CHAPITRE XXVIII
Dans les précédents chapitres nous
avons vu combien l’hégémonie anglaise a
fait de mal aux Hindous. Nous allons maintenant nous tourner vers l’Angleterre, et voir si elle aussi n’a pas à souffrir de Îa situation, et de quelle manière.
Les maux que l’Angleterre subit du fait de son hégémonie sur l’Inde sont de deux sortes : tort moral atteignant les individus; tort politique atteignant la nation.
D'abord le tort moral : beaucoup d’Anglais reviennent des Indes leur délicatesse de sentiment ternie, leurs conceptions, leurs manières, leur caractère durcis. Certains y échappent, il est vrai, mais je crois qu’ils sont une faible minorité. Il est inévitable qu’un homme, une nation qui font subir une injustice à un autre homme, à une autre nation, voient s’abaisser leur niveau moral. C’est une loi aussi inéluctable que celle de la gravitation.
C’est aux Indes naturellement, aux Indes d’abord, que se manifeste cette atrophie du sens moral. Mais par la suite, elle répand en Angleterre l’esprit autocratique et impéria-
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liste qui l'accompagne. Ce poison moral, l'Angleterre ne pourra léliminer aussi longtemps qu’elle tiendra l'Inde sous le joug. Le mal ne date pas d'hier, il dure depuis le début de la suprématie de lAngleterre aux Indes. Beaucoup d’Anglais l'ont signalé et déploré.
Macaulay, dans son Essai sur Lord Clive, nous décrit les modalités du mal à ses débuts. Ceux qui allaient alors aux Indes y acquéraient, ou plutôt y extorquaient en quelques années d'immenses richesses. Ils en revenaient « nababs » et se pavanaient dans leurs richesses mal acquises avec la morgue qu'ils avaient déjà montrée envers leurs victimes, et répandaient partout la corruption et la dépravation. « Beaucoup d’entre eux », dit Macaulay, « sortent des bas-fonds: ils ont acquis aux Indes de grandes fortunes et les exhibent insolemment. Ils font des dépenses énormes, ont des foules de laquais, de la vaisselle plate, de la porcelaine de Saxe, des venaisons et des vins de Bourgogne; mais ils sont toujours des hommes de rien. » Les « nababs » d’aujourd’hui sont quelque peu différents. Is ne sont ni aussi riches, ni, en général du moins, d'aussi basse origine, Mais quand on connaît un peu la société anglaise d’aujourd’hui, on ne peut nier que la plupart, sinon tous, pour avoir « regardé de haut » quiconque possède « une peau foncée » et « fait la loi » aux « indigènes », gardent ce même esprit autocratique, anti-démocratique, parfois brutal, et toujours dangereux, qui caractérisait les premiers « nababs ».
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La seule différence est qu’ils le manifestent avec moins de bruit et moins de vulgarité.
Jen appelle au témoignage de quelques Anglais, bien placés pour analyser leurs compatrotes : Mr, Rutherford (Modern India). dit : « Nos ancêtres ont pris l'Inde pour exploiter ses ressources, et nous la gardons pour la même immorale raison.
Notre empire hindou nous a inoculé le virus de l'impérialisme, a fait baissé notre niveau moral, et a favorisé le développement d’un esprit d'arrogance, d’intolérance, d’avidité, de malhonnêteté, qui dégrade notre vie nationale. » |
Mr. W. Scawen Blunt, dans Gordon at Khartoum, écrit : « Il est impossible d’exercer une autorité tyrannique au dehors et de garder le respect de la liberté chez soi. »
Et G. B. Hobson : « Nos dépendances, tyranniquement gouvernées, ont gâté le caractère anglais, en créant des habitudes de snobisme de la caste, de la fortune et du rang, fâcheuses survivances des inégalités féodales. » Cobden écrivait déjà en 1860 : « À mesure que notre domination tyrannique s’est étendue. s’est accru le nombre des officiers, fonctionnaires, marchands, planteurs, ingénieurs, qui ont mené l'existence artificielle d’une caste supérieure, dépourvue des salutaires inhibitions de la vie dans une société européenne normale, et qui ont rapporté au pays l’humeur hautaine et les méthodes autocratiques qui dominent dans nos colonies, nos protectorats, notre empire hindou. »
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Les mauvais effets de cette domination Se aristocratique et absolutiste n’atteignent 1h pas que les hommes, ils s'avèrent souvent È pires chez les femmes. J'ai pu constater moire même la fâcheuse transformation qui, chez les Anglais vivant aux Indes, est le | résultat de leur genre d'existence. C’est Lh même le premier fait qui m’ait ouvert les 4 yeux sur l'effet désasireux de la domina- 2h tion britannique pour les Anglais eux- | a mêmes. C’est un fait que bien des écrivains anglais ont relevé. Miss Margaret Noble (Sister Nivedita), Anglaise d’une haute distinction, qui vécut longtemps aux Indes el à à qui lon doit quelques-uns des meilleurs livres sur la vie hindoue, dénonce et déplore souvent l'attitude méprisante, dure | E et même cruelle des femmes blanches (car 2 les Anglaises ne sont pas seules en cause, et | jai pu observer moi-même des Américaines t donnant dans le même travers) envers leurs LS serviteurs et, à vrai dire, envers tous les È Hindous. Chez elles, de semblables manières Ce leur auraient fait honte; ici, elles leur deviennent habituelles. Et vivant plus à écart encore des Hindous que leurs maris, leurs préjugés contre eux sont souvent plus violents, et leur facon de les traiter plus absurde et plus méchante. Lorsqu’à “à la fin de leur « exil », ces femmes rentrent 2e en Angleterre, elles gardent quelque chose + de hautain et de dur, une façon de traiter | + de haut tout ce qui n’est pas aristocratique, :
une absence choquante de bonté, de pitié, æ d'intérêt pour les humbles. Voilà leftet moral et social d’un système de domination
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