est couronnée de châteaux forts, lion nombre d’entre eux, parleur étendue, leur masse imposante et leurs moyens de défense , égalent les plus beaux de ceux dont les ruines se mirent dans les eaux du Danube et du Rhin ; mais l’observateur n’a pas besoin d’une longue station sous leurs orgueilleuses murailles pour se convaincre qu’elles recèlent aujourd’hui plus de sombres misères et d’iniquités qu’elles n’ont jamais contenu de poésie et de gloire. Il est peu de leurs possesseurs actuels qui ne méritent le sévère jugement que l’évêque Héber a prononcé contre eux : « Incapables de discerner leur propre intérêt, repoussant, s’il vient d’un étranger, tout conseil qui tendrait au bien-être de leurs vassaux, ces seigneurs suzerains de plusieurs millions de créatures humaines sont les plus ignorants et les plus dégradés des hommes 1 ! »

Dans le Rajahstan, comme ailleurs, l’arbre féodal a eu ses jours de splendeur et d’utilité; mais là, comme ailleurs, sa sève s’est figée et tarie, et ses rameaux ne projettent plus depuis longtemps qu’une ombre funeste. Ce n’est que par la décomposition de ses débris qu’il peut désormais féconder la terre.

L’action du gouvernement anglais, qui tend dans l’Inde

Page 1