‹ L'Inde contemporaineChapitre 65 sur 166 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

D’AGRÀ a HÜRDWAR.

Aspect d’Agra. — Beauté de ses monuments. — Tombeau et légende de la belle sultane. — La perle des mosquées. — Le palais d'Akbar.

— L'artiste photographe. — Le gouverneur d’Agra. — Son administration. — Organisation fiscale , administrative et judiciaire de l’empire indo-britannique. — Magistrats, juges et collecteurs. — Va-et-vient d’un projet de code. — Police ; le boutiquier volé et l’inspecteur. — L’évêque catholique d’Agra. — Saint Paul et Krichna. — Épisode sanglant ; les Polonais de l’Inde. — Route de Mattura; légende de Krichna. — Légende de Savitri. — Longue indifférence des Anglais à l’égard de l'Inde. — Grandeur des ruines de Delhi.— Souvenir de Nadir shah. — Le résident anglais; sa villa ombreuse.— Les jardins et le palais des Grands-Mogols. — Présentation au descendant de Timur et d’Akbar. — Misère et vanité ! — Déplacé partout ailleurs que dans un garde-meuble.

— La fabrique et le fabricant de cachemires. — Départ pour la chasse. — La Bégum Surarou. — Chasse dans les plaines de la Saraswatty ; les sporlsmen anglais. — Le rajah de Patialah. — La foire d'Hurdwar.

Aspect général «l'Agra, scs monument*.

Par une belle matinée de février, six mois après mon départ de Bombay, j’atteignis enfin la vallée de la Jumna, la Yamouna des livres sanscrits, et, du haut d’un monticule de briques décomposées, dominant une plaine jonchée de débris, j’aperçus la ville d’Àgra, chef-lieu de la vice-présidence de ce nom, et qui eut Akbar pour fondateur.

Malgré son aspect général de solitude et de solitude dévastée, cette vue puisait un charme indescriptible

dans les rayons du soleil levant. Les quartiers habités de la ville s’élevaient sur l’arrière-plan, chargés d’ombres et de teintes vives; non contigus les uns aux autres, mais séparés, comme les îlots d’un petit archipel, par des espaces vagues, plus étendus que ceux qu’ils recouvrent, et dont le sol nu, dur, de brique pilée par le temps, semblait dégager des effluves de lumineuse poussière. A l’est, derrière les terrasses, les minarets et les jardins, étincelaient les eaux de la Jumna; vers le sud, à une couple de lieues, la blanche sépulture de Shah-Djéhan plongeait dans l’horizon laiteux sa coupole aérienne, tandis qu’à une lieue au nord de la ville actuelle, de majestueux massifs de manguiers et de tamarins séculaires marquaient l’emplacement de Secunilrah , le tombeau d’Akbar. Les changements de la lumière, si rapides à cette heure matinale, ajoutaient à cette variété de tons et d’objets celle de leurs effets. C’était tout à la fuis triste et grandiose, un résumé de l’Inde moderne.

Les révolutions politiques et les guerres qui ont déchiré l’empire mogol, depuis la mort d’Aureng-Zeb, en 1707, jusqu’à l’occupation anglaise, en 1803, ont ajouté dans Agra leurs terribles ravages à ceux du temps et du climat destructeur de l’Inde. Des classes entières de sa population d’autrefois ont disparu complètement, sans laisser aucun héritier de leurs familles pour réclamer les débris que ces fléaux avaient épargnés. De la cour si nombreuse et si magnifique d'Akbar et d’Aurung-Zeb, il ne reste pas à Agra un natif de rang. Ses quatre-vingt mille habitants actuels, restes du million qu’elle eut autrefois, sont des artisans de tous métiers, des gens vivant de leur travail journalier, de petits marchands, ou peutêtre quelques banquiers qui ne laissent pas de s’enrichir; mais pas un d’eux ne sait ce qu’était son grand-père.

L’aspect de la ville est d’ailleurs plutôt musulman

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qu’hindou. Elle est, après Jeïpour, la plus propre et la plus animée que j’aie encore vue dans l’intérieur. Une police en uniforme, à pied et à cheval, la plus respectable et la plus efficace que j’aie rencontrée en Asie, parcourt incessamment les rues et les bazars, veillant à l’ordre et à la sécurité de tous et de toutes choses. On sent la main et le voisinage d’une haute magistrature anglaise '.

Chef-lieu , depuis une quinzaine d’années , des provinces du nord-ouest, centralisant dans son sein tous les pouvoirs administratifs et judiciaires d’où relèvent directement plus de vingt-trois millions d’hommes; reliée à Calcutta par son fleuve et par une route h la macadam presque achevée, à Bombay et à Lahore par deux voies en' construction , Agra doit nécessairement tendre à ressaisir une grande partie de son importance et de son développement d’autrefois. Quelques années encore, et, grâce à l’augmentation de sa population européenne, au concours d’une plus forte garnison, d’officiers de tous grades, de civilian de tous emplois*, de planteurs d’indigo attirés parla protection et les avantages de son voisinage, le désert de briques qui l’environne, sillonné d’excellentes routes, traversé par des canaux, percé de puits et de citernes, se Repeuplera de jardins et de villas, et Agra pourra être une des plus florissantes cités de l’Inde , comme elle en est une des plus admirables, la plus admirable peut-être par les monuments de sa splendeur passée.

Parmi ces monuments, j’ai déjà cité le tombeau d’Akbar, et tous les voyageurs ont vanté le tarlje où Shah- Djéhan repose ù côté d’une sultane favorite, aux restes

1. Jacqucmont, Journal, t. I". — 2. Lieutenant-gouverneur, magistrats, juges de première instance , conseillers de la haute cour, receveurs d’impôts, de douanes, ingénieurs, agents forestiers, etc. , etc.

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mortels de laquelle il consacra cet édifice. « Ce mausolée, unique dans le monde par sa beauté, d’un style mauresque pur et très orné, est tout en marbre d’une blancheur éblouissante à l’extérieur , merveilleusement sculpté, ciselé à jour, et incrusté h l’intérieur de mosaïques de porphyre, d’agate, de cornaline et de lapis-la zuli d’un fini et d’une perfection 'extrêmes. Ses dômes gracieux, ses minarets élancés, ses treillages de marbre, fins comme de la dentelle, s’élèvent au milieu d’un vaste jardin où des jets d’eau jaillissent dans des avenues de cyprès et sous des massifs d’orangers1. » Rien ne sied mieux que tout cet ensemble à la mémoire d’une sultane morte dans la fleur de sa beauté.

Ce monument porte l’inscription suivante : A Ranou Néour Béguin , l'ornement du palais . Ranou touchait au terme d’une grossesse pénible, lorsqu’elle crut entendre crier l’enfant qu’elle portait dans son sein. Elle envoya aussitôt chercher son époux Sbah-Djéhan. «Aucune mère, lui dit-elle, n’a survécu à un enfant qu’elle a entendu crier avant sa délivrance; je vais mourir, je n’en puis douter. Avant de quitter la vie j’ai deux demandes k te faire. Promets-moi de ne pas te remarier et de ne pas donner le jour k des enfants qui disputeraient au mien ton amour et tes biens. Jure-moi, de plus, de me faire élever un tombeau qui rendra mon nom immortel. » Ses pressentiments ne l’avaient pas trompée; la jeune femme mourut en donnant le jour k une fille ; mais ses deux vœux suprêmes furent exaucés. Sbah-Djéhan ne prit point d’autre épouse et n’eut point d’autre enfant, et il éleva à la belle compagne qu’il avait tant aimée un tombeau qui a immortalisé sa mémoire. Tavernier, qui vit construire et terminer ce mausolée sans pareil, rapporte

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