Prince A. Soltikoff, t. I
D’AGRA A HURDWAR. 151
que, pendant vingt-deux années, vingt mille hommes y travaillèrent, et qu’il coûta quatre-vingts millions de francs.
Cette somme énorme a au moins atteint le but que se proposait le fondateur; car, en contemplant le Tadje- Mahal, plus d’une beauté de l’Occident s’est écriée : « Je consentirais à mourir à l’instant même, si j’étais sûre d’avoir un semblable tombeau ‘. »
Le Môti Mosjed ou la Perle des mosquées, que j’allai voir ensuite, mérite son joli nom. « Sa beauté surprend d’autant plus que d’avance rien n’y prépare. Son enceinte extérieure ne montre que ce grès rouge et triste dont le fort entier est bâti; mais, dès qu’on a franchi la porte d’entrée, on se trouve isolé du monde entier, dans un petit monde de marbre blanc. C’est une grande cour carrée avec un bassin au milieu pour les ablutions, une galerie en arcades sur trois des côtés, et, sur celui qui fait face à l’entrée, une sorte de vestibule immense élevé de quelques degrés au-dessus de la cour, et dont le toit est porté par une forêt de colonnes. Au-dessus de sa terrasse s’élève un grand dôme renflé, flanqué de deux autres semblables, mais plus petits, selon l’usage. Point de minarets ; peu de ces petits kiosques faits pour les nains, qui surchargent les terrasses des édifices de ce genre; peu de moulures sur les marbres : leurs panneaux sont seulement encadrés d’un mince filet noir qui paraît comme l’ombre d’une moulure. Du monde extérieur on ne voit rien que la tête touffue d’un bel arbre que le hasard a placé en face de la porte, à quelque distance. De son tumulte, de ses agitations, on ne voit que le mouvement léger du feuillage de cet arbre, où jouent ensemble la brise et le soleil. C’est une scène de paix, de sérénité douce, dont la coquetterie éclatante ou aimable des autres édi—
1. Promenades el souvenirs d’un officier indien. (Colonel Steeman.) »
fices d’Agra ne m’avait pas donné l’idée; on peut être ébloui par eux, mais on aime la Perle des mosquées1. »
I.e palais d'Akbar. — V,e gouverneur et le gouvernement d'Agru.
Dans le fort d’Agra est l’ancien palais bâti par Akbar; c’est une succession de pavillons de marbre aériens unis par de légères colonnades. Les conquérants européens qui prirent la ville en 1803, et qui se casernèrent dans ce palais, trouvant très-froides pendant l’hiver ces salles ouvertes à tous les vents, en murèrent les arcades et enterrèrent dans une ignoble maçonnerie les colonnes de marbre noir et de lazulite d’un goût exquis qui les supportent. A la vue de cette profanation, je ne pus retenir une exclamation et un geste qu’un individu, que je n’avais pas aperçu d’abord dans ces galeries, mais qui y prenait des vues au daguerréotype, traduisit froidement par ces mots • « Quand les barbares du v* siècle vinrent s’installer dans les monuments de la Grèce et de Rome, ils ne firent ni mieux ni pis. «
Étant allé dans la soirée du même jour faire une visite au lieutenant-gouverneur d’Agra , quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître dans ce haut personnage l’homme au daguerréotype et à la froide sentence de la matinée ?
La manière étrange dont nous nous étions entendus et compris me servit plus auprès de lui que la masse de lettres de recommandation dont j’étais porteur. Je trouvai en sir Th*** un homme aussi pénétré du sentiment de l’art que rompu au maniement des affaires publiques, aussi versé dans la connaissance des choses anciennes de l’Inde qu’éclairé sur ies besoins et les intérêts modernes de celte contrée, aussi indianiste enfin qu’homme d’Ètat.