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L’Aoude actuelle

D’AGRA A HURDWAR.

Légende de Krielina i ee qu'il était ; ce qu'il eut devenu.

Mathura fut , entre le xin* et le xtv* siècle avant notre ère , la patrie de Krichna, entreprenant conducteur de hordes guerrières, chef heureux de partisans et d’outlaws, que les brahmanes, après l’apparition du boudhisme , transformèrent en philosophe religieux, en chef de secte et finalement en incarnation de Viçnou, alors qu’ils étaient mis en demeure d’abdiquer devant la personnalité humaine du Boudha Cakia-Mouni la tutelle des populations de l’Inde , ou d’opposer à ce dieu nouveau des rivaux sortis comme lui de la souche nationale et de la caste des Kchattryas, Le système des avatars1 est sorti tout entier de cette nécessité.

Déjà dénaturée dans le Mahâbharata, la physionomie primitive de Krichna a subi bien d’autres modifications à mesure que les siècles se sont écoulés. Suivant le génie des différentes sectes , elle se prête aux plus creuses spéculations de la métaphysique, au mysticisme le plus exalté, ou bien encore à la dévotion sensuelle des cultes orgiaques. Suivant les goûts de ses adorateurs, Krichna est un dieu terrible ou tendre, tantôt justicier et armé comme un souverain , tantôt souriant et entouré de bergères. Dans tous les endroits où il a laissé quelque souvenir de sa vie mortelle, on l’honore par des offrandes de fleurs ou des pèlerinages : à Muttrah , où il naquit; dans le district de Vradja, où, comme l’antique Feridoun, comme Romulus et Cyrus, il cacha parmi les pâtres les premières années de son existence proscrite

1. Voir plus bas, au chapitre de Bénarès, pour l’explication de ce mot.

par un tyran ; à Oujein , où il fut reçu au nombre des guerriers; aux lieux où régnèrent les princes ses rivaux; dans le Goudjèrat, qu’il colonisa, et surtout à l’autre extrémité de l’Inde, à Djagannatha, où ses restes sont, dit-on , renfermés dans une idole qui les conserve. Tel est l’enthousiasme qu’inspire encore son nom , que les deux tiers de la population du Bengale l’adorent exclusivement ; que dans le siècle dernier on vit un des chefs indigènes de cette contrée, vieillard épuisé de jours, parcourir en pèlerin les lieux illustrés par l’enfance de Krichna , et y renouveler les forces de son corps et de son esprit; et qu’au xv* siècle enfin, l’épouse du prince du Marwar, dans le délire de l’extase religieuse, crut voir le dieu descendre pour elle de son piédestal, et mourut consumée d’amour divin1.

Pour le poète , Muttrah conserve encore un souvenir plus doux, une auréole plus pure et plus sainte que tous les rayonnements mythiques qui entourent aujourd’hui le nom de Krichna. Longtemps avant la naissance de ce héros, Muttrah avait été témoin « de la faveur la plus inouïe à laquelle la plus noble des femmes puisse aspirer, et qui fut accordée à Savitri, la fille d’un de ses rois’. »

Légende de Savltrl.

« Savitri , née du sage monarque Açvapati , était belle comme Lakchmi , déesse de la fortune.

«.... A la vue de sa taille élancée, de ses formes arrondies et semblables à l’or, les hommes se disaient : « Ainsi sont les filles des dieux. »

l. Langlois, Mémoires sur Krichna, tome XVI des Mémoires de V Académie des inscriptions. — 2. Mahdbharata , livre III, Épisode de Savitri.

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« Invitée par son père à se chercher elle-même un époux, elle préféra les vertus aux richesses en choisissant le jeune Satyavan, qui vivait de la vie des ascètes avec son père aveugle , dépossédé du trône de Salva.

« Glorieux comme le soleil qui vivifie tous les êtres, instruit et sage comme un richi antique, héroïque comme Indra, patient comme la Terre, beau comme le dieu de l’amour ou comme les deux Açvins, Satyavan ne devait pas passer de longs jours en ce monde : moins d’un an devait s’écouler entre son mariage et sa mort. La voix d’un sage prophète l’avait appris à Savitri , mais sans changer sa résolution.

« Elle savait qu’on ne subit qu'une fois sa destinée, qu’une jeune fille ne se marie qu’une fois , qu'une seule fois. Son père lui dit : Je te donne!

« Et elle avait pris pour époux celui qui était le choix de son coeur, comptant sur le jeûne et sur les prières pour détourner de lui le coup fatal, ou tout au moins pour mourir avec lui.

« A l’approche du jour funeste prédit par le prophète , Savitri, qui partageait l’existence ascétique de son époux, le suivit dans la forêt où il allait cueillir des fruits et couper du bois.

« Je t’accompagnerai aujourd’hui, lui dit-elle, car je « ne puis vivre sans toi ! »

« Et elle se mit en marche avec son époux, la jeune femme aux grands yeux, comprimant sa douleur en son âme.

« Quand ils eurent pénétré 60us les voûtes épaisses des bois et sous les vertes feuillées en fleurs, qu’animaient le vol et le chant des oiseaux , le murmure des eaux et la chute des cascades : « Regarde , « dit Satyavan k Savitri avec une douce voix.

« Mais elle, regardant son époux et ne pouvant le quit-

ter du regard , le voyait déjà expirant dans son esprit troublé et pressait en silence le pas à ses côtés; pâle et tremblante, elle simulait l'espérance et cachait son cœur brisé sous un souris d’amour.

« Arrivé au milieu de la forêt , asile des bêtes fauves, le vaillant Satyavan commença par cueillir des fruits et des plantes aux fleurs odorantes ; puis il prit sa hache pour couper du bois. Mais bientôt , sentant sa tête s’alourdir et la sueur courir sur tout son corps avec de longs frissons, il dit, faible et souffrant, à Savitri ses délices :

« La fatigue m’accable, ô mon amour i mes membres « souffrent, mon cœur brûle, les forces me manquent ; je « vais essayer près de toi d’un sommeil réparateur. »

« Alors, assise sur le sol, elle le reçut tout défaillant dans ses bras, lui donnant pour appui sa poitrine fidèle, soutenant d’une main tremblante le front bien-aimé, songeant aux signes funestes, au temps fatal accompli, et cachant son cœur brisé sous un souris d'amour.

« Au même moment, elle vit apparaître un être à l’aspect redoutable, aux vêtements rouges, aux cheveux crépus, aux traits noirs et resplendissants comme le soleil; debout devant Satyavan, il le contemplait d’un regard avide : c’était Yama, le dieu des mânes, qui venait luimême chercher l’âme du pieux et vertueux jeune homme, que n’aurait pas assez honoré la venue des messagers ordinaires de la mort.

« Yama, ayant retiré du corps de Satyavan un corpuscule subtil d’un pouce de hauteur, l’entoura d’inextricables liens, et prit avec sa proie le chemin des régions méridionales, laissant le cadavre de Satyavan sans respiration, sans regards, sans chaleur, sans mouvement et sans vie, objet de pitié et de larmes.

u Et Savitri, la belle jeune femme, naguère si lieu-

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reuse , qui toujours dévouée à son époux avait supporté pour lui les privations et les austérités les plus rigoureuses, suivit Yama d’un pas ferme.

« Mais Yama l’arrêtant : « Retourne, Savitri, ce n’est « point ici ton chemin! va accomplir le sacrifice dû à « ceux dont l’esprit vital s’est élevé dans les régions su- « périeures. Tout ce que tu pouvais faire pour ton époux, « tu l’as fait; tu l’as suivi aussi loin que tu pouvais le « suivre.

« — Lk où va mon époux, de son plein gré ou de force, « répondit Savitri, là aussi je dois aller : c’est mon de- « voir éternel. Je t’en conjure , par les austérités de la « pénitence, par la soumission, par le respect gardé aux « maîtres spirituels, par l’amour qui me lie à mon époux « et mon dévouement pour lui , ne me défends pas de le « suivre. »

Et elle continue sur ce ton, la douce jeune femme, tant et si bien que Yama ému, lui qui engloutit tout dans ses abîmes toujours béants, lui accorde successivement la réalisation immédiate de quatre souhaits à son choix, la vie de Salyavan exceptée. Ainsi elle obtient que son beau-père aveugle recouvre la vue ; que ses peuples révoltés lui rendent son trône ; qu’Açvapati , son père, encore sans héritiers, soit assuré d’une longue lignée , et que dans un avenir prochain des fils forts et vaillants naissent d’elle-même pour être la joie de son coeur et l’honneur de sa mémoire.

« Toutes ces choses sont ou seront, dit Yama; mais « retourne sur tes pas, fille de roi, car il te reste encore « un long chemin à faire.» Mais Savitri, sans se lasser, reprend ses discours , aussi agréables aux oreilles du dieu que peut l’être une eau pure à des lèvres altérées. Us témoignent de sentiments si vertueux, d’une intelligence si supérieure, que Yama, qui n’en a pas encore

entendu de semblables dans une bouche humaine, finit par dire :

« Plus tu parles, plus ton âme m’apparaît douée de « vertus et de grâces! ô femme pleine de sagesse, de « séductions et de majesté, tu as vaincu Yama; il te « donne le choix d’une faveur incomparable.

« — Puisque celle-ci est sans restriction, s’écrie Savi- « tri , que mon Satyavan vive ! voilà mon vœu suprême. « Sans mon époux je suis comme privée de la vie ; je « ne recherche aucune joie sans mon époux; je ne dé- « sire pas même le ciel sans lui, et sans lui la vie ne « m’est rien. Que mon Satyavan vive! ainsi se vérifiera « ta promesse de m’accorder des fils sages et vail- « lanls.

" — Qu’il en soit ainsi ! répondit Yama, le fils du Soleil, « en délivrant l’esprit captif de Satyavan ; je te rends ton « époux, ô femme, honneur et joie de deux familles! Je « te le rends tout entier, jeune, fort et heureux; il par- « viendra avec toi aux dernières limites des ans; il rem- « plira le monde du bruit de sa gloire, et ces aimées « séculaires que je vous accorde à tous deux seront nom- « mées de ton nom, car c’est à toi qu’il les doit. »

« Il dit, le roi de la justice, et le cœur plein de joie il se rendit à son palais, dans les régions du Midi.

« Savitri, de son côté, retourna en toute hâte au lieu où était resté gisant le corps inanimé de Satyavan. Elle reprit auprès de lui sa position première, assise à ses côtés, lui soutenant le buste dans ses bras et la tête sur son sein, jusqu’au moment où, l’esprit vital étant rentré en lui, il revint à la connaissance et à l’amour.

« Et Savitri , ayant suspendu à un rameau d’arbre sa corbeille chargée de fruits et de fleurs, prit la hache de son époux et le suivit , brillante de bonheur ; et la belle jeune femme, posant sur son épaule gauche le bras

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gauche de son mari et l’enlaçant de son bras droit, marchait sous la voûte des bois dans une ravissante attitude.

« Ainsi , auprès de leurs parents qui les attendaient heureux et pleins de joie, en possession désormais de tous les biens de la santé, de la puissance et de la fortune, revinrent Satyavan et Savitri, formant sur le chemin un groupe charmant que les Dêvas se plaisaient à contempler et à bénir1. »

Parmi les contes classiques de notre Occident, y en at-il beaucoup qui vaillent celui-ci? Il est vrai que, depuis près de deux mille ans , les Hindous eux-mêmes semblent avoir perdu le secret de tant de simplicité et de fraîcheur.

Longue Indifférence des Anglais A l’égard de l’Inde.

Dans un rayon d’une ou deux journées de marche autour de Muttrah, la campagne est florissante, je dirai même ornée; tous les bourgs communiquent entre eux par de beaux chemins plantés d’arbres. C’est la conséquence de la richesse des communes rurales de ce district ou de l’existence de nombreux petits rajahs ou opulents djaghirdars indigènes. Les Anglais n’ont pas cette sorte de magnificence qui lient au sentiment national et tourne au profit du pauvre peuple. Ils entretiennent, il est vrai, quelques-uns des monuments classiques de l’architecture indienne; autour de leurs stations, mais là seulement et pour eux-mêmes, ils feront d’excellents chemins. Mais n’exigez rien d’eux en vue même des natifs. Ils ne s’apercevront jamais qu’un village, réduit à aller chercher de l’eau à plusieurs lieues, a besoin d’un

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