‹ L'Inde française au 18e siècleChapitre 7 sur 7 · L'INDE KK.\N(;A1SI · texte numérisé non relu

L'INDE KK.\N(;A1SI

le mar([uis de ("^onllans, aliii de incllro les niinis- Ircs et les direclcurs au courani de la silnalion dans rindc. Noire expédilion dans le Deccan ii'élait [ms seulement, une promenade mililaii'c, elle nous ouvrait un nouvel horizon. Pour obtenir des résultats eertains, de Ikissy, (|ui n'avait avee lui qu'un millier d'i-^uropéens et einq mille C-ipayes, ne demandait qu'un renfort de deux mille Européens. 11 s'étonnait de l'indifférence de la Gompag-nie pour une si grave question (où il s'agissait, disait-il, « de ra\enir du pays »).

C'était pourtant le moment d'agi i'. La trancpiillité régnait dans tout le Deccan. Les sympathies pour la France devenaient de plus en plus grandes. Salabet-Sing écrivait à Dupleix une lettre (jui n'était qu'une série de protestations damitié. iJe Bussy était regarde comme le véritable souvciain du Deccan. Les ambassadeurs des Mahratles venaient le saluer au nom de leur maître, et la cour de Delhy lui envoyail de riclies présents. Du reste, il ne négligeait rien |)our frapper l'imagination des peuples au milieu des([uels il vivait. Il porlait des habits de brocart, couverts de broderies, un chapeau galonné et des souliers de velours richement brodés. Quand il se faisait voir aux yeux de la population, c'ëtail au fond d'une tente immense, haute de trente pieds et |)ou\ant contenir cinq cenis hommes. 11 était alors assis sur un fauteuil orné des armes du roi de France, et placé sur une estrade élevée et couverte elle-

même d'un lapis cramoisi. A droite cl à gauche se tenaient ses principaux officiers, el à l'entrée, ses gardes. Sa table était toujours servie en vaisselle plate. De Bussy se plaisait ainsi à mêler la pompe asiatique à l'élégance française. Pendant les manœuvres el les revues, il moulait un magnifique éléphant, tandis (ju'une troupe de poètes et de musiciens le précédaient, et chantaient les exploits des Français. Au milieu de ce faste oriental, de Bussy pensait souvent à la patrie absente, et aimait à évoquer les souvenirs de ses jeunes années. Dans une lettre ipi'ii écrivait à un ami. il disait : « Combien je préférerais une promenade au Palais-Royal ou aux Tuileries avec deux ou hois amis à la vaine pompe des grandeurs asialiques dont je suis excédé. »

Avant de retournera Mazulipatam pour y achever l'organisation de la nouvelle colonie, de Bussy prit toutes ses dispositions. La solde de nos troupes était assurée, les cantonnements choisis avec soin, et le commandement des troupes donné au capitaine d'Argoull, officier aussi intelligent que dévoué. Nous étions plus que jamais sympathiques à la population. De Bussy pouvait être sans inquiétujle. Avant de partir, il conduisit Salabel-Singà Haydcrabad et séjourna deux mois dans cette ville. Lamitié qui existait entre le soubab et le général français ne faisait que devenir plus intime. La veille de la séparation, au mois de mai 1754, Salabet-Sing réunissait un

r/lNDE FRANÇAISE. ^^l

grand (^onsoil où assistèrent les vizirs et les seigncnrs de sa cour. De Bussy fut invité à s'y rendre. Ali momeni où il entra, toute l'assemblée se leva. Le soubab vint l'embrasser en lui disant qu'il nous devait son royaume. Puis il ordonna la lecture d'un fîrman qui plaçait ses états sous la protection du roi de France dont il se reconnaissait le fidèle sujet. Le môme firman déclarait en outre que le pavillon franeais sérail dorénavent porté à la tête des armées du Deccan, comme étant désormais le drapeau national. Le soubab et les seigneurs jurèrent sur le Coran une reconnaissance éternelle à la l^'rance, et demandèrent à de Bussy de s'engager par un serment solennel sur le livre sacré des chrétiens à leur continuer sa protection. On apporta l'Évangile, et, au moment où de Bussy mit la main dessus et prêta le serment demandé, les voûtes du palais retentirent de bruyantes acclamations. Ce n'était pas seulement un incident, c'était une vraie révolution. Une poignée de Français était au milieu d'une multitude immense, qui lui était étrangère par la langue et la religion, et loin d'exciter la haine ou de réveiller le fanatisme, notre présence était regardée comme un gage de sécurité. Cette cérémonie marquait un pas immense, et en mettant la main sur l'Évangile, de Bussy prenait possession de l'Inde au nom de la France, au nom de la civilisation.

De Bussy s'était acquitté de sa mission, et la

confiance que Dupleix avait placée en lui n'avait pas été trompée. Aussi, en rendant compte au £>onverneur de Pondichéry de ce qui s'était passé, il lui (''crivail avec raison « qu'il n'avait rien oublié pour porter le nom français au plus haut point de j^loire et d'estime où il pouvait arriver ef que les résultats avaient dépassé les espérances ». De Bussy quitta le soubah en lui promettant de revenir le voir, et se rendit à cent cinquante lieues, dans la province de Ragimendrie. Le 5 juillet, il étail à Besora, et (juelques jours après, à Mazulipatam. 11 se préparait à exécuter divers projets quil avait arrêtés dans son voyage, quand une nouvelle vini le frapper comme un coup de foudre. Le 1*^' août 17^4, Godehcu avait débarqué à F^ondicbéry, et Dupleix était rappelé.

L'ojiiiiion inil)liqiio en Fr.inrc. — I,;i cliuU- de Uupleix,

Dupleix avait en consliimmonl à lullor roiilio SOS conloniporains incapables do comprondio ses projets, el en Franco, sa politicpio élail considérée comme avoninrense. TanI (pTil a\ail élé victorieux, il avait eu des parlisans. Mais Téchoc de Trilchinapaly lui avait porté un coup lorriljlo. el à |)artir de ce moment, il l'ut alhupu'' avec violence. On le représenlail comme le génie de la guerre, et on lui reprochait d'avoir fait tles expéditions uniquement dans le but de s'enrichir. Les mémoires de La Bourdonnais, (pii parurent sur ces entrefaites, ne conti'ibuèrenl pas j)Ou à amener la chute do Dupleix. Dupleix n'était plus qu'un rival jaloux el on l'accusait de compromettre les intérêts de la Compagnie. Le moindre événement était exploité et interprété avec une malveillance extrême. Une maison de commerce de Cadix avec laquelle la Compagnie était en rapport, avait fait faillite; un navire était revenu ilo Chine sans cargaison. L'on en concluait que la ruine de la Compagnie était prochaine. La Compagnie avait été obligée d'élever le prix du castor, à la suite d'une taxe dont le gouverneur du

Canada avait frappé l'exportalion de celle matière. Les chapeliers de Paris, qui fabriquaienl des chapeaux de caslor, réclamèrent et leurs phiinles trouvèrent immédiatement de l'écho. L'opinion pu])lique se montrait de plus en plus hostile.

Les directeurs n'étaient que trop disposés à suhir ce courant. C'étaient des gens à courte vue (pii considéraient comme dangereuse lotde expédition nouvelle el s'effrayaient à l'idée de fonder un nouvel établissement. Pour eux, la Compagnie pouvait rester ce qu'elle était au siècle passé, une puissance commerciale, se borner à posséder quelques comptoirs dans l'Inde, et à y envoyer chaque année quelques vaisseaux pour y porter des draps de France et en rapporter des épices. Aussi, la marine de la Compagnie était-elle insuffisante pour mettre à exécution les projets de Dupleix. En 1750, elle ne comptait que Tù) vaisseaux, et il lui en aurait fallu au moins .M). Mais la Compagnie reculait devant de nouvelles dépenses. De 17 if) à 1752, elle avait fait construire 10 navires, qui lui avaient coûté T) millions de livres, et cette somme lui paraissait être un sacrifice immense.

D'autres causes devaient bientôt tourner les esprits contre Dupleix. Les opérations commerciales n'avaient pas été aussi brillantes qu'on l'avait espéré, et des dépenses indispensables avaient absorbé une partie des bénéfices. De

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plus, la direction donnée par la Compagnie avait loujou^'s été délectueuse. La bureaucratie avait enlravé la marche des afi'aires et les directeurs, qui résidaient à Paris, avnicMit la prétention de se rendre un compte exact de ce qui se [)assait dans rinde. Il en résultait ciue les ordres les plus maladroits étaient donnés pour l'expédition et le choix des cargaisons. Les abus n'avaient pas tardé à se glisser. Les agents de la Compagnie (pii étaient en France ou à bord des vaisseaux, étaient souvent peu scrupuleux, et Ions vivaient avec un luxe qiii n'était i)as en rapport avec leur situation. Au lieu d'imiter la Compagnie anglaise qui avait cessé d'être un corps complètement fermé en développant l'institution des libres-marchands, la Compagnie était plus que jamais jalouse de son privilège. Elle se contentait d'accorder à ses officiers et à ses employés le droit d'avoir des pacotilles, et croyait ainsi faire preuve de grande tolérance.

Tout semblait concourir à la chute de Dupleix. L'on traversait une crise économique ; l'importation des produits coloniaux en Europe avait dépassé les besoins de la consommation, et il en était résulté une baisse dans les prix. Ce n'était qu'un fait passager. Néanmoins, les directeurs étaient etïrayés et craignaient de voir arriver le moment où il leur serait impossible de vendre leurs produits. Ils vivaient au jour le jour. Quand un vaisseau arrivait, ils cherchaient avant tout à

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réaliser sa cargaison, et dans les ventes au complant, ils faisaient une remise de 0 à 10 pour 100; une partie des bénéfices était ainsi perdue. L'Inde leur paraissait être un gouffre qui devait les conduire à la ruine. De 1750 à 1754, la Compagnie avait expédié des matières d'argent pour une valeur de 49 millions de livres. La sortie du numéraire a toujours été vue en P'rance avec défaveur, surtout au siècle dernier. Aussi, le jnécontentement était général.

Dupleix avait vu les inconvénients de l'exportation des matières d'argent, et il n'avait pas cessé de les signaler à la Compagnie. Néanmoins, c'était lui qui en portait la responsabilité, il y avait un parti pris. On voulait la paix et l'on était hostile aux expéditions lointaines. De plus, dans notre pays où l'on se lasse de tout, /'on ('lait fnli(ju('' dp rindi'. Bien des gens disaient que la Compagnie de France n'avait pas besoin de tenir la balance avec celle de l'Angleterre. S'occuper du Ifant-Oricnt paraissait chimérique ou tout au moins oiseux. L'on vantait la richesse de noire sol, et l'on disait que la l'^ranre n'avait pas besoin des autre/s pays et pouvait se suffire à elle-même. Dupleix, qui combattait cette politique mesquine, était attaqué et calomnié odieusement. On allait jusqu'à dire que lui et de Bussy avaient fait l'expédition du Deccan, uniquement pour s'emparer des trésors de Golconde. L'opinion publique (Mnit complètement égarée.

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La Compagnie avait d'abord envoyé dans l'Inde des instructions vagues n'approuvant ni ne criliquant ce qui s'y passait. Elle critiqua bientôt Dupleix, et le considéra comme nuisible à ses intérôls. Dès le mois de mai 17^7), l'on demandait son rap])el. Le T» juillet de la même année, Silhouelte, qui élail commissaire du roi, préscnlail au fij-arde des sceaux un rapport où il dépeignait la situai ion sous les couleurs les plus sombres, Dupleix comme un esprit dang-ereux. 11 proposait dabandonner toutes nos nou\('lles ac(piisilions et de renoncer à l'Inde, pays ^ans roitihicrcc «H .sYvn.s- (ivrnlr. Au mois d'août 175r», le dir(>cteur Gilly faisait paraiti'e un mémoire intitulé : « Réllexions sur l'état présent des allai res de la Compagnie des Indes. » Ses conclusions étaient les mêmes que celles de Silhouette. Il se prononrait énergiquement pour la paix, qui selon lui était encore plus désirée par les Anglais que par nous. Il conseillait de s'entendre avec l'Angleterre. Les deux nations devaient nommer des commissaires qui se rendraient dans l'Inde avec la mission de signer un traité de paix définitif. Le K octobre 1755, la Compagnie tint une assemblée générale. La politique de Dupleix y lut violemment attaquée par les directeurs Castanier, de Montaran et Cilly. On se figurait qu'il n'y avait pas de cause sérieuse de disc-orde entre la Compagnie de France et celle d'Angleterre. Dupleix savait depuis longlemps (jue ses en-

noniis les plus redoutables n'étaient pas dans l'Inde, mais en France, à Paris, dans les bureaux mêmes de la Compagnie. Quand il apprit le dénouement du procès de La Bourdonnais, quoiqu'il n'eût aucune haine contre son ancien rival, qui cependant avait tout lait pour le perdre, il ne „se dissimula pas le maiivais effet que ces acquittements produiraient sur l'opinion publique. Quoique tout fut fait pour le décourager, il soutint la lutte jusqu'au bout, et ne se découragea jamais. 11 ne négligeait rien pour éclairer ses contemporains. En octobre 'i7,'j2, il s'était adressé au procureur général INIachault et s'était efforcé dattirer son attention sur l'expédition du Deccan. Il avait en même temps recours aux personnages influents, au duc de Noailles, au duc de Béthune, au comte d'Argenson, et .sollicitait leur appui. Sachant (jue M. de la ^'alette était favorable à sa cause, il le priait dans une lettre de le seconder, et en même temps, il engageait son neveu, Dupleix de Bacquencourt, à aller voir le duc de Richelieu et le duc de Penthièvre. Il écrivait au valet de chambre du Dauphin, à Binet, afin que ce dernier persuadât à son maître qu'il était de son intérêt de prendre le parti de Dupleix contre les intrigues de Versailles et les attaques de la Compagnie. C'était le règne de la marquise de Pompadour : Mme Dupleix poussait l'abnégation jusqu'à rechercher l'appui de celte parvenue, et chargeait son neveu de lui remettre quelques

curiosilés de l'Inde, pour se la rendre favorable. Dupleix- soutenait une véritable f^uerre, el pour réussir, rien ne lui coûtait. Malheureusement, tous ces efforts devaient être inutiles.

Dupleix compril à la tin (ju'il était menacé. 11 ne pouvait quitter Pondicliéry et revenir en France, comme il en avait eu l'intention. Mais dans le courant de llho, le Jésuite le P. Marion, les conseillers d'Espréménil, Amar, de l'Arche arrivaient en Europe avec la mission de l'aire connaître la situation dans l'Inde. Amar adressait à la Compagnie un rai)port dans lequel il s'appliquait à faire ressortir l'importance de Mazulipatam et de nos nouvelles acquisitions sur la côte d'Orissa. D'Espréménil publiait un mémoire qui aurait dû convaincre les directeurs et le pays, si les esprits avaient été moins prévenus. Il démontrait que nous devions devenir dans l'Extrême-Orient une puissance territoriale, et que forcément Pondichéry ne pouvait plus être un simple comptoir, mais une capitale, sinon, il nous fallait renoncer à l'Inde. D'Espréménil terminait son mémoire par cette remarque judicieuse dictée par Dupleix : « Il faut éviter, disait-il, de se payer de mots. Lorsqu'on veut perdre la multitude, il n'est question que de lui présenter de grands mots et des maximes générales avec lesquels on jette de la poudre aux yeux d'un peuple qui n'approfondit rien. »

La même année, Dupleix avait envoyé en

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l-'rance, aux direcleurs de la r.ompagnie. un mémoire sur les affaires de rinde.et ily avait joint un remarquable rapport de de Bussy. Le commerce, les finances, la colonisation y étaient traités avec une supériorité qui aurait dû frapper les directeurs ou leur entourage. Pour Dupleix, la Compagnie devait s'assurer un autre revenu que celui tlu commerce et éviter l'exportation des matières d'or et d argent. Le temps était passé où une compagnie de marchands pouvait accaparer le commerce (/es épiées avec l'Europe, et les vendre au prix qu'elle voulait. Nous avions à soutenir la concurrence des Hollandais, des Anglais et des Danois. Il fallait cesser de considérer Pondicliéry comme un comptoir destiné à nous fournir des épices, mais considérer l'avenir de llnde. Nous devions y posséder un territoire assez étendu, un royaume fnDiçais.

Dupleix démontrait ensuite que les nouvelles acquisitions avaient augmenté les revenus de la Compagnie et disait « qu'il serait criminel s'il avait agi autrement, et qu'il n'avait eu en vue que la gloire du roi et lintérôt de la nation ». — « Fasse le ciel ». ajoutait-il en parlant de ses adversaires, « qu'ils puissent enfin être persuadés. »

La Compagnie était malheureusement incapable de comprendre ce langage. Elle demandait avant tout des cargaisons et des bénéfices. Dupleix cherchait à lui donner satisfaction dans

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la mesiii'c du possible, mais c'élail iiiulilc. Ou lui demanvlait des uiiracles cl au lieu de lui envoyer ({ueUpies sceoui's, mi lui créait des obslaeles. Le paiii (|ui poursuivait sa chute redoublait d'activité. L'on répélait partout que la ruine de la (<ompagnie était prochaine et tout naturellement le désastre avait pour cause Tambilion sans bornes et les projets chimériques de Dupleix. 11 fut bientôt accrédité cju'il était le seul obstacle à une entente avec rAni>leterre. Les Anglais ne laissèrent pas échapper une si belle occasion, ils ne cessaient de protester du désir cprils a\aicnl de conclure la paix pour se consacrer uniquement aux affaires commerciales et arrivèrent à persuader aux directeurs que le rappel de Dupleix était autant dans Fintérêt de la France que dans le leur. La cour de Versailles redoutait la guerre et déjàdespourparlers avaient eu lieuavec 1 ambassaileiir anglais, lord Iloldemess. Aussi, dans \c courant de n^o, un directeur, Dovelaër, était envoyé à Londres avec pleins pouvoirs. 11 devait se concerter avec le duc de IMirepoix, notre ambassadeur près le cabinet de Saint-James, et négocier au sujet des bases du règlement des affaires du Haul-Oricnl.

Le résultat ne devait pas être douteux. Le gouvernementfraneaisvoulàitlapaix,etpourrobtenir, ilétait prêta louslessacrilices. Leôseptembre 1755, le garde des sceaux écrivait deux lettres au duc de Minîpoix. Dans l'une (jui était personnelle à

noire ambassadeur, il disait : « Ce n'est pas possible que les affaires de l'Inde puissent subsister plus longtemps sur le pied où elles sont. » Il laulorisait à évacuer Gingi et Mazulipalam. L'autre nétait pas personnelle et le duc de Mirepoix pouvait la montrer. Elle indiquait clairement les intentions du gouvernement l'raneais. « L'intention du roi, disait le garde des sceaux, est en même temps (jue le gouverneur général de la Compagnie française dans llnde abdique lous ses titres et le commandement général qui lui a été donné par le gouverneur général du Deccan, de tout le pays qui s'étend depuis la Krichna j us([u'au cap ('omorin. » Les instructions transmises à Dovelaër n'étaient que la répétition de celle du duc de Mirepoix. Il était impossible de tenir un langage moins français et aussi peu digne. La France s'avouait vaincue sans avoir subi une seule défaite. Lon était fatigué de llnde. Surpris de leur succès, les Anglais firent traîner les négociations, dans la crainte qu'en précipitant les choses, notre gouvernement finît par s'apercevoir qu il avait été joué. Nous acceptions les conditions du cabinet de Saint- James, qui pendant les pourparlers n'avait pas perdu de temps et avait envoyé à Madras trois vaisseaux et un régiment d'infanterie.

Les gouvernements français et anglais envoyaient dans l'Inde deux commissaires, un pour chaque nation, afin d'y établir les affaires sur un

pied qui rendraiL la guerre impossiljlo entre les deux colonies, lanl que les deux puissances seraient en paix. Pour exécuter cette convention, le gouvernemeni français nommait commissaire l'un des directeurs, Godcheu, qui avait été autrefois membre du conseil de Chandernagor, lui donnait les pouvoirs nécessaires pour conclure la paix, et en même temps, il le chargeait de vérifier l'administration de son prédécesseur. Les Anglais avaient nommé commissaire, Saunders, le gouverneur de Madras.

Les pouvoirs que Godehou avait reçus étaient exceptionnels, il avait le commandement supérieur des armées de terre et de mer et le droit d'exécuter les décisions du Conseil. Les instructions qui furent transmises font honte à ceux qui les donnèrent. Dupleix était destitué et devait s'embarquer pour l'Europe avec sa famille. Godeheu avait ordre d'employer la force en cas de résistance ou de désobéissance, de menées secrètes ou sourdes, ou s'il avait des preuves acquises de l'infidélité de la gestion du gouverneur. Si Dupleix était arrêté, il était ramené en France et traité en prisonnier. Sa femme et sa belle-fille étaient obligées, dans cette hypothèse, de quitter la colonie et de s'embarquer sur un autre navire. Si elles ne voulaient pas se séparer de lui, elles devraient partager sa captivité. L'homme qui voulait donner l'Inde à la France était traité comme un \ulgaire criminel.

Godeheu avait été lamijle protégé de Dupleix, qui lavait eu sous ses ordres à Chandernagor. De retour en Europe, il était devenu l'un des directeurs de la Compagnie. Dans la correspondance qu'il entretenait avec son ancien protecteur, il se montrait affectueux et dévoué. Mais quoique en apparence chaud partisan de Dupleix, il avait conçu contre lui une haine violente et reconnaissait ses bienfaits par l'ingratitude la plus noire. Il avait contribué par ses intrigues à amener sa chute, dans l'espoir d'être nommé à sa place. Avant de partir pour l'Inde, il avait eu l'impudence d'écrire à Dupleix qu'il espérait bien « ne pas le voir faire la folie de suivre l'exemple de ses prédécesseurs et de rendre à la Compagnie les donations à lui faites par les princes indigènes ». Cette lettre ayant été })ubliée, (jodeheu eut l'audace de dire qu'il ne lavait écrite que pour tendre un piège à Dupleix et l'amènera faire des révélations. Primitivement, ses instructions concluaient à larrestation de Dupleix, mais les ministres du roi. moins injustes que les directeurs, s'opposèrent formellement à celte mesure, et n'autorisèrent le commis.saire à n'user de contrainte qu'en cas de résistance ouverte. Plus tard, Godeheu osera dire que sa plus vive douleur fat de ne pas arrêter Dupleix et de le faire enchaîner comme un malfaiteui .

Dans rinde, notre situation s'était améliorée depuis quelque temps. Xos troupes

étaient commandées par un officier de valeur.

Dans -plusieurs rencontres, elles avaient eu l'avantai^e sur les Anglais. Nous avions recommencé à bloquer de nouveau Tritcliinapaly, et nous interceptions tous les convois destinés à son approvisionnement. Notre position devant cette place était plus forte que jamais, et cette fois, le succès ne pouvait être douteux. Que le moindre secours fût envoyé à Dupleix, et la guerre se terminait sans coup férir, à notre avantage. La lutte que nous soutenions prouvait notre vitalité. Dupleix avait fasciné nos alliés indigènes par les prodiges qu'il avait accomplis, (-'est à ce moment où les circonstances nous étaient plus favorables que jamais, que Godeheu arrivait dans l'Inde.

Dupleix fut prévenu de ces événements par une lettre que Godeheu lui adressait le ol mai de l'Ile-de-France où il avait i^elâché avec deux vaisseaux, le Duc-de-Bourgognr et le Neptune. Il lui écrivait pour lui annoncer sa prochaine arrivée, et déclarait qu'il voulait agir de concert avec lui. Il poussait la duplicité jusqu'à lui dire a que presque étranger aux affaires de l'Inde, uniquement occupé de celles de la marine, il aurait pu avoir plus lieu de craindre de se voir revêtu du titre de commissaire du roi et de la Compagnie, que d'en être flatté, s'il ne l'avait regardé comme l'occasion de s'instruire de ses lumières ». Il lui annonçait en même temps qu'il amenait

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avec lui 2000 soldais, el qu'il voulait se concorler avec lui sur ce qu'il y avait à faire. Ses intentions hostiles étaient cachées sous les protestations d'amitié les plus vives et les plus ciialeu reuses. Le 29 juillet \lh\, Godeheu arrivait à Karikal sur le Diic-de-Bûurgofjne et le 1" aoûl. il était en rad(> de Poudichérv. Il dissimulait encore et avait l'impudence décrire à Dupleix qu'il n'avait qu'un désir, aller faire sa cour à Mme Dupleix el à Mlle m fille. Dupleix, qui n'avait jamais reçu de Godeheu que des lettres atToctueuses, ne pou\ait, avec sa nature chevaleresque et généreuse, un instant supposer que son ancien protégé était son plus mortel ennemi. L'arrivée d'un corps de troupes l'avait rendu joyeux. A ce moment, il était malade; mais cette bonne nouvelle l'avait réconforté, et dans son contentement, il écrivait à Moracin : « 'Vendredi dernier, j'ai été à la dernière extrémité. Dieu m'a rappelé à la vie, mais je suis encore bien faible. » Puis il lui parlait du grand événement : Godeheu était attendu, el il amenait avec lui ô vaisseaux et 2000 soldats. La guerre était finie.

Dupleix ne devait pas demeurer longtemps dans l'erreur. En apprenant l'arrivée de son ancien collègue de Chandernagor, il s'était empressé de venir à sa rencontre. En lui écrivant à bord du Dur-de-Dourgogne, (ïodeheu lui avait annoncé que le vaisseau la Reine était avec lui, el que la Coiapagnie-ileK-Iivles, le Ihtr-d' Orléans et \c Prince

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de-Cnnli aliaicnl paraître procliainemciiL. L'en- Ircviie xînlrc le ^ouvernem- et le commissaire l'ut des plus froides. (Jodeheu refusa riiospitalitc que lui olï'rait Dupleix, et lui remit trois documents. Le premier était une lettre dans laquelle il témoignait son reci'i-et d'être chargé de sa mission et répétait quil voulait rendre la situation de son prédécesseur aussi peu pénible que possible, i.c second document dcmaiidaiL un rapport détaillé sur l'étal des alTaires dans l'Inde, et le troisième était un orib-c du roi qui lui signifiait son lappel. (jodeheu n'avait écrit sa lettre que pour dissuader Dupleix d'opposer, comme il le craignait, une résistance armée. Le lendemain, ti août, il descendait à terre ave(" une suite imposante et un grand déploiement de cérémonial. Il trouva une foule immense et toutes les troupes rangées sous les armes. Du})leix vint à sa rencontre le féliciter publiquement, et il prouvait ainsi qu'il ne ressentait aucune jalousie de voir son ancien subordonné devenir son égal. Une fois sur le quai, Godeheu le tira à part et lui signifia d'un ton sec qu'il venait le remplacer, et qu'il espérait le voir sans délai s'embarquer pour la France avec sa famille. Avec le stoïcisme qui ne l'abandonnait jamais, Dupleix parvint néanmoins à maîtriser son émotion. 11 acconq^agna Godeheu à la Chambre du Conseil où lecture fut faite de sa commission. Elle eut lieu dans le profond silence, qui allait continuer après qu'elle eut été

laite, lorsque Dupleix le rompit par le cri de « vivo le roi » auquel tous les assistants répondirent.

La conduite de Dupleix en cette circonstance lut des plus nobles. Il remit immédiatement à (jodeheu le gouvernement de l'Inde française, et dévora ratïVont qui lui était fait, son patriotisme lui ordonnant de tout oublier. Godeheu avait amené avec lui 2000 soldats européens. Dupleix, qui n'en avait jamais eu autant à sa disposition, s'attacha à lui démontrer que Tritchinapaly était à la veille de succomber, que le moindre renfort envoyé à l'armée assiégeante amènerait la capitulation de la ])lace. et que la guerre serait ainsi terminéed'un seulcoup. Mais Godeheu, qui n'avait qu'un but, ruiner Dupleix, le déshonorer, e! se plaignait sans cesse de la mansuétude des ministres à l'égard de sop ancien pi'olecteur, se garda bien de suivre les conseils qui lui étaient donnés. Tous les chefs de détachement eurent pour instructions de garder l'inaction. L'ennemi fut ainsi préservé d'une destruction complète. L'armée ne reçut ni argent, ni provisions, et de plus on la laissait sans ordres. Mainville avait beau écrire à Godeheu; ce dernier ne répondait pas. Bien plus, il le destitua parce que Dupleix le lui avait recommandé comme étant l'officier le plus capajjle, et le remplaça par Maissin, qui s'était toujours fait remarquer par la médiocrité, de ses talents militaires. Conformément aux ordres qu'il

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recul, Maissin évacua les positions des cinq Rochers et, du Pain de sucre, sans lirer un coup de lusil et laissa ravitailler la place de Tritchinapaly. Les Anglais ne pouvaient avoir un allié plus dévoué que Godeheu.

C'est surtout dans sa manière d'agir avec Dupleix que Godeheu montra sa haine. Le 5 août, c'est-à-dire en arrivant, il sétait empressé de vérifier la caisse, dans l'espoir d'y trouver des semblants de preuve contre le gouverneur de Pondichéry. Quand il vit que les finances avaient été gérées avec l'honnêteté la plus scrupuleuse, il alla jusqu'à faire inviter secrètement les employés de la Compagnie et les habitants de la colonie à accuser leur ancien gouverneur. Mais c'était inutile, personne à Pondichéry n'était capable d'une telle infamie. Le 7 août, Godeheu écrivait à Dupleix et lui demandait avec aigreur quelques explications. Dupleix lui répondit immédiatement en lui remettant un état des affaires de l'Inde, et en lui présentant ses comptes. Godeheu nomma poui" les examiner deux commissaires, Gaillard et Bourguenoutt, qui étaient membres du Conseil. Les commissaires prenaient connaissance des articles les uns après les autres, et après la lecture de chaque document, le secrétaire de Dupleix donnait les explications et présentait les pièces justificatives. Après quoi, les commissaires apposaient leur paraphe qui constatait la vérification qu'ils venaient de faire. Quand

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Godeheu fut averti que le travail de vérification lirait à sa fin, et qu'il était démontré que la Compagnie devait six à sept millions à Dupleix, il i'ut au désespoir. Il défendit aux commissaires de continuer, et les força de signer le 28 septembre 1754, un certificat dans lequel ils déclaraient que toutes les pièces fournies par Dupleix n'avaient rapport qu'aux comptes publics. Par ce subleri'uge, il n'était pas fait mention des sommes dues à Dupleix. C'était un véritable déni de justice.

Ce ne fut pas tout. Pour subvenir aux frais de la guerre, Dupleix avait au début de la dernière campagne fait de nombreuses avances aux princes indigènes sur sa fortune personnelle. C<es avances avaient été garanties sur certains distiicts du Carnatic, un agent des princes indigènes, Papia-Pbuley, était chargé de percevoir les revenus des districts hypothéqués et de les verser à Dupleix, à valoir sur les sommes qui étaient tlues. Au moment de l'arrivée de, Godeheu, une partie des sommes avait été remboursée; mais il était encore dû vingt-deux millions. La dette devait s'éteindre en 1755. Godeheu refusa de la reconnaître, en donnant pour raison, que ces avances avaient été faites irrégulièrement par Dupleix, dans son intérêt personnel et non dans celui de l'État. Il faisait en môme temps arrêter Papia-Pouley et mettre le séquestre sur les maisons que ce dernier possédait à Pondichéry, Cette ini(j[uité s'accomplit avec les circonstances

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les plus injurieuses pour l'ancien gouverneur, ('/élîiit un vol manifesle. Dupleix prolesla el demanda que ses réclamalions fussent examinées, Godeheu s'y opposa sous le vain prétexte (|u"il n'avait pouvoir que pour traiter des alVaires politiques. Il alTernia les revenus de ces districts au profit delà Compagnie et poussa l'infamie jusqu'à refuser de laisser payer à Pondichéry un billet de 4l2'2,G06 livres souscrit par la Compagnie elle-même au profit de Dupleix. Godeheu était arrivé à ses lins. S'il n'avait {)u déshonorer son ancien proteceur, il l'avait complètement ruiné, si bien que l'ancien gouverneur de l'Inde française était obligé d'emprunter 50 000 roupies pour ne pas quitter en banqueroutier le pays qui avait été le tliéâtre de ses exploits.

Le rappel de Dupleix fut comme un coup de foudre. L'étoile de la France commença à pâlir. Partout circulaient les rumeurs les plus injurieuses pour les Français. Les bruits répandus de tous les (^ôtés par les agents d(^ l'Angleterre étaient crus, et nos partisans couverts de honte et remplis de crainte. Nos alliés parlaient de nous abandonner. La chute de Dupleix entraînait celle de notre domination dans l'Inde. Ces sentiments éclatèrent dans toute leur force à la coui- du soubab. Salabet-Sing écrivait à de Bussy : « Votre nation m'a soutenu et secouru jusqu'à présent. J'ai donné à mon oncle Zafer-Sing (c'élait le nom d'amitié que le soubab donnait à Dupleix)

le gouvernement du r<arnatic. C'est avec le dernier chagrin que j'apprends qu'il vient d'être révoqué. Des messagers que j'avais envoyés pour lui porter des lettres ont été conduits devant le gouverneur, qui leur a dit ainsi qu'ils me l'ont rapporté. Dites au soiibab, voire maître, que je suis envoyé de la part de mon roi qui m'a défendu de me mêler du gouvernement Mogol, qui peut se pourvoir comme il lui plaira. J'apprends que Morari-Rao vous a quitté et que les Mysoriens en font autant. Tout cela prouve que les Anglais ont le dessus de votre nation. » Le ministre du soubab, Chanowast-Khan tenait un langage analogue, et dans une lettre qu'il adressait au gouverneur d'Hayderabad, il exprimait son étonnement du rappel de Diipleix et déclarait que les Français n'étaient ni si puissants ni si généreux quils le paraissaient. Il disait à qui voulait l'entendre qu'il allait traiter avec les Anglais. Pour tous les indigènes, il était évident que nous abandonnions l'Inde.

Tous les officiers français se montraient profondément découragés. Le gouverneur de ^lazuli- {latam, Moracin, communiqnait à de Bussy, dans une lettre qu'il lui adressait, la mauvaise impression que produisait le rappel de Dupleix. Partout l'on disait que le roi de France rendait les terres qui avaient été données à la compagnie, afin de ne pas fâcher son frère, le roi d' Angleterre. De Bussy sentait que la situation était perdue ; il

L'INOE FRANÇAISE. 4^13

était désespéré et voulait quitter rindc. Il n'y eut que les sollicitations pressantes (pie l)upleix ne cessa de lui adresser, en le conjurant de servir la France, n'importe par (jui lut-elle représentée, qui purent le déterminer à rester à son poste. Mais il ne se faisait aucune illusion. Dans une lettre qu'il écrivait à Dujjleixle I2sept(;mbre ITSi, il montrait son abattement : « Tout est en rumeur », disait-il, « les agents de l'Angleterre se montrent hardiment. L'on ne parle que du triomphe des Anglais et de notre départ. Les Anglais et leurs adhérents peignent le roi d'Angleterre comme larbitre de toutes les affaires de ce continent. Ils s'annoncent comme les maîtres des l'^raneais dont le chel' et gouverneur général vient d'être révoqué au gré de leurs désirs. Ils invitent le soubab à se désabuser du préjugé où il a été jusqu'ici du pouvoir des Français, dont ils parlent avec la dernière indécence, en les représentant comme des suppliants à qui ils ne daignent pas accorder les demandes qu'ils font en esclaves, pour obtenir la paix. Voilà ce qui se passe à la cour du soubab, et la décadence, pour ne pas dire l'avilissement où nous tombons. Aussi le coup (jue nos ennemis ont voulu nous porter, retombe sur la nation, (-'en est un fatal pour elle. » De Bussy et Moracin n'étaient que l'écho de l'opinion publique à Pondichéry et dans tous nos établissements, l'on était consterné.

^lalgré les attaques les plus odieuses, Dupleix

444 CHAPITRE Xli.

ne se départit pas un inslanl du rôle qu'il s'était imposé. Il remettait à (jodeheu un compte rendu détaillé des opérations militaires qui avaient eu lieu dans le Deccan et dans le Carnatic, et lui indiquait les mesures qu'il avait prises. Il lui conseillait de laisser de Bussy à la cour du soubab, Moracin dans les Circars. et en même temps, il ne cessait de le conjurer de s'emparer de Tritchinapaly. Rien ne peut donner une idée du patriotisme de Dupleix; il oubliait les persécutions dont il était robjet pour ne penser qu'à la France. Godeheu demeura insensible à cette générosité, et au lieu de profiter des avis qui lui étaient donnés, il s'empressait de conclure avec Saunders une trêve qui devait durer depuis le U octobre 1754 jusqu'au Il janvier 1755, pendant laquelle devait être signé le honteux traité en vertu duquel nous abandonnions l'Inde à l'Angleterre. Dupleix eut au mains le bonheur de n'être pas témoin de celte infamie. Le 15 octobre 175i, à quatre heures du matin, il s'embarquait sur le Diir-d' Orléans, avec sa famille et quelques amis qui avaient voulu partager ses malheurs, et quittait Pondichéry. Il partait soutenu par la conviction qu'il ne pouvait être que la victime momentanée d'une intrigue, et sur d'obtenir justice en France, il emportait avec lui les regrets sincères hautement manifestés de toute la colonie. Au moment de son départ, malgré les ordres formels, et quoique sa disgrâce fut univcrsellemenlconnue,

L [.\1)K FUANCAISK. k'ih

il fui accompagiK'" sur lo porl par los principaux orOcinrs, les employés de la Compagnie el suivi })ar ioule la populalion. L'on cfiL dit un d-'-sasIie, on senlait que Dupleix emjjorlait avec lui la l'oi'lune de la Franee ; un sentiment unanime de douleur avait envahi tous les cœurs et raflliction de chacun était une protestation énergique. L'on se pressait sur le passag'e de l'ancien g-ouverneur el de son h(''roï(pie compagne, on voulait les voir une dernière ibis. Au momeut de s'embarquer, Dupleix contempla une fois encore la ville pour laquelle il avait tant fait. Au moment où le vaisseau levait l'ancre, une salve de vingt et un coups de canon venait les saluer. C'était le dernier adieu de Pondichéry, et bientôt lerivag-e indien disparaissaitpour toujours à ses yeux,

La traversée fut longue. Le JJnr-d'Or/rans mouillait à Port-Louis le 25 novembre et n'arrivait à Lorient que le 2 juin 1755. Dupleix charma les ennuis du voyage par les conversations intimes (ju'il avait avec ceux qui l'accompagnaient; il n'avait pas oublié sa harpe, sa distraction favorite et se plaisait à jouer les symphonies qu'il avait lui-même composées, alors qu'il était gouverneur de l'Inde; il se reportait ainsi par lapensée dans sa ville de Pondichéry qu'il ne pouvait oublier. En arrivant au port de Lorient, les préposés de la Compagnie l'offensèrent cruellement, dans le but de plaire aux directeurs. Ils s'emparèrent de tous ses effets, Tout fut séquestré dans les magasins

de la Compagnie : coffres, malles, valises, habits, linge, rien ne fut oublié, et sans attendre, ni demander la remise des clefs, on commença par briser les serrures. La petite malle où madame Dupieix serrait son linge de voyage était visitée avec le plus grand soin comme, si elle avait pu contenir quelque chose de précieux. Dupieix ne pouvait se résoudre à croire que la (compagnie autorisait cette infamie: il espérait toujours que justice lui serait rendue. L'accueil qu'il reçut en arrivant sur le sol français était bien pour rentrotenir dans ses illusions. A Lorient, la population se portail sur le quai pour le voir et l'acclamer; à tous les relais de poste, sur la route de Paris, l'on s'attroupait autour de sa voiture, si bien qu'il était obligé d'enfermer les stores pour échapper aux regards delà foule. Partout on lui témoignait desmarques de sympathie et d'honneur, si bien qu'il écrivait à un ami : « Partout où nous avons passé, on venaitnous voir comme des animaux singuliers. » Le 28 juin ilhb, Dupieix arriva à Paris. Il n'y resta' que quelques jours et alla se reposer des fatiguesdu voyage chez M. de Lavalette, à .Mognaville, près de Mantes: il revint Jjientôt dans la capitale et se mit en rappport avec les puissants du jour; il était plein d espoir. Son retour en France avait été une pénible surprise pour les ministres, qui en raison des derniers événements, n'avaient pas pour le moment des dispositions très pacifiques et étaient moins disposés qu'aupa-

ravant à taire cause commune avec les directeurs dansle.ur lioslitilé contre Dupleix. Des instructions supplémenlaires avaient été ex|)édiées à (iodeheu, sur la politique à suivre dans l'Inde, et le soin de leur exécution était encore confié à Dupleix. Le gouvernement avait fini parcomj)rendrelesafraires du HauL-Orieni. Malheureusement, quand ces instructions ai'rivèrent à Pondichérv, il n'était plus temps. Dupleix était en roule pour l'Europe, aussi sa présence lut-elle un sujet de désappointement pour les ministres 11 l'ut Tort bien accueilli à la cour. Le contrôleur-général Séchelles l'assura que toutes ses alï'aires seraient terminées au mois de décembre 1755, et M. de Moras lui fit les mêmes promesses. La marquise de Pompadour recevait M*"'" Dupleix et avait avec elle plusieurs conférences. Une réaction s'était produite dans l'opinion publi(iue, et avec sa mobilité habituelle Paris, naguère si hostile à Dupleix, le regardait avec une soudaine faveur.

Celte popularité que Dupleix paraissait avoir reconquise n'était malheureusement qu'un engouement passager et ne devait pas durer. Les illusions qu'il pouvait avoir conservées allaient bientôt s'évanouir. Un navire était arrivé à Lorient; il apportait le traité conclu par Godeheu avec les Anglais. Les Français renonçaient à toute intervention dans le Carnatic, et abandonnaient le Deccan, à l'exception de quelques comptoirs. La tentation de la paix fut si irrésistible

que ministres et directeurs acceptèrent ce traité; peu leur importait l'Inde. Dès lors le remplacement de Dupleix l'ut regardé comme un événement heureux, el on ne le regarda plus que comme un serviteur gênant et inutile dont il fallait se débarrasser. Dupleix présenta ses réclamations; sa dette ne pouvait être contestée. Cependant les directeurs refusèrent de la reconnaître sous prétexte qu'elle n'avait pas été visée par le Conseil de Pondichéry. et cette omission était due au refus formel de Codeheu, C'était le comble de l'infamie. Justice avait été promise à Dupleix, et la commission chargée d'examiner l'affaire ne fut nommée qu'au mois de juillet 1757 ! Le malheur ne cessa de s'acharner sur Dupleix. Sa compagne, celle qui pendant de longues années avait partagé ses bons et mauvais jours, lui fut bientôt enlevée par la mort. La frêle constitution de sa nature orientale succomba sous les rigueurs du climat d'Europe, el sous le poids des souffrances morales dont elle avait pris sa part, avec la même ardeur de dévouement qu'elle avait mise au service des succès et de la gloire de son mari. Rien ne lui coûtait: elle étail infatigable et faisait démarches sur démarches pour lui faire rendre justice. Elle l'assista dans sa détresse, partagea son sort sans murmurer et elle n'avail qu'une douleur, c'était de le voir méconnu. Elle espérait ({ue M. de Moras qui lui avait fait les plus belles promesses et étail de

L'IXIJE FRANÇAIS!-:. 4^9

venu contrôleur-général, se laisserait loucher, et au mois, de septembre i7')G, elle s'adressait à lui et lui écrivait une lettre où elle le conjurait 'ravoir ])il.ié (l'rllc cl île son mari. Cette supplique étant demeurée sans réponse, Mme Dupleix, qui sentait sa dernière heure approcher, s'adressa de nouveau au contrôleur-général, et le 3 no- \embre 1756, elle lui écrivait encore pour lui rappeler ses promesses et lui demander justice, ('/était le dernier cri d'une mourante, et quelques jours après, Mme Dupleix rendait le dernier soupir (novembre 1750). La vie avait commencé pour elle sous les plus heureux auspices. Dans l'Inde, elle avait marché de pair avec les princes de l'Asie, et elle finissait ses jours dans le dénûment le plus complet. Sa mort passa inaperçue. Triste époque. C'était le règne de Mme d(^ Pompadour et il n'y avait pas à la cour de Louis XV une place pour la marquise de Dupleix.

De Bussy était du nombre de ceux, qui dans rinde, avaient prêté de l'argent à Dupleix. Avant le rappel de ce dernier, de Bussy avait chargé son frère d'acheter à Paris une maison que sa piété filiale destinait à sa vieille mère. L'acquisition faite, le. frère, pressé de payer, s'adressa à Dupleix, et au mois de septembre 1756, il le prévenait qu'il allait bientôt lui signifier un commandement. Ce fut le signal des poursuites de la part des autres créanciers. Dupleix se vit bien-

k'jù CHAPITRE XII.

lot t'crasé de dii'ficuUés. L'amitié qui le liait à de Bussy, subit une profonde atteinte; et les projets d'union entre son ancien lieutenant et sa belle fille Jeanne Vincent furent définitivement abandonnés. Celte dernière, du reste, survécul peu à sa mère et mourut au mois d'août i7')7. A la fin de 1758, Dupleix se remaria, il épousa Mlle de Chasteney, une amie de sa belle-fille, personne de bonne naissance, mais sans fortune. Il fut bientôt harcelé par ses créanciers, qui ne lui laissèrent pas un instant de repos, il vivait de l'argent réalisé par la vente dune terre de Normandie, qu'il avait aciietée à l'époque de son élévation au marquisat. Ses ressources ne tardèrent pas à s'épuiser: ses ennemis l'accusaient néanmoins de dépenses extravagantes, et allèrent jusqu'à dire qu'il simulait la pauvreté pour se rendre favorable l'opinion publique. Dans une lettre adressée à un ami, Dupleix répondit à cette lâche accusation, et montrait dans quelle triste situation il se trouvait. Il était toujours occupé de ses réclamations, et à peine la commission, ciiargée d'examiner ses comptes, était-elle nommée, que le !2!2 juillet 17r)7, il lui présentait une requête dans laquelle il concluait contre la Compagnie au paiement de la. somme de 7. '2'2'2.UOO livres. En janvier 1758, la commission répondait en donnant une fin de non recevoir. Elle disait que le compte qui lui était présenté, n'était pas dans la forme usitée, et que le <Iroit

LIMJE FRANijAIsr:, 451

avait élé supprimé par un vice de procédure. Le 1.') fnars 17ô<S, Dupleix répondail par un longmémoire où il faisait ressortir la mauvaise loi de ses adversaires. Il accompagnait ce mémoire d une requête relative à la nature des avances dont le solde de son compte était composé.

Cette requête resta six mois sans réponse. Le contrôleur-général venait de pi-endre la résolution d'examiner cette affaire par lui-même, lorsqu'un arrêt du roi du 10 décembre 1758 évotjua ralï'aire, pour être jugée en conseil des dépêches, et en môme temps, on communiquait à Dupleix un mémoire de la Compagnie, qui n'était que la répétilîoo des fins de non-rccevoir. Dupleix répondit en 1759, en laisanl paraître un mémoire auquel il joignait les pièces justiticati\ es. Toutes les accusations portées contre lui étaient déduites à néant. Malheureusemenl tous ses etlorls étaient inutiles. Il y avait un parti pris. La cour et les directeurs refusaient de lui rendre justice, et l'opinion publique ne voulait voir en lui qu'un esprit aventureux, qui avait amené la ruine de nos colonies. Pas un écrivain, pas un personnage influent n'osa ou ne voulut j)rendie sa défense. Voltaire joignit lâchement ses attaques à celles de la foule. Pour lui, Dupleix est un aventurier, qui n'a jamais recherché que la fortune et rendu le nom franfjais odieux dans l'Inde, tandis que Godehcu est un négociateur sage et pacifique. Il était impossible de pousser plus Juin la calomnie.

Dupleix lutta jusqu'au bout. Il lut bientôt abandonné et arriva tellement à être dénué de ressources, qu'il dut solliciter la protection du roi contre la contrainte par corps et obtenir des arrêts de surséance contre ses créanciers, pour n'être pas traîné en prison. « Mes créanciers, disait-il, m'écrasent dans l'Inde. Je meurs de faim au milieu d'une fortune considérable, acquise par un patrimoine, augmentée par trente-quatre ans de services les plus brillants, fortune que j'ai sacrifiée avec la plus grande générosité pour faire des acquisitions immenses à la Compagnie, qui peuvent, si l'on sait suivre mes idées et continuer ce que j'avais commencé, mettre dans l'Inde la Compagnie en état de subsister par elle-même. » Rien ne pouvait désarmer l'opinion publique. On avait oublié tout ce que Dupleix avait fait pour son pays, et l'on ne cessait de s'acharner à le poursuivre. Son caractère énergique ne lui permettait pas de s'avouer vaincu. En 1763, la Com. pagnie des Indes faisait paraître un mémoire contre lui ; il répondit, et dans cette nouvelle protestation, il démontrait son innocence et l'injustice de ses spoliateurs. A la même époque, le chevalier Law, qui avait capitulé à Seringham, publiait sa plainte contre Dupleix, avec le récit de l'expédition de Tritchinàpaly. Le capitaine Maissin, de son côté, faisait distribuer dans Paris un mémoire des plus injustes, et Godeheu, qui était de retour en Europe, écrivait une lettre qui n'était

L'INDE FUANOAISK. 45H

qu'un odieux libelle. Dupieix ne pouvait laisser passer l'attaque de son ancien protégé, et dans une réplique, il dévoila l'indignité de sa conduite, et le nétrit d'une manière irrévocalde.

Cette lutte stérile épuisa son énergie; il voyait l'isolement se l'aire autour de lui. Bientôt, aux soulîrances morales s'ajoutèrent les souffrances physiques. L'ancien gouverneur de l'Inde Française, qui avait régné sur trente-cinq millions <rhommes, tomba dans la misère, et son dénùment était tel qu'à la fin, il n'obtenait plus que de la charité les choses les plus nécessaires à l'existence. Il recevait les aumônes de la paroisse Saint-Roch. Trois mois avantsamort, il avait chez lui des garnisaires,raule de ne pouvoir payer l'impôt de la capitation, on le menaçait de faire vendre son mobilier, et l'ordre lui avait été signifié d'avoir à vider la maison qu'il occupait. Malgré tout, Dupieix, qui avait foi dans la justice de sa cause, espérait encore, et quoique affaibli par la maladie, il consacra ses derniers moments à rédiger un mémoire de défense. L'on pouvait y lire ces phrases émouvantes : « J'ai sacrifié ma jeunesse, ma fortune, ma vie à combler de richesses ma nation en Asie. De malheureux amis et de trop faibles parents consacrèrent tous leurs biens à faire réussir mes projets; ils sont maintenant dans la misère. .. . Je me soumets à toutes les formes judiciaires, je demande comme le dernier des créanciers, ce qui m'est dû. . . . Mes services

kbk CHAPITRE XII.

sont traités de fables, ma demaiifle est ridicule, je suis traité comme le plus vil des hommes. ... .Je suis dans la plus déplorable indigence. Le peu de biens qui me reste est saisi. J'ai été obligé d'obtenir des arrêts de surséance pour n'être pas traîné en prison. » La main qui écrivait ces lignes devait être bientôt glacée par la mort; quelques jours après, en efTet, le II novembre 1765, Dupleix rendait le dernier soupir, dans une maison de la rue Neuve des Capucines, située sur l'emplacement occupé, il y a quelques années, par le ministère des Affaires étrangères, non loin du palais, qui était la résidence officielle de la Compagnie des Indes. Dès que sa mort fut connue, sa pauvre demeure fut envahie par un essaim de créanciers, plus pressés les uns que les autres de se saisir du mobilier pour garantir leurs créances.

Telle fui la fin de Dupleix. L'homme qui avait gouverné l'Inde française, dominé sur le Carnatic et le Deccan, élevé un soubab sur le trône, et donné des lois à trente-cinq millions d'hommes, mourait dans un élat complet d'indigence. Pendant toute sa vie, il navaiteu qu'un but, la grandeur de son pays, assurer en Asie la prépondérance de la France, et en faire la première puissance coloniale, et pour cela, il n'avait reculé devant aucun sacrifice. C'était un grand administrateur, un profond diplomate et un colonisateur de premier ordre. 11 possédait la science du gouvernement à un haut deijré, et la nature l'avait

(l()U(^ des plus brillantes qualités. Son rncrgio et sa persévérance étaient à lahri de tous les coups de la fortune cl rien ne |)Ouvait l'abatlrcSi nous l'admirons comme homme polilicpie, il n'en n'est pas moins digne d'éloges, lorsqu'on l'étudié dans sa vie intime. Il était désintéressé, atTectucux, généreux et sympathique à tous ceux qui l'entouraient. Dupleix était né trop tard ou trop tôt : il lui eût fallu vivre au dix-septième siècle, à une époque d'organisation glorieuse, au temps ou régnait LouisXIVet où Colbert était ministre, où bien un demi-siècle plus tard, dans la période de la lutte suprême, lorsque Bonaparte débarquait en Egypte et se préparaità porter un coup terribleà l'Angleterre. Il eût alors enfanté des prodiges dans l'Inde. Malheureusement, Dupleix vivait sous Louis XV, à une épocfue de démoralisation, où la génération qui existait était incapable de le comprendre. Il espérait que le pays cesserai! d'être aveugle, et finirait par partager ses conceptions grandioses. Là, il se trompa et ce fut son erreur. Ses projets excitèrent l'envie et furent traités de chimères. « Il était coupable du crime de génie. » Aujourd'hui la vérité a été reconnue, le nom de Dupleix est devenu synonyme du patriotisme le |)luspnr et le plus ardent, et ne doit plus êlre prononcé qu'avec respect et émotion.

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