Yalraiki, Aranyakanda , ch. xxn
de nous avec une suite aussi nombreuse et aussi brillante que l’eût pu désirer l’orgueil de ses ancêtres. C’était, au reste , un beau jeune homme, à la tournure et aux manières pleines de distinction.
Chas»c au tigre.
Dans le cours de la conversation il nous parla d’un tigre qüi avait commis quelques dégâts dans les environs et s’était retiré dans un djungle du voisinage, où il était facile de le forcer, et nous demanda si nous voudrions , lecommissioner et moi, prendre part à ce divertissement. J’acceptai avec la précipitation d’un homme qui , foulant le sol de l’Inde depuis un an , se trouvait un peu honteux de n’avoir encore vu de tigres vivants que dans les ménageries, et M. Sm***, dont les yeux avaient brillé au premier mot du rajah, voulut partir à l’instant même pour le rendez-vous de chasse.
Nous y trouvâmes les rabatteurs du prince , gardant le djungle, et une quantité prodigieuse d’amateurs, tant à pied qu’à cheval , venus des villages voisins pour prendre leur part du plaisir commun , et exprimant dans leurs physionomies le même sentiment de jouissance et d’intérêt qui s’attache, en Angleterre, à une course de chevaux. Le rajah montait un petit éléphant à peine plus haut qu’un bœuf du Cotentin, et velu comme un daim. Il était originaire du Teray même , où ces animaux ne parviennent pas à la haute taille de l’espèce ordinaire. Les deux éléphants du commissioner, montés par lui et moi , étaient , au contraire, de la plus grande variété sortie des forêts de l’Araccan. Le prince était assis dans un howdah peu élevé, avec deux ou trois mousquets chargés auprès de lui. Le collecteur s’était aussi muni d’un attirail formidable d’armes à feu de tous calibres, dont il
pouvait faire usage par-dessus la tête de son mahaotte. Je m’étais contenté de prendre avec moi mon fusil de chasse ordinaire, fidèle compagnon de vingt ans, et une paire de pistolets de Châtellerault.
Nous cheminânes d’abord pendant près de deux milles au travers d’une plaine couverte de hautes herbes et de buissons, où nous faisions lever à chaque pas des cailles et des volatiles sauvages de toutes les espèces, ainsi que de belles antilopes qui s’échappaient à notre approche dans toutes les directions. Parmi elles je distinguai un grand et bel animal d’une espèce peu connue des naturalistes ; les Hindous l’appellent mohr. Sa taille est supérieure k celle de nos plus grands cerfs ; sa robe est brun foncé, et ses cornes déployées, mais non palmées, et qui atteignent parfois , d’une pointe à l’autre , un développement de deux mètres , rappellent les dimensions de celles qu’on ne trouve plus aujourd’hui chez nous qu’à l’état fossile, au fond de nos tourbières.
Nous ne tirâmes point ce doux et bel animal , de peur de compromettre la chasse plus importante qui nous avait rassemblés , et pendant assez longtemps je pus le voir bondissant à travers les hautes broussailles avec une légèreté sans égale.
Nous marchions en silence depuis vingt minutes, lorsque nos éléphants dressèrent leur trompe en poussant un cri aigu , et se mirent à frapper violemment la terre avec leurs pieds de devant; puis, après un moment d’hésitation , ils reprirent leur marche d’un pas lent , mais intrépide, la trompe haute, les oreilles tendues, et leurs petits yeux intelligents fixés devant eux sur les profondeurs du djungle. « Nous approchons , me dit tout bas le surintendant ; et , si le tigre vient à se lever devant vous, tirez sur la place où vous verrez les herbes remuer ! » 11 achevait à peine , que mon éléphant recommença à
piétiner de plus belle , et que mon mahaotte s’écria : « Le voilà ! le voilà ! j’ai vu sa tête. » Au même instant s’éleva d’entre les herbes un fort grognement , sorte de mélange de la voix du chat et de celle du taureau , et j’aperçus à deux pas devant moi les tiges du djungle s’entrouvrant et ondulant, comme sous l’impulsion d’un corps énorme. Je tirai au jugé, et l’ondulation des herbes devenant plus manifeste , je redoublai sur une tache jaunâtre et fugitive, qui passa comme un éclair à travers la verdure. Un rauquement terrible me prouva que je ne m’étais pas trompé : la fuite de l’animal devint visiblement plus rapide ; puis, au bout de quelques secondes, nous ne vîmes plus rien. Arrivés à l’extrémité du djungle, nous apprîmes des hommes armés qui en surveillaient les abords que l’animal n’en était pas sorti.
« En ce cas , me dit le rajah, vous devez l’avoir touché; car autrement il eût gagné la plaine, et de là la forêt. Il nous faut donc continuer notre battue et le faire forcer par nos éléphants; mais s’il est blessé grièvement, le combat sera rude. » Entendant cela, les curieux à pied et à cheval qui nous suivaient se mirent à battre en retraite dans toutes les directions, et, suivis de nos seuls rabatteurs armés de lances et de coultris, nous nous dirigeâmes vers le point où nous supposions que le tigre avait dû se réfugier. Mais ce fut en vain, nous ne l’aperçûmes point. A deux reprises nous descendîmes et remontâmes le djungle sans remarquer d’autres indices de sa présence que l’inquiétude manifeste de nos éléphants , qui finit par gagner leurs conducteurs. «Oh! Sabeh! me dit le mahaotte du mien, ce tigre a mangé de la chair humaine, soyez en sûr ; c’est ce qui le rend si rusé. »
La nuit approchait rapidement, à notre grand regret; nous allions être forcés d’abandonner la partie, lorsqu’au 191 r
moment où nous atteignions pour la troisième fois la lisière supérieure du djungle, le petit éléphant du rajah fit tout k coup volte-face et vint, en dépit des efforts de son guide et au grand déplaisir de son maître , se ranger devant celui de M. Sm’**.
Comme du haut de mon howdah je recherchais les causes de cette mesure de prudence, je me sentis tirer tout doucement en arrière par mon porte-ombrelle; ses traits d’ébène couverts d’une teinte blafarde, les yeux hagards et le bras étendu vers le sillage de tiges et d’herbes qui se refermait derrière nous, il me dit d’une voix étranglée: « Là, Saheb, là! le mangeur d’hommes. » Et, en effet, dans la trace même que l’éléphant du rajah venait de laisser dans le djungle, rampait comme un serpent , se glissait cauteleusement et sans bruit un grand corps jaune et noir, la gueule fumante, la langue tirée, les yeux ardents et fixés sur le jeune prince hindou, qu’il semblait avoir choisi pour victime, qu’il suivait à la piste depuis deux heures avec une persistance infernale, et qui, sans se douter du danger qu’il courait, revenait, par politesse pour ses hôtes européens, se replacer en ce moment même à portée du terrible carnassier.
Je vis le tigre se replier sur lui-même comme un ressort qui va partir, je n’eus que le temps d’ajuster et de presser la détente; ma balle atteignit le monstre dans son élan; il vint tomber, l’épaule brisée, à deux pas de mon éléphant, qui, ayant fait brusquement demi-tour au bruit de mon coup de fusil, se précipita comme une avalanche sur son ennemi blessé à mort. Après lui avoir brisé les reins d’un coup de pied furieux , il le transperça de ses défenses, et le lançant loin de lui avec la violence d’une catapulte, il l’envoya expirer à dix pas de là.
On peut juger de la force de l’éléphant par les dimensions de son ennemi, qui mesurait trois mètres du bout
du museau à la naissance de la queue, et pesait bien près de 300 kilogrammes.
Il était nuit close quand nous arrivâmes à Balmoury, château ou résidence du jeune rajah, qui, dans sa reconnaissance, nous fit une réception triomphale et voulut nous traiter à l’européenne. Le lendemain, au moment du départ, il me fit apporter en grande cérémonie par son gourou , entouré de danseuses chargées de fleurs , la peau du tigre, dont la chair avait été distribuée comme médicament de haut prix à toute la population du djaghir. Une superstition générale dans l’Inde faisant considérer les griffes du tigre comme un talisman infaillible contre le mauvais œil, les gens qui avaient écorché l’animal avaient eu soin de les enlever; mais le rajah les avait fait remplacer par des pointes d’argent. Tel quel, ce trophée de chasse eût fait un magnifique tapis de cabinet d’étude; mais son poids et son volume, exorbitants pour mes modestes bagages, m’ont forcé de le laisser derrière moi. Dans la demeure hospitalière qui le possède aujourd’hui, il entretiendra du moins le souvenir de mon passage.
Le Holitlcund. — Kanodjc. — Virvniiiltrn.
A la sortie de la forêt de Tandah , les plaines du Rohilcund se déroulent à perte de vue, sans mouvements de terrain, sans ondulations du sol , mais agréablement découpées par des cultures , des bois, de nombreux cours d’eau qui tous vont directement grossir le Gange, et dont les rives sont animées par la présence d’une immense population. Les principales villes de celte province, Moradabad et Bareily, passeraient partout pour de grandes cités. La première est un des centres du commerce des provinces du nord-ouest; la seconde, une des fortes stations militaires de l’Inde septentrionale.
Bareily, cependant, n’a rien qui puisse retenir dans son sein l’artiste ou l’antiquaire ; ceux de ses soixante mille habitants qui ne vivent pas de l’exploitation de la garnison britannique ont pour principale industrie la fabrication d’une poterie grossière qui se répand de là dans toute l’Inde.
M. Sm*’*, que je devais quitter en ce lieu, sa capitale en quelque sorte , se rappela fort à propos qu’il devait depuis longtemps une visite à son voisin, le résident de Luknow, et se décida à m’accompagner dans cette dernière ville. C’était une course d’une cinquantaine de lieues, que nous franchîmes gaiement et sans fatigue, grâce aux faciles moyens de locomotion dont dispose, en vertu de son traitement, un commissioner au service de l’honorable Compagnie.
Nous fîmes un détour d’un jour de marche pour visiter Kanodje, l’ancienne Kanyacubja, située sur la rive méridionale du Gange, à quinze lieues au sud de Bareily. Ce n’est aujourd’hui qu’un humble bourg composé d’une seule rue; mais lorsque, du haut d’un tumulus où dorment, dit-on, deux saints musulmans, on vient à jeter les regards sur la plaine, on n’aperçoit, dans un rayon de plus de deux lieues, que des monticules de briques envahis par la végétation. Ce sont les restes des palais et des temples des anciens jours.
Kanyacubja, dans l’ère la plus reculée de l’histoire aryane, fut la capitale d’un puissant empire, contemporain de celui d’Ayodhia. Elle semble avoir été le siège de la puissance de ces Brigouides qui , après avoir été dans l’Inde les véritables promoteurs de la législation dite de Mona, paraissent avoir envoyé des éducateurs sur les routes de l’Occident, en Phrygie, dans laThrace et jusque dans les Gaules. Suivant l’historien Ferishta, Kanodje conserva son indépendance jusqu’à l’époque de Mahmoud
DE LA SOURCË DU GANGE A BÉNARÉS. 277
de Ghisni, qui s’en empara. Depuis, elle a partagé le sort commun à tout le bassin du Gange. Aujourd’hui, parmi les humbles villageois qui habitent ses cabanes, combien y en a-t-il qui se souviennent que leurs ancêtres ont eu pour chef le grand Viçvamitra, ce guerrier dont la volonté inflexible força les brahmanes à le recevoir dans leur caste, qui abolit parmi eux les sacrifices humains, et qui signa de son nom les plus belles hymnes du Rig-Véda! Je ne sais, mais je puis affirmer qu’aucun des échantillons du sexe féminin que je pus y entrevoir ne me rappela en rien l’Apsaras Ménaca : « Cette nymphe aux formes incomparables, aux grâces irrésistibles, qui semblait la beauté même, revêtue d’un corps humain, et qui, messagère des dieux dans l’austère ermitage de Viçvamitra, fit passer au vénérable ascète dix ans comme unjourl \ » Pourtant, comme souvenir des temps primitifs scrupuleusement conservé à Kanodje, je dois mentionner la manière dont on nous fit passer et repasser le Gange , large déjà de 15 à 1800 mètres en cet endroit, et trop profond pour être franchi à gué. On étendit nos palanquins, surmontés de nos personnes, sur une douzaine de ces grandes jarres fabriquées à Bareily, et une troupe de nageurs poussa d’une rive à l’autre cette machine flottante. Si respectable que fût par son antiquité ce mode de navigation , j’avoue que je lui aurais, préféré le moindre petit bac.
Le royaume d'Aoude.
Le fleuve sert ici de limites aux territoires respectifs de la Compagnie et du roi d’Aoude , et l’aspect des plaines de même nature et d’égale fécondité que séparent ses
i. Ramayana , chant I, chap. lxv; édition Gorésio.
saintes eaux est significatif. La rive anglaise, qui dépend de la juridiction d’Agra, est couverte de villages entourés de j ardins riants. La rive musulmane offre plus de djungles que de terres cultivées , et les repaires de bêtes fauves y remplacent les habitations des hommes. Dans le royaume d’Aoude, comme dans tous les corps usés, la vie s’est retirée au centre, à Luknow, autour du palais de son fantôme de souverain; mais les extrémités sont déjà froides et réclament le scalpel et les ventouses de l’administration anglaise1. Nous fûmes joints, à mi-chemin du Gange à Luknow, par une troupe de cavaliers, dont le costume, en étoffe légère, rappelle par la coupe celui de nos hussards. C’était une escorte que le résident anglais nous dépêchait pour nous protéger, moins contre les voleurs et les thugs, qui pourtant ne sont pas rares en ce pays, que contre la protection d’un bon nombre de hobereaux armés et équipés en guerre , qui n’ont pas d’autre moyen d’existence que d’imposer leur sauvegarde aux paisibles voyageurs qui cheminent sur les routes royales de ce pays.
Enfin , aux portes mêmes de la capitale, une autre escorte d’honneur, magnifiquement vêtue, nous attendait depuis assez longtemps, avec l’ordre de nous conduire chez son maître, le colonel Low, un des officiers les plus francisés que j’aie rencontrés parmi les Anglais ; car, outre qu’il connaît parfaitement notre patrie et nos usages, il parle admirablement notre langue, chose tout à fait inusitée dans l’Inde.
Dès que j’eus pris un peu de repos au sein de son hospitalité, la plus princière, certes, de cette grande ville qui nourrit un roi véritable et je ne sais combien de descendants de rois à tous les degrés , il m’offrit d’aller parcourir
>. Ileber’s travess ; prince de Soltikof:
Luknow sur un éléphant, ajoutant qu’il en faisait toujours apprêter un tous les matins au lever du jour, pour lui ou pour ses hôtes. Là-dessus, se penchant à son balcon, il poussa un cri bizarre : hati-laou, ce qui en hindoustani veut dire: donne l’éléphant, et à l’instant même je vis sortir d’un massif du jardin un géant quadrupède, le dos surmonté d’un magnifique pavillon de vermeil, incrusté de pierreries, fausses, à la vérité, mais jouant à s’y méprendre le rôle des diamants, des rubis et des émeraudes, qui n’auraient pu faire un plus charmant effet au soleil rose du matin. Je montai, à l’aide d’une échelle, dans cette châsse splendide, dont deux cygnes en argent massif formaient les bras et soutenaient le dais. Les schabraques largement étalées sur les flancs du colosse resplendissaient de pourpre et d’or. Le cornac , accroupi à mes pieds, était drapé dans un châle de cachemire blanc, qui eût ravi le sommeil et la raison à une Parisienne. Derrière moi s’installa un autre serviteur non moins richement vêtu; et lorsqu’un de ces coureurs à cheval , dont une douzaine au moins stationnent toujours à la porte de la résidence , tout prêts à accompagner les personnes de la maison , eut pris son rang à quelques pas en avant de l’éléphant, celui-ci se mit en marche, d’un pas grave et allongé.
Luknow. — «es monument*. — Ses rois lettrés.
Luknow, fondée dans le siècle dernier, n’a ni les souvenirs d’Oujein et de Delhi, ni les monuments renommés d’Amber et d’Agra; mais elle a ce que n’ont plus ces capitales mortes, une population proportionnée à son enceinte1 et douée d’une apparence de vie et d’activité, dont