INTRODUCTION
Lorsque le premier bruit de l'insurrection de l'Inde parvint en Europe , l'étonnement général allait jusqu'à l'incrédulité. L'habitude de juger la position de la Grande-Bretagne dans ses vastes colonies indiennes comme la plus incontestée et la plus belle du monde , surtout depuis le bill d'émancipation du 26 juillet 1834 1 imposait une retenue naturelle au jugement public, auquel cet immense revers venait se manifester.
Comment ne pas croire en effet à la puissance définitive de l'Angleterre en jetant les yeux sur les conquêtes , rendues si faciles par notre éloignement , des Clive , des Warren-Hastings, des Wellesley? Comment ne pas croire à la durée d'un empire qui a pris possession au galop du Bahara , de TOrissa dans le Bengale , de l'empire de Mysore , — qui a vaincu les belliqueux Mahrattes , soumis les fiers Rajpouts et les fougueux Afghans et imposé des barrières à ce vaillant peuple de la Birmanie que nous appelons les Français de l'Orient? Comment ne pas croire à l'éternité de cet empire où le pouvoir absolu de la Grande-Bretagne règne du cap Comorin à la Sutlege, des bouches de l'Indus à celles du Gange, sur près de deux cent millions d'hommes ! Oui , les cent bouches de la re-
1 L'acte d'émancipation , qui n'a rien émancipé par le fait, adopté le 26 juillet 1834 par la chambre des communes, le 16 août suivant par la chambre des lords, a reçu la sanction royale le 28 du même mois d'août.
nommée avaient appris à nous convaincre non-seulement de la prospérité fabuleuse de la Grande-Bretagne, mais encore de l'inviolabilité de sa conquête....
Cependant un second arrivage de l'Orient dessille tous les yeux. L'insurrection de Tlnde n'est point un accident, un revers local facile à réparer : c'est une révolution nationale-, c'est une catastrophe pour l'Angleterre; c'est, par les conséquences qu'il peut avoir , le plus grand fait politique de notre siècle, comme l'événement le plus fécond en changements heureux pour l'univers entier
Mais des massacres , qui font horreur et qui jettent la douleur la plus profonde dans toutes les âmes , signalent la résurrection farouche de ce peuple brisant ses fers.... Nous regrettons autant que qui que ce soit, nous condamnons avec la morale universelle, ces excès sanglants, ces orgies, s'il est permis de le dire, de colère et de vengeance qui serrent douloureusement tous les cœurs
Mais la puissance insultée n'a-t-elle point de remords? Depuis un siècle bientôt, ne traîne-t-elle pas à son char, comme le plus vil troupeau, la race qu'elle a vaincue?... Lui a-t-elle épargné le cruel exemple des tortures et du sang? A-t-elle été juste envers les les peuples soumis? Ne les a-t-elle pas , au contraire, méprisés dans leur dignité d'homme, insultés dans leurs croyances religieuses, arrêtés dans leurs véritables progrès, dépouillés dans leur fortune, épuisés et réduits à une condition que l'esclavage même ne suppose pas?.... — Au point de vue moral, tout ce qu'il y a de plus élevé dans la région gouvernementale du Royaume-Uni ne disait-il pas, il y a quelques jours, « que Delhi devrait être traité comme Sodome et « Gomorrhe, qu'on ne devait pas y laisser pierre sur « pierre, sans qu'on pût reconnaître où cette capitale du « Mogol avait existé *. »
Un peu avant lui un des organes les plus accrédités 2
1 Le Times, organe spécial de la féodalité anglaise, féodalité dont le tombeau s'est ouvert le 10 mai 1857.
2 Le Moming-Post, journal de la politique excentrique et profondément révolutionnaire de lord Palmerston, — 2 septembre.
de la politique du jour ne tenait-il pas le déplorable langage que voici : « Le premier devoir des vainqueurs de- « vra être de n'épargner aucun individu les armes à la « main. On devrait les organiser par bandes d'après le « principe de la discipline militaire, et les faire travail- « 1er toute leur exécrable vie, enchaînés les uns aux au- « très, au profit d'un peuple contre lequel ils se sont « traîtreusement révoltés ! »
Je n'achève pas la citation de ces horribles pensées qui soulèvent le cœur d'indignation et de dégoût....
Les maîtres valent-ils donc mieux, ici, que les esclaves? et ne sent-on pas, en présence d'un pareil langage, qui traduit une grande partie du passé en indiquant l'avenir, que l'insurrection de l'Inde a été l'événement le plus grand, comme le plus naturel? Une partie de ses excès n'a été que trop malheureusement expliquée par l'excès de l'oppression. Et puis, est-ce donc un crime, une trahison de la part d'un peuple, de secouer le joug le plus écrasant, le plus humiliant qu'on puisse supposer ? De quel droit l'Angleterre règne-t-elle dans l'Inde? par la force. Eh bien! la force la chasse à son tour ; et, cette fois, cette force est un droit qui succède à la violation de tous les droits.
Sous un autre rapport et sans le juger aussi exactement que l'Europe, l'Inde, en anéantissant chez elle la puissance anglaise, a détruit pour le monde entier une oppression non moins redoutable.
Maintenant, que quelques hommes égarés par des sentiments politiques anti-français, — aveuglés par une anglomanie sortie des révolutions qui les ont élevés et qu'ils avaient préparées pour l'abaissement continu de la France, versent des pleurs sur les malheurs de l'Angleterre, je le comprends jusqu'à un certain point. Mais que leurs regrets aillent jusqu'à repousser ce qu'ils appellent la barbarie triomphante, et, partant, l'oppression détruite ; — que leur inintelligence des intérêts de la France les porte à désirer de leurs vœux les plus ardents la continuation de la prospérité de l'Angleterre et par conséquent du joug que nous subissons, c'est ce qu'en
bon Français je ne comprends plus J'ai connu ces
hommes sous la Régence ; ils étaient les secrétaires du cardinal Dubois ! . . . Je ne suis point étonné des éloges que donnent à ces Anglais de l'intérieur, suivant la juste expression d'un de nos publicistes modernes 1 , les feuilles britanniques. Mais, pour mon compte, je le dis hautement, je regarderais de tels éloges comme une flétrissure...
En face du juste châtiment que reçoit l'Angleterre, je ne ressens qu'un sentiment, que je traduis ainsi : Tant pis pour l'Angleterre ! Tant mieux pour le monde entier !
Et à tous les Anglais de l'intérieur, fort heureusement peu nombreux parmi nous, je dirai : Séchez vos larmes ! Pensez un peu plus à la France ! Proclamez le droit et la justice pour tous ! Saluez le droit commun qui s'avance! — Place, messieurs, à la vraie liberté et à la fédération des peuples, qui en est l'invincible soutien !
Arles-sur-Rhône, 15 septembre 1857.