‹ L'Inde contemporaineChapitre 70 sur 166 · I. Campbell, Modem India , p · texte numérisé non relu

I. Campbell, Modem India , p

lier de bois nous conduisit jusqu’à l’évêque. Il était à dîner : nous voulions nous retirer; mais il vint lui-même pour nous retenir, et nous fit entrer dans son étroite salle à manger, où, après les compliments et les offres d’usage, il se remit à table. C’était un vieillard, Italien de naissance, de soixante ans environ et de haute taille, avec une belle figure , de grands traits forts et réguliers, une barbe superbe, l’air gai et doux, nonobstant* l’expression de force répandue dans toute sa personne.

Il dépêchait d’un appétit merveilleux, avec les plus belles dents du monde, un repas plus que modeste. Trois ou quatre jeunes Hindous, debout autour de lui, le regardaient faire plutôt qu’ils ne le servaient. Ce sont de pauvres enfants qu’il a convertis en leur donnant du pain, dont il n’a pas de trop pour lui-même. Il n’a guère d’autres domestiques.

L’évêque n’a pas de clergé réuni autour de lui ; un petit nombre de prêtres missionnaires répandus dans le Népaul, dans l’Assam, le Cond wana et le Pundjab relèvent de lui , et un couvent de religieuses de Saint-Vincent de Paul , la plupart de Paris et de Lyon, s’est élevé sous sa direction dans un faubourg d’Agra, où ces saintes filles donnent comme partout l’exemple du dévouement et de l’abnégation.

Comme nous nous entretenions en français et en italien, M. ***, exclu par là de notre conversation, regardait avec étonnement le ménage vraiment apostolique de notre hôte : son dîner servi dans la poterie la plus commune , sur une vieille table sans nappe; point d’argenterie , des fourchettes de fer , des cuillers d’étain , etc. , circonstances poignantes pour un Anglais, mais relevées ici par la superbe figure, les manières respectables et la dignité du pauvre.

Mon compagnon ne crut pourtant pas devoir quitter le

D’AGRA A IIURDWAR.

prélat sans lui adresser la question suivante , toujours à l’ordre du jour parmi les Anglais : « Quels progrès notre religion fait-elle parmi les indigènes ?

— Des progrès ! dit l’évêque en secouant la tête; mais quelle influence pouvons-nous avoir l’espérance d’exercer sur l’esprit d’un pareil peuple? Dès que nous parlons à un Hindou des miracles de Jéhova ou du Christ , il se met immédiatement à nous opposer les miracles bien plus surprenants de Krichna , qui éleva une montagne sur son petit doigt en guise de parapluie, pour mettre sa bergère à l’abri d’un orage. Il ne doute aucunement de la réalité de nos récits; il n’est surpris que d’une chose , c’est de la simplicité de nos dogmes et de nos miracles. En pareille matière, rien ne lui semble trop extraordinaire. Si vous lui racontiez que, pour dessiller les yeux des Corinthiens, saint Paul a fait descendre sur la terre le soleil et la lune et les a fait ensuite rebondir à leur place respective comme des ballons, sans le moindre inconvénient pour aucune des trois planètes, il le croirait sans difficulté ; les légendes boudhiques et puraniques l’ont blasé à cet égard ; mais , à l’exemple du chevalier de la Manche, il se rappellerait aussitôt une folie plus incroyable encore de son type idéal, c’est-à-dire de Krichna. »

Leu Polonais de l'Inde.

La fin de mon séjour k Agra fut attristée par un épisode des plus pénibles.

Le gouvernement de Calcutta avait arrêté comme mesure politique l’internement dans l’est du Bengale de beaucoup d’anciens soldats sikhes, qui, après la chute de leur patrie et le licenciement de leur armée, n’avaient pas , moitié brigands, moitié patriotes indiscrets, repris

immédiatement sous la loi anglaise les habitudes de la vie civile. Lors de mon arrivée à Agra, un convoi considérable de ces déportés était déposé dans la prison publique , h quelques pas de mon logement. Un matin , au point du jour, je fus réveillé par un tumulte inaccoutumé, des clameurs désespérées, puis des feux de peloton , partant de ce lieu de douleur. Voici ce qui s’était passé :

Ces malheureux bannis, qui, il faut l’avouer, sont, à leur manière, des martyrs de leur nationalité perdue, quelque chose comme des Polonais transportés en Sibérie, avaient tenté de s’échapper en tuant les sentinelles ; mais bientôt refoulés dans l’intérieur de la prison par les baïonnettes des cipahis, ils avaient vu les grilles se refermer sur eux; puis, à travers ces mêmes grilles, les soldats , furieux d’avoir été surpris et d’avoir perdu quelques-uns des leurs , se mirent à tirer sur leurs prisonniers , et de si près , que la bourre des fusils mettait le feu aux vêtements de ces malheureux. Ils périrent presque tous, et plusieurs, épargnés par le plomb, moururent littéralement brûlés !

Le lieutenant-gouverneur, un des meilleurs, un des plus humains fonctionnaires de toute l’Inde, ordonna une enquête sur cet horrible événement; mais je ne sache pas qu’il en soit résulté aucun blâme à la charge de qui que ce soit. Tout en regrettant ce massacre, les philanthropes d’Agra ont eu la consolation de penser et de dire dans les salons , et d’écrire dans les journaux , que les victimes étaient des scélérats capables de tous les crimes1.

Le lendemain même , je quittai Agra et pris la direction de Delhi.

La population est fort agglomérée sur les deux rives de

• 1. Annuaire des deux mondes; 1851 , p. 511.

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la Jumna. La grande route d’Agra à Delhi est toujours couverte de voyageurs : les uns escortent des marchandises ; d’autres reviennent sur des chars à vide ou sur des chameaux déchargés. Ici une famille, le père, la mère et un enfant, cheminent avec un bœuf ou un tattou (cheval de 30 à 40 francs, grand comme un âne, aussi sobre et plus docile) : chacun monte dessus de temps en temps; mais le tour de la femme revient plus rarement. Plus loin , c’est une autre combinaison : un homme monté sur un tattou chemine suivi d’un valet à pied portant son mince bagage. Enfin il ne manque pas de gens qui voyagent sur une sorte de coussin entouré de rideaux, élevé très-haut sur l’essieu d’un char à roues pleines et criardes et traîné par des bœufs: c’est le véhicule primitif, la voiture nationale, et ceux qui s’y prélassent ont tous un ou deux domestiques pour le moins. Deviennent, celui-ci d’assister à une noce, celui-là de porter un message matrimonial pour un voisin ou un parent. Il y a aussi de minces négociants de la campagne qui sont allés prendre l’air de la place voisine; la plupart de ces voyageurs sont armés , mais non pas tous sans exception, comme dans le Rajahstan; et pour tous le temps semble n’étre d’aucune valeur1.

.TCuttrah.

Muttrah, la Mathura des poèmes sanscrits, est une vaste et remarquable eité , très-révérée des Hindous, à eause de son antiquité et du rôle qu’elle joue dans les légendes des temps historiques. Aujourd’hui elle fourmille de perroquets , de coqs , de poules , de taureaux et de singes vaguant, piaulant, criant, pillant en toute liberté,

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