‹ L'Inde contemporaineChapitre 73 sur 166 · Mahdbharala, chatit III · texte numérisé non relu

Mahdbharala, chatit III

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puits; qu’un bassin et un peu d’ombre sur une route seraient un bienfait pour les pauvres voyageurs. Eux, ne voyagent-ils pas à l’ombre de leur palanquin , avec une bonne et fraîche cave ? Ils jouissent de l’Inde avec modération, avec équité, parce que la modération et l’équité leur seraient commandées par leur propre intérêt, à défaut des inspirations de leur éducation européenne ; mais ils n’ont aucune sympathie pour le peuple qu’ils gouvernent. Sans doute le temps n’est plus où un secrétaire général du gouvernement suprême des Indes proclamait formellement l' impossibilité de faire jamais des hommes vigoureux et de bons citoyens avec larace hindoue, par suite de l’infériorité originelle de ses facultés' ! Les progrès de la philosophie, en mettant hors de doute la parfaite identité de cette race si dédaignée et de celle de ses maîtres actuels, ont eu raison de ce pitoyable argument; mais il faudra, je le crains, bien des années encore pour que les Anglais employés dans l’Inde s’y dépouillent de ce cachet d’égoïsme qu’ils puisent dans l’air , le sol et les institutions de leur patrie insulaire, et consentent à vivre sur les bords du Gange autrement que comme des étrangers campés au milieu de leur conquête *.

Il ne leur a pas fallu moins d’un demi-siècle de possession incontestée pour que leurs regards froids et hautains fussent frappés « des nombreux monuments de la sympathie manifestée par les souverains indigènes et les riches de toute caste, dès la plus haute antiquité et depuis l’Himalaya jusqu’au cap Comorin, pour les besoins et l’agrément des pauvres voyageurs que des motifs d’intérêt ou de religion appellent d’un point de l’Hindoustan à l’autre, et pour entrevoir dans ce simple fait une des causes

1 . Sir Elliot , cité par Hogson dans son mémoire On tke Aborigines of India, Asiatic journal , 1849. — 2. Victor Jacquemont , Journal , t. I , p. 487.

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les plus actives de la civilisation précoce de l’Inde*. » Il a fallu que, dans ce même intervalle, des sécheresses périodiques amenassent, tous lès douze ou treize ans, des famines plus meurtrières que le choléra et rendissent au désert de nombreux cantons autrefois fertiles, pour que le gouvernement de la Compagnie, menacé dans ses revenus, comprît enfin qu’il était de ses intérêts comme de son devoir de rouvrir une partie des anciens canaux d’irrigation, négligés depuis la chute des Timourides, et de relever les digues de quelques-uns de ces réservoirs, de ces lacs artificiels, où le sol et les populations d’autrefois puisaient ensemble la vie, mais que l’on rencontre aujourd’hui par milliers éventrés et desséchés dans les gorges des collines.

Si considérables que soient, depuis l’administration de lord Dalhousie, les sommes employées à ces travaux indispensables, elles sont loin d’être en rapport avec le revenu de l’Inde; car, dit un agent de la Compagnie, aucun fonds n'avait été réservé pour cet usage *.

Delhi.

Des ruines d’une grandeur inaccoutumée dans l’Inde annoncent l’approche de Delhi, de quelque part qu’on y arrive. Elles entourent la ville moderne d’une zone de plus de cinq kilomètres de largeur et rappellent les scènes effroyables de carnage et d’incendie dont ces campagnes solitaires et désertes ont été le théâtre ; il n’y a point de lieu sur la terre où tant de sang ait coulé. L’histoire garde le souvenir de désastres plus grands encore : à peine savons-nous où fut Carthage.... Mais Carthage ne tomba

1. Sir Erskine Perry, juge suprême à Bombay, Introduction aux mémoires de deux Hindous sur l'éducation anglaise, 1852.— 2. Campbell, Modem India (1853), p. 432.

qu’une fois, et, en moins de quatre siècles, Timour et Nadir passèrent à Delhi1 ! D’ailleurs, plus de deux mille ans avant Timour, Indrapraslha, qui précéda Dehli sur ce sol fatal, était déjà le but de l’attaque et de la défense, le pivot sanglant autour duquel combattirent et succombèrent les envahisseurs et les champions de l’Inde antique.

Arrivé dans celte métropole de l’Ilindoustan au milieu de la nuit, je me fis déposer dans un bungalow des faubourgs, destiné aux Européens de passage , et dès les premières lueurs du jour je me glissai dans les larges et longues rues de la ville, où la police anglaise a introduit une propreté qu’elles n’avaient probablement pas dans leurs meilleurs temps. Je montai l’escalier vraiment monumental de la première mosquée que je rencontrai , et qui se trouva être cette fameuse Ujumna mosjed , qui est, suivant Jacquemont’, une des plus belles du monde, non par la richesse de ses ornements, mais par la grandeur et l’élégante simplicité de ses proportions.

J’achetai pour une demi-roupie au muezzin le droit de grimper au haut d’un minaret, d’où je vis tout Delhi, le palais du Mogol entouré de ses murailles de granit rouge; puis, s’étendant au loin, un vaste amas de maisons à terrasses italiennes comme celles de Naples; puis encore des ruines de tombeaux et de forteresses éparses dans l’horizon aride. Non loin de moi, les dômes dorés d’une petite mosquée brillaient parmi le feuillage des lilas des Indes et des tamarins aux cimes arrondies. C’est dans un de ces minarets que Nadir s’assit pour contempler l’incendie de Delhi et le massacre de ses habitants; il n’en descendit qu’au bout de trois jours, alors que cent mille cadavres, encombrant les ruines calcinées de la

J. Timour, en I3S7; Nadir, en 1738.— 2. JacquemonL/ourna?, t.I.

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ville, commençaient à répandre dans les airs leurs miasmes empestés.

A mon retour à mon humble gîte, je trouvai une voiture élégante, deux huissiers à cannes d’argent et deux cavaliers montés sur des dromadaires, stationnant devant ma porte et formant le complément d’un billet fort poli du résident anglais à Delhi, à qui j’avais envoyé dès le matin ma carte et une lettre d’introduction. C’était une invitation si pressante de me transporter chez lui avec armes et bagages , que je ne crus pouvoir refuser sans mauvaise grâce. Quelques instants après, je pénétrais dans un vaste parc admirablement planté et percé, où, sur le haut d’un roc baigné par la Jumna, s’élève une construction aux dehors simples, mais où tout est calculé dans l’intérieur pour la salubrité et le confort.

Le résident, qui m’attendait en fumant son houka sous la véranda de sa demeure, habile Delhi depuis trente ans; il y a fait toute sa carrière civile, passant successivement , comme son voisin le gouverneur d’Agra , par tous les degrés de la hiérarchie indo-britannique : assistant, magistrat, collecteur, juge, commissaire, directeur de la police, etc. Il représente aujourd’hui le pouvoir de la Compagnie près de la cour du Grand-Mogol, et, à ce titre, cumule, avec la garde et la surveillance de la famille impériale, l’administration civile, judiciaire et financière du million d’âmes qui peuple le district de Delhi ; ne relevant, pour toutes ces attribution s, que du gouvernement suprême de Calcutta, qui s’est réservé la haute main sur tous les territoires à l’ouest de la Jumna.

Il .dépense en grand seigneur son traitement de près de deux cent mille francs dans l’habitation qu’il s’est créée de toutes pièces, aussi loin de la ville que le lui permettent ses affaires quotidiennes et au sein d’assez de calme et de solitude pour que des fenêtres du manoir il puisse

voir des troupes d’axis et de gazelles bondir sur le gazon des clairières, et des vols nombreux de paons et de perroquets diaprer de mille teintes fugitives l’épaisse verdure des fourrés. Mais l’abondance de cette provende animée attire sur sa piste les bêtes de proie. J’ai vu plus d’un chacal rôder cauteleusement sous les ombrages de ce petit Éden , et , quelques jours avant mon arrivée, on y avait surpris une hyène et tué un loup au pied même de la véranda.

Nonobstant ces visiteurs de contrebande, le résident, résistant aux sollicitations des officiers anglais du voisinage, ne laisse pas chasser dans son parc; car les coups de fusil adressés aux animaux malfaisants feraient disparaître les paons et autres créatures inotfensives dont il aime à voir et à protéger les ébats *.

Cette villa si fraîche, si ombreuse, si pleine de vie, contraste étrangement avec les jardins du Grand-Mogol qui sont dans le plus complet délabrement. Ils doivent cependant avoir été des modèles splendides du genre oriental, et d’énormes orangers plus que séculaires s’v couvrent encore de fleurs et de fruits. Mais leurs terrasses s’effondrent, leurs escaliers, leurs kiosques s’écroulent, leurs bassins sont comblés et leurs fontaines taries. Au centre d’un parterre de rosiers et de jonquilles, se dresse encore un délicieux pavillon de marbre où, du calice de plusieurs roses élégamment sculptées, jaillissaient sans doute autrefois de limpides jets d’eau parfumée à'atar. Mais les conduits sont obstrués depuis longtemps ; les fines mosaïques du pavé sont cachées sous des immondices; des araignées étendent leurs toiles entre les colonnettes aériennes et les treillages de marbre, et de» oiseaux de nuit souillent de leurs ordures et de leurs nids ies voûtes incrustées d’agates et les parois polies de ce

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