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L'INDE

Quand l'Angleterre descend, la France monte et, avec elle, les libertés du monde.

INSURRECTION DE L'iNDE. — SON CARACTERE. — SES CAUSES.

Il y a trois moisi a peine qu'une nouvelle, venue de l'Orient, apprenait à l'Europe étonnée que la plus grave des insurrections avait éclaté dans l'Inde.

L'intérêt britannique pouvait, dans les premiers jours, chercher a donner le change sur le caractère des événements accomplis dans son empire indien, pour en amoindrir l'effet aux yeux de l'Europe et présenter comme une mutinerie militaire le mouvement opéré par la race hindoue; mais il n'estplus permis de s'y méprendre. L'insurrection est nationale ! c'est une révolution : c'est un peuple humilié qui se réveille ; c'est le plus écrasant des jougs qu'on secoue ; c'est la tyrannie la plus immorale et la plus honteuse, qu'on veut renverser ; c'est un peuple qui revendique son autonomie, son indépendance et sa liberté ! Qui oserait y trouver à redire ?. . .

De 1800 a 1848, l'Angleterre a provoqué bien des luttes au

1 C'est le 10 mai 1857 que l'insurrection a éclaté, et c'est vers la fin de juin que la nouvelle en est parvenue en France.

sein de l'Inde. L'agression de l'Afghanistan et du Sinde , la double guerre du Pundjab lui ont fait verser des torrents de sang pour asseoir , au milieu des plus effroyables exactions, son régime subsidiaire ou de protection. Dans ces campagnes, l'initiative lui appartenait. Tout tremblait devant le fer et le feu de ses légions européennes soutenues par l'aveugle dévouement du cypaic. Nous ne parlons pas encore des horreurs qui ont accompagné sa conquête et qui trouveront bientôt leur place dans ce rapide exposé. Bornons-nous, pour le moment, k rappeler que les fils de l'Inde, trop longtemps k genoux devant leurs bourreaux, ont appris, dans l'exercice des armes et dans l'usage forcé qu'ils en ont fait trop souvent contre leurs propr es frères, de même que dans la discipline k laquelle la tyrann ie anglaise les a façonnés, à combattre leurs exécrables maîtres et à les châtier d'une manière qui, nous l'espérons, épouvantera pour toujours ceux qui seraient tentés de les asservir a un joug nouveau.

Nous le savons : la barbarie se rencontre k l'origine des civilisations comme k leur fin. Lorsqu'une idée politique et religieuse a parcouru son cycle, en épuisant l'activité intellectuelle et l'énergie morale d'une nation , il arrive que cet état de décrépitude relative ouvre des voies faciles k une conquête étrangère. Le druidisme et l'antagonisme des républiques gauloises ont fait la fortune de César; l'épuisement du paganisme joint aux saturnales de l'empire ont achevé, le christianisme aidant, la ruine du colosse romain.

Souvent la conquête n'est qu'une barbarie active se substituant à une autre barbarie, chronique et glacée, fruit de l'épuisement, comme on l'a vu, il y a quatre siècles, dans le développement de l'Islamisme, sur les débris du Bas-Empire. La superposition d'une couche barbare k l'état d'éruption, sur une civilisation dont le cœur ne bat plus parce que ses veines sont desséchées , produit un révulsif aussi inattendu que puissant : c'est ce qu'on a vu chez tous les peuples subjugués mais non soumis.

Telle est l'Inde.

La barbarie civilisée de l'Anglais a retourné le cadavre de l'Hindou. Ellel'asecoué, irrité, saigné a tous les pores et créé en lui une irritation qui n'était pas la vie, mais qui en était le précurseur. L'Anglais a été, pour l'enfant dégradé de l'Inde, le moxa qui brûle la fibre inerte pour ranimer ce qui reste encore dévie dans les membres apauvris. L'Anglais a ricané la douleur.... Mais le squelette en d'hurna1 s'est levé ; .et ses premiers coups, portés d'une main hardie, ont eu la rapidité de l'éclair, et sont venus, comme la foudre, frapper au cœur ses cruels ennemis, aux tressaillements de l'univers.

L'Inde est debout !

Que les Anglais de l'intérieur se donnent, maintenant, le faible plaisir de dire que la race hindoue est vieille, décrépite, à la merci de- toutes les invasions et de tous les despotismes ; nous le leur pardonnerons. Un avenir prochain aura raison de ce solde d'injures. Pour nous, que Delhi résiste ou soit pris, que sur d'autres points les Indiens soient repoussés ou battus, le sang qui a coulé, celui plus abondant, chose regrettable a dire, qui doit couler encore d'après tous les pronostics, nous garantit la régénération de ce peuple trop longtemps méprisé. Le sabre de tous les arrogants Wellingtons d'outre-Manche n'y suffira pas; et l'orgueilleuse Chambre des Lords, nous l'espérons, n'aura pas le temps de vérifier si les griefs articulés par d'Israëli sont ou non légitimes : car, d'ici à peu de mois, vingt Waterloo auront achevé de broyer les débris insolents de ce peuple tyrannique, cordialement détesté du monde entier.

1 D'hurna peut avoir besoin d'explication pour quelques lecteurs. — Lorsque des populations avaient à réclamer contre quelqu'injustice commise par un agent delà Compagnie des Indes, elles se rendaient en masse aux pieds des murs de la cité habitée par le Gouvernement ou son représentant ; et là, ces malheureux attendaient, dans le jeûne le plus absolu et l'immobilité, le rappel de la mesure dont ils avaient à se plaindre; c'est ce qu'on appelait se mettre en d'hurna. — Rarement l'autorité britannique leur accordait satisfaction; il en résultait une mort certaine pour ces malheureuses populations méprisées. Un auteur contemporain, M. de Lanoye. cite une d'hurna qui, il y a peu d'années, a laissé plus de 30,000 cadavres sur son champ de pleurs ! ! ! Voilà l'Anglais !

Demandons-nous, en effet, quels sont les peuples qui lui sont sympathiquement unis ? Sans sortir du Royaume-Uni, nous rencontrons l'Irlande catholique, que l'Angleterre protestante traite en véritable ennemie, — qu'elle laisse mourir de faim, — qu'elle oblige à l'expatriation par quinze cent mille individus dans moins de cinq ans1, — qu'elle n'admet pas a l'égalité politique malgré les prodigieux efforts d'O'Connel, — qu'elle voudrait, en un mot, voir s'engloutir au milieu de l'Océan... — Sera-ce la Prusse? nous avons encore présentes à la mémoire toutes les insultes dont elle a abreuvé son souverain pendant la guerre de Grimée. — Sera-ce l'Autriche? M. de Fiquelmont2 a dit à l'Angleterre ce que l'Autriche pensait de Palmerston et de ses moyens révolutionnaires. Il est vrai qu'en ce moment, au sujet des provinces moldo-valaques , l'Angleterre et l'Autriche marchent d'accord; mais ce n'est qu'un accident. Personne n'a oublié les insolences de la presse et du gouvernement anglais, contre l'empereur d'Autriche pendant la guerre d'Orient. Elles recommenceront à la première occasion, qui ne peut tarder de s'offrir. — Sera-ce le Piémont? Hier, l'Angleterre le pressait sur son cœur. Aujourd'hui, l'Angleterre caresse l'Autriche; aussi le Piémont l'honore-t-il de son plus profond mépris. — Seront-ce les États Romains , Naples ou l'Espagne ? — Qui ne se souvient des tentatives sacrilèges faites contre Sa Sainteté et des menaces aussi injustes que lâches faites au roi des Deux- Siciles, qui a courageusement résisté et bravé son intervention aussi étrange que liberticide? — Quant à l'Espagne, elle a, contre l'Angleterre, les mêmes griefs que nous ; elle sait que c'est le Gouvernement anglais qui est la cause de la perte de ses principales colonies ; elle sait que la révolution qui la dévore depuis 25 ans est son fait, et qu'elle, Angleterre, jouit de l'épuisement où elle a placé une nation valeureuse qui,

1 V. M. Lavergne, Essai sur V économie rurale en Angleterre, 1855; Guillaumin et C1*, Paris.

2 V. M. Fiquelmont, Palmerston, V Angleterre et le Continent, 1852; Amyot, Paris. L'auteur y dit, avec raison, que Palmerston sera la cause <âe la rufae de l'Angleterre... — Que les destins s'accomplissent !

depuis Louis XIV, est notre première alliée.... — Sera-ce la Russie? À moins de se déshonorer à jamais dans l'esprit des peuples, la Russie, entre beaucoup d'autres choses, ne peut pas pardonner la publicité, plus qu'infâme, de la correspondance perfide de lord Seymour, ambassadeur de Russie, sous Nicolasle-Grand !

Non! il n'y a pas, en Europe, un peuple qui, la main sur la conscience, ait le courage de dire : «l'Angleterre est juste, son alliance est loyale, elle est fondée sur des intérêts réciproques ; —

la dignité et l'honneur président a tous ses rapports » Toutes

les alliances de l'Angleterre, mobiles comme les nuages que chassent les tempêtes, n'ont rien de ce qui ressemble, en général, aux alliances continentales ; elles se font, se défont, se refont à chaque moment, suivant l'intérêt égoïste le plus absolu comme le plus insultant; et cette Pénélope impudique ne prend pas même la peine de voiler son dévergondage1. L'Angleterre ne recherche pas les alliances; elle les exige; et si l'on lui refuse, qu'on soit grand ou petit, elle intrigue, elle menace, elle bouleverse jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à ses déplorables fins. Ne possède-t-elle pas des forces maritimes assez menaçantes? N'a-t-elle pas constamment, chez elle, des ateliers incandescents de révolution dont elle jette, à volonté, les produits incendiaires sur l'Europe entière? N'est-ce pas de son sein que sortent ces misérables qui, naguère, voulaient mettre en coupes réglées la tête des principaux souverains du continent?... Horreur, trois fois horreur!!! - Et si nous sortons des États de l'Europe, nous trouvons des choses bien pires ; mais la brièveté de notre cadre nous empêche de nous y arrêter.

Malgré les causes les plus légitimes d'indignation contre la politique de la Grande-Bretagne, nous n'allons pas jusqu'à nous

1 V. le discours prononcé, en août dernier, par Palmerston, en réponse aux reproches qui lui étaient faits de ne pas avoir transporté dans l'Inde^ avec les navires de guerre les plus rapides, les troupes qui y étaient destinées. Palmerston ne s'est pas gêné pour dire que ces navires étaient réservés pour le cas d'une lutte maritime ! ... Avec qui?... Chacun répondra : Quelle alliance ! . . .

réjouir du sang versé dans l'Inde. Nous regrettons, autant que qui ce soit, les excès de tous genres et les atrocités inouïes qui se commettent dans les deux camps. L'exagération intéressée que leur donnent les feuilles anglaises ne diminue pas, k cet égard, nos regrets les plus profonds. Mais nous sommes dans la triste nécessité, au point de vue de la justice, de la morale et de la dignité humaine, de donner raison entière à l'insurrection, et de désirer, avec tout ce qui porte un cœur français, son succès sur la tyrannie étrangère.

Nous venons de prononcer un mot qui est dans toutes les bouches, comme dans toutes les convictions. Ce n'est ni l'intérêt, ni la passion qui le soufflent au visage des oppresseurs et des écumeurs de l'Inde, mais l'épouvantable vérité sortie de la bouche des notabilités anglaises elles-mêmes. Écoutons-les :

C'est l'amiral Napierqui, le 30 mai 1850, écrit à un employé supérieur de la Compagnie ce qui suit : « .... Non! non! je ne « vous concéderai pas que nous sommes forts, justes, ou « régulièrement constitués, ou que nous ne prenons au peuple « que ce que la loi nous autorise à lui prendre, ou que nous « payons tous les mois. Nous nous payons nous-mêmes, oui, « mais non pas les autres. » L'amiral en cite un déplorable

exemple, et il continue : « Vous vivez dans un cercle en-

« chanté a Calcutta ; vous ne connaissez le gouvernement indien « qu'en théorie, absolument comme si vous étiez le Gouverneur « général. Les atrocités qui se commettent ici sont impossibles « a décrire !! Vous ne pouvez pas savoir cela dans votre biblio- « thèque de Calcutta ; mais moi qui traverse tous les districts « du pays, tantôt à pied, tantôt à cheval, j'ai vu depuis des anci nées les choses les plus indignes. J'ai placé Sinde sur un « bon pied; mais, quand j'ai quitté le pays, le gouvernement « de Bombay y a introduit toute espèce d'iniquités, en dépit du <c commissaire civil, l'excellent M. Pringle, qui m'a succédé. Où « j'avais laissé le contentement, on a mis le mécontentement ; « et on a été obligé, pour le faire disparaître, d'employer la « force militaire. Je ne puis donc pas m'associer aux louanges

« que vous décernez au gouvernement indien ; bien au con- « traire.

« 11 n'est pas un régiment dont la marche ne soit une série « d'horribles oppressions, et cela non par le fait de l'indiscipline « des soldats, mais par le fait du système du gouvernement. « Si vous saviez ce que c'est que ce Gouvernement dont vous « faites un éloge si inconsidéré, sans le connaître, et parce que « vous ne le connaissez pas ! Je vous dirai un jour l'histoire a réelle de ce gouvernement, et des atrocités auxquelles les « indigènes sont soumis....

« .... Nous arrachons de force l'Hindou à la charrue, lui et « ses bœufs, et nous l'obligeons à faire des marches de plusieurs « milliers de milles pour transporter les bagages du régiment. « Il perd sa récolte, ses terres restent en friches, sa famille périt, « ses bœufs, surmenés par nos soldats, tombent en route; et il ne « reçoit pas une obole pour cela H Son ch^ariot brisé est aban- « donné sur la route, et on lui en fait traîner un autre dont le « maître a pris la fuite de désespoir!! Et, après six ou huit « mois, — j'en sais pour qui ce supplice a duré des années, — « on le renvoie ruiné à sa demeure où il vivait si heureux et si « tranquille avant notre passage. Il peut y trouver sa femme et « ses enfants en vie ; mais, si la femme est jolie, il apprendra que « le magistrat européen l'a prise pour lui ! ! ! »

Ce sinistre langage échappé, il y a sept ans, à une âme profondément honnête, ne dit-il pas tout, et ne présageait-il pas les lugubres événements de 1857? Si l'illustre amiral en parlant des choses les plus indignes..., des iniquités de toute espèce..., d'horribles oppressions. . ., d'atrocités impossibles à décrire, ne donne pas encore l'histoire réelle du système abominable suivi par le gouvernement de l'Inde, ne nous met-il pas suffisamment sur la voie des iniquités qui devaient aboutir à la plus épouvantable des catastrophes du xixe siècle ? Quand on sème des orages, on recueille des tempêtes ! Les crimes de Clive et de ses successeurs ne pouvaient s'effacer que dans le sang.

Après les sombres pressentiments dont l'expression vient de passer sous les yeux, on rencontre des affirmations parlemen-

taires moins énergiques dans la forme, mais signalant au fond, les mêmes excès. — C'est M. d'Israëli qui demande une enquête en signalant les cartouches graissées, qui ne sont que ridicules, — les vices de l'organisation militaire, qui sont plus sérieux, — les privilèges exorbitants et les vices profonds du gouvernement de l'Inde : ce qui correspond exactement, quoique sous des formes plus ménagées, aux oppressions, aux atrocités inouïes, aux extorsions, au pillage, aux mutilations opérées pour exercer sur la race vaincue les plus épouvantables exactions et les concussions les plus cyniques.

Nous venons de prendre les Anglais pour juges dans leur propre cause. Qu'ils nous permettent de rappeler l'opinion d'un européen qui est loin de leur être hostile, et qui habite Madras depuis plusieurs années. M. J***, dans une correspondance publiée dans le Nord, journal de Bruxelles, écrit sous la date du 10 juillet 1 : « Gomme c'est l'armée qui, la première, a « donné l'exemple de la révolte, c'est surtout sur son organi- « sation que les yeux se sont jetés; et tous les organes de la « presse se sont résumés avoir le mal:

« 1° Dans l'ancienneté admise comme seul moyen d'avan- « cernent;

« 2° Dans le peu de talent et de goût militaire des officiers « de l'armée de l'Inde;

« 3° Dans le manque absolu de sympathie entre eux et leurs « soldats ;

« 4° Dans la mauvaise organisation de l'administration mili- « taire, placée sous le contrôle du service civil. »

Il n'y a de sérieux que le dernier grief qui fait éclore le mal du service civil, qui n'est pas autre chose que ce que l'amiral Napier appelle le Gouvernement de l'Inde, qu'il flétrit, comme on l'a vu, dans les termes les plus brûlants. Ce service civil, qui domine l'organisation militaire, dont il n'a ni les traditions d'honneur, ni les sentiments de dignité, est une bourse anglaise plutôt qu'un Gouvernement; c'est moins qu'une bourse, c'est

1 V. cette lettre aux Documents, dans son entier.

une boutique où tout ce qui regarde l'Inde est objet de trafic. On y cote les produits de l'Inde d'après les données du plus vil mercantilisme, et de la spéculation la plus dégradante et la plus honteuse. On ne dit pas : les canaux que nous avons creusés, les routes que nous avons construites, les enseignements que nous avons donnés, les industries que nous avons encouragées, etc., etc., doivent produire tel ou tel résultat avantageux. On ne dit pas cela, parce que rien de pareil ne peut servir de point de départ à une appréciation pareille; mais l'on dit : la caisse de la Vieille Dame de Londres 1 a besoin de tant pour distribuer ses dividendes, et c'est alors que les extorsions, les exactions, les concussions prennent leur cours légal, et que l'armée prête sa force brutale a toutes les cruautés les plus inouïes. L'armée est subalternisée, déshonorée par ces marchands de coton qui l'abaissent au niveau flétrissant d'exécutrice de leurs hautes œuvres. Quels chefs et quelle armée !

M. J*** insiste et se pose la question suivante : « D'où pro- « vient encore la révolution de l'Inde? Est-elle due aux car- « touches graissées et au seul mécontentement des cypaies? « Non, elle provient :

« 1° De la politique d'annexion suivie depuis plusieurs an- « nées par le représentant de la Compagnie ;

« %° Du traitement injuste exercé a l'égard des femmes et « des héritiers des têtes couronnées dépossédées;

« 3° Du manquement a sa parole de la part du Gouverne- « ment, à l'égard de son armée, à deux reprises différentes;

« 4° De l'abaissement des Européens en faveur de quelques « classes privilégiées de natifs et de Musulmans, que le Gou- « vernement voulait flatter pour en obtenir des prêts ;

« 5° De la tendance d'absorption à l'égard des fortunes des « radjhas et des nabahs millionnaires ;

« 6° D'une fausse application de ce que le Gouvernement se « complaît à appeler philanthropie ;

1 C'est le nom donné, en Angleterre, à la Compagnie des Indes.

« 7° Enfin de la licence de la presse native » Tous ces griefs, sauf le sixième, sont fondés, et l'auteur les développe intelligemment dans leurs causes. Nous lui pardonnons ses affections trop britanniques; nous n'aimons que la vérité.

Mais ces causes graves sont loin d'être les seules. Elles laissent a l'écart ce qu'il y a de plus irritant, de plus révoltant et de plus coupable • elles jettent un voile sur les effroyables mystères courageusement indiqués par l'amiral Napier, dont les réticences, commandées par sa position officielle, n'élèvent pas moins sa pensée à la hauteur des vérités historiques les plus péremptoires et les plus énergiquement accusatrices.

On le voit : si nous accusons, c'est sans passion aucune, c'est à des Anglais de nation ou d'affection que nous nous adressons ; et l'on vient d'entendre ce qu'ils répondent.

Nous allons interpeller ces hommes qui, pour être admirateurs de l'Angleterre, n'en doivent pas moins être estimés lorsqu'ils pensent et écrivent de bonne foi. Nous voulons parler de l'auteur de Y Inde contemporaine, que nous avons déjà cité. Si tous ses aperçus ne sont pas marqués au coin de la vérité, sa critique est toujours élevée ; et la force des choses le porte à blâmer, ainsi qu'on va le voir, sur les points les plus graves, la politique et l'administration du Gouvernement de l'Inde, avec la plus saisissante vérité.

M. Ferdinand de Lanoye2, après avoir rappelé le règne de l'illustre héritier du sceptre de Timur, Akbar-le-Grand, signale ses plans d'organisation intérieure et dit : « Le bien des peuples « de l'Inde, l'apaisement des haines et l'oubli des griefs nés de « leurs divisions en catégories de vainqueurs et de vaincus, « l'extinction de leurs préjugés hostiles, l'identification de leurs

« intérêts et la fusion de leurs croyances, tel était son but

« On le vit rechercher l'alliance des grandes familles hin- « doues , appelées rajhas et brahmanes, dans ses conseils,

1 V. note n° 6, aux Documents, où M. J*** développe toute sa pensée.

2 V. p. 475 etsuiv. de Ylnde contemporaine; Paris, 1855.

ft et confier à un corps de Rajpouts la garde intérieure de son « palais. »

Est-ce ainsi que les Anglais ont procédé dans leurs conquêtes? mais poursuivons :

« Ainsi, faisant de l'unité gouvernementale de la fusion de « ces peuples le but suprême de son règne et de la tolérance « son principal moyen, ce grand homme sut trouver des auxi- « liaires et des éléments d'organisation et de force dans cette « diversité de races, d'habitudes et de croyances qui, avant lui « et depuis, n'ont constitué que désordres et que ruines. »

Il y a de cela 250 ans ; et un homme de génie avait suffi pour homogéniser, s'il est permis de le dire, toutes les races et faire de l'Inde un des empires les plus redoutables de l'univers.

Après ce coup d'œil sur la plus belle période de la domination des Timourides, M. de Lanoye se pose les questions suivantes :

1° L'empire anglais est-il mieux enraciné dans llnde que n'était celui des petits-fils de Timur?

21° L'administration de la Compagnie peut-elle avouer pour ses actes les glorieux mobiles qui inspiraient ceux d'Akbar ?

3° A-t-elle bien mérité dans le passé des populations hindoues?

4° Est-elle un bienfait pour la génération actuelle de ses sujets?

5° L'avenir de l'empire indo-britannique est-il menacé de dangers réels et prochains?

6e Ces dangers reconnus peuvent-ils être conjurés?

Il y a deux ans seulement que ce judicieux auteur se mettait en présence de toutes les questions à résoudre pour juger de l'avenir de l'empire indo-britannique. Les réponses sont trop remarquables et justifient notre thèse d'une manière trop éclatante pour que nous ne les citions pas tout entières :

« Non! dit M. de Lanoye, les Anglais qui, après 80 ans de « suprématie, n'ont rien colonisé, rien fondé dans l'Inde, — qui, « en dehors de leur armée et de leurs comptoirs, n'y ont pas « fixé un Européen ; — qui n'y laisseraient d'autres traces de a leur passage, s'ils en étaient expulsés demain, que des villas

« aussi périssables que somptueuses, un chemin de fer de plai-

« sance et les fils d'un télégraphe électrique, ne peuvent se van-

« ter d'avoir dans le sol des racines aussi profondes qu'en avait

« cette domination mogole qui, la veille de la tempête qui l'em-

« porta, comptait cent cinquante ans de pouvoir fort, régulier,

« homogène, et plusieurs générations de grands souverains,

« AVAIT COUVERT L'iNDE DE CITES FLORISSANTES, DE TRAVAUX

« d'utilité publique, d'établissements de bienfaisance, et s'ap- « puyait de quinze millions de coréligionnaires !

« Non! sa politique est une association fondée pour l'exploi- « tation des richesses, des sueurs et de l'indépendance d'un « peuple formaut au moins la sixième partie du genre humain; a la politique qui a réalisé l'union intime de l'arbitraire du « proconsul et de l'avidité du trafiquant, n'a rien a démêler « avec la grande politique d'Akbar. L'Hindou qui a béni l'une, « a stigmatisé l'autre en ces termes : Elle s'est emparée dupays « par la fraude, l'honorable et victorieuse Compagnie ! 1 »

Après ces accablantes accusations qui mettent à nu toute l'immoralité, toutes les turpitudes et le cynisme de la Compagnie anglaise, l'auteur ajoute, — et l'âme en est serrée de dégoût et d'horreur, — cette apostrophe aussi éloquente que lugubre : « Non encore ! ! En échange des avantages incalculables « qu'elle a retirés de ce sol qu'Aurung-Zeb appelait avec or- « gueil le paradis des régions terrestres, la Compagnie, jusqu'à « ces derniers temps, n'y avait répandu aucune idée féconde, « aucun des germes de la civilisation occidentale. Insoucieuse « du bien-être, de la moralité, de la vie de ses innombrables « sujets, insensible à tout ce qui n'était pas matière d'exporta- « tion ou d'importation, monopoles, traitements, profits et di- « videndes, la Compagnie avait pressuré l'Inde à tel point que « ces cris de détresse des mendiants du Bengale : Oh pitié ! je « meurs de faim ! — Voyez, le ventre du misérable est vide ! — « L'homme blanc mange et boit tout le jour, V homme noir dévore « sa faim avec sa honte! ne semblaient, il n'y a pas bien long-

1 V. loc. cit. p. 179-180.

« temps encore, à des observateurs consciencieux, que l'écho « fidèle du râle d'agonie de la population hindoue tout en- « tière1. »

N'est-ce pas assez? Les prévisions de ce publiciste, qui voyait la ruine de la Compagnie dans le maintien aveugle de ses privilèges, ne se sont-elles pas assez effroyablement justifiées?... faut-il dire, avec certains journaux anglais, aveuglés par la colère, que ce sont des émissaires russes, joints à des Français a la tête desquels on place le général d'Orgoni, qui ont fait tout le mal? Des conseils, des excitations, quelque passionnées qu'elles soient, ne produiront jamais des mouvements aussi profonds. Les causes en sont ailleurs ; elles sautent aux yeux. Ce ne sont pas les fautes, mais les crimes de lèse-humanité, de lèse-morale, de lèse-justice de la Compagnie anglaise qui, seuls, ont fait le mal dont ils subissent l'épouvantable et juste châtiment.

Après tout, que le mouvement étant donné, la Russie (ce que j'ignore) ait envoyé des agents 2, soufflé le feu, encouragé l'insurrection ; — que la Perse elle-même s'associât à sa pensée et à son action, en mettant en quarantaine le traité de Ferouk-Kan, nous n'y verrions rien que de parfaitement naturel. Nous ne regretterions sincèrement qu'une chose, c'est que l'intervention de ces deux puissances n'ait qu'un caractère moral au lieu de se traduire par de gros bataillons, dont la présence serait plus décisive que les Fakirs de M. Xavier Raymond. Et quelle raison, par exemple, la Russie aurait-elle de ne pas en agir ainsi et de ménager l'Angleterre? Les murs de Sévastopol ne fument-ils pas encore?... Et puis, si l'Inde doit être un jour civilisée, n'en déplaise à messieurs les Anglais des Débats, elle le sera cent fois plustôtparla Russie que par l'Angleterre. Mais, avant, l'Inde

1 V. Impressions d'un voyageur, Revue des Deux-Mondes, 1840; et Ed. de Warren, Y Inde anglaise en 1843.

- Dans un fort long article du Journal des Débats du 24 août, M. Xavier Raymond ne paraît pas croire à l'intervention de la Russie, qu'il réduit à de simples correspondances avec des Fakirs ou des Indiens, pour connaître les ressources de l'insurrection. Ce n'est qu'une opinion.

fera ses affaires... Plus véritablement que l'Italie, l'Inde fara da se.

Quant au général d'Orgoni, commandant supérieur des forces de l'empereur des Birmans, il est Français ; et, k ce titre, il doit détester tout ce qui sent, de près ou de loin, l'influence de l'Angleterre. En cela, il partage le sentiment commun de l'Europe. Mais on ne peut pas dire jusqu'à présent qu'il y ait autre chose que des réclamations excitées par la peur dans les jugements formulés par les feuilles anglaises à son endroit.

Quant à la France, nous devons nous taire. On sait, en mettant la main sur son cœur, pour qui et pourquoi il bat. Ses antipathies profondes sont connues ; ses désirs brûlants ne le sont pas moins. Nous n'avons pas oublié que « tous les peuples qui

SOUFFRENT ONT LES REGARDS TOURNES VERS L'OCCIDENT ! » et que

la France, dans le sublime rôle que la Providence lui a donné, ne se montre que pour affranchir et assurer, dans la grande fédération humaine qui se prépare, leur vie propre aux nations qu'on opprime ; a elle d'ouvrir les voies qui doivent conduire à cette universelle fraternité des peuples dont Dieu lui a donné la mission de préparer les véritables liens. — Louis XYI n'a pas délibéré longtemps pour préparer les moyens réparateurs qui ont

produit le magnifique traité de York-Town

Après tout ce qui précède, qui oserait soutenir que la révolution de l'Inde ne sort pas de ses propres entrailles, — qu'elle n'est point nationale1, universelle, — qu'elle n'est point la conséquence lamentable des crimes inouïs de la politique anglaise ? Ce que personne ne pouvait supposer, on le rencontre aussi dans la feuille que nous citons plus haut. C'est encore M. Xavier Raymond 2 qui nous dit les choses incroyable, que voici :

« Quoi qu'en veuille dire M. d'Israëli, ce n'est pas un mauve-

1 V. le numéro des Débats du 26 août.

2 V. au Messager de Bayonne, lettre de Pondichéry du 19 juillet, d'après laquelle l'insurrection indienne n'est pas seulement représentée comme militaire, mais « comme appuyée par les sympathies de la population en- » tière. » {Gazette de France du 5 septembre.)

« ment national. Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait d'abord qu'il « y eût une nation; or, la masse des populations qui s'agitent

« dans l'Inde ne peut pas s'appeler une nation Les 150 ou

« 180 millions d'habitants que l'on accorde à ces vastes terri- « toires se composent de représentants de presque toutes les

« races qui peuplent le globe Ce n'est pas une nation qu'un

« peuple pareil ; c'est une poussière sans vertu et sans ciment ;

« ses agitations stériles sont comme celles de la mer »

Plus loin il ajoute : « Quels que soient les défauts et les im- « perfections du gouvernement de la Compagnie des Indes, il « n'est pas d'homme impartial qui ne soit forcé de reconnaître « que c'est incomparablement le plus doux, le plus éclairé, le « plus juste, le meilleur enfin auquel les Indes aient jamais « obéi ! ! »

J'observe tout de suite qu'après un tel langage, j'éprouve un profond étonnement de ce que le Journal des Débats, à l'exemple de son confrère le Siècle, anglais pur-sang, n'ait point reçu une ovation du Times. Il la méritait, sans contredit, avec usure. Passons

M. Raymond ne veut pas que l'insurrection soit nationale, et il va, sous ce rapport, jusqu'à donner un démenti à M. d'Israëli. L'affirmation de M. Raymond est purement et simplement une contre-vérité, je regrette de le dire. M. d'Israëli a répété ce que tout le monde disait et savait, alors, mieux que nous, à Londres comme dans toutes les cités du Royaume-Uni ; et il a dit ce qui était accusé par les faits les plus éclatants et les plus décisifs. Quoi de plus universel et, par conséquent, de plus national qu'une insurrection qui se déclare du nord au midi, du levant au couchant, — qui réunit à elle tout ce qui porte et est capable de porter les armes, — qui domine à peu près partout, — qui réduit les troupes anglaises à la défensive, — qui les a déjà battues et détruites sur une multitude de points, — qui se recrute et progresse chaque jour, etc., etc.? Si cela n'est pas national, que sera-ce donc ?

Mais M. Raymond s'en tire admirablement en répondant : « Il n'y a pas de nation ! il n'y a que de la poussière de nation ! »

Les langues, les usages et les religions, tout les émiette, les divise et les réduit a des proportions atomistiques...

Tout cela est excellent comme figure de rhétorique, mais ne va pas à la question. Sans doute, l'unité n'est pas faite en Asie, elle n'est pas même faite en Angleterre : voyez l'Irlande. Mais de ce qu'elle n'existe pas comme chez nous, est-ce une raison pour dire non-seulement qu'elle ne peut pas être créée, mais renaître ? M. Raymond ne sait-il pas, aussi bien que nous, que sous la domination des Timourides, cette unité était à peu près complètement faite et qu'il ne faut qu'un homme de génie pour la reconstituer? — Ne sait-il pas que la multiplicité des langues, des idiomes ne fait rien à la communauté des sentiments, et que c'est avec des Bourguignons, des Bretons, des hommes de la Langue d'oc et de la Langue d'oïl, etc., etc., que nous avons chassé a jamais les Anglais de notre territoire ? — Ne sait-il pas que la différence et la multiplicité des sectes religieuses s'efface sous le joug pour ne laisser de place qu'à un seul sentiment, celui de la destruction de la tyrannie, comme chez les Gaulois, sous Vercingétorix, et que, malgré l'infusion du protestantisme dans notre société française, — protestantisme qui compte à peu près autant de sectes que d'indhidus, — nous avons pendant vingt ans mis l'Europe à nos pieds ?...

C'est vainement que la feuille anglo-française à laquelle je réponds s'amuse, sous le rapport des religions, à faire de l'Inde une véritable tour de Babel. Elle sait, puisqu'elle est obligée de le reconnaître, que les Brahmanes dominent, qu'après eux viennent les Musulmans qui, sous Akbar, dépassaient quinze millions ! Il y a donc là de magnifiques éléments d'unité , il n'y a qu'à savoir refaire ce qui a été fait, si mieux n'aiment les indigènes adopter le principe fédératif.

Qu'on dise maintenant que, là, il n'y a que de la poussière et point de patrie ! L'Inde a déjà répondu par des éclats de tonnerre. La foudre qui continue à gronder sur la tête de l'Angleterre est des plus menaçantes, et l'Angleterre ne s'y méprend pas. Malgré l'assurance extérieure de la presse, qui cherche à rassurer les intérêts menacés, il est visible que le thermomètre

de ses espérances est prodigieusement descendu. Je dis plus : le gouvernement anglais lui-même ne croit pas à la possibilité de reconquérir ce qu'il a perdu. J'en tire la preuve la plus manifeste et la plus concluante de la conduite tenue par le cabinet de Saint-James, qui n'a fait partir pour les Indes que des renforts tout à. fait insuffisants, et par des navires à voiles qui arriveront en novembre ou décembre prochain, au lieu de prendre des vapeurs, la Méditerranée, l'Égypte, Suez, la mer Rouge, etc., qui abrégeraient le chemin de moitié. Non, le gouvernement anglais ne croit pas à la possibilité de reconquérir ; mais M. Raymond a une foi plus robuste que cela : tant mieux pour lui ! Sa foi ne sauvera pas les Indes à l'Angleterre.

Faut-il maintenant répondre au gouvernement le plus doux et le plus juste? — Sans doute, M. Raymond n'a jamais parcouru le continent indien ; il nous l'aurait dit. D'où je conclus qu'à l'endroit du gouvernement le plus doux et le plus juste, il ne fait que répéter les Anglais eux-mêmes. De telles énormités ne se réfutent pas. Je ne veux imposer à M. Raymond aucune croyance ; mais je suis convaincu qu'entre ses affirmations déclamatoires et les accusations précises d'hommes spéciaux , qui ont voyagé dans l'Inde pendant des années , qui l'ont particulièrement étudiée sur place, qui y ont occupé des positions officielles élevées, le public n'hésitera pas. Nous ne répéterons donc pas le langage de l'amiral Napier, ni celui de M. de Lanoye ; on s'en souvient. Et il doit d'autant plus vivement impressionner que c'est longtemps avant la catastrophe que la situation a été présentée comme menaçante par les côtés mêmes où l'insurrection s'est produite 1 . Rien ne justifie mieux le gouvernement le plus doux et le plus juste que la ré-

1 M. Raymond fait des efforts inouïs pour pénétrer la cause de la révolution de l'Inde. Il questionne la dureté du service, l'insuffisance de la solde, la rigueur de la discipline, etc., sans en obtenir de réponse. — Cependant, dit-il, le Cipaye était un personnage presque opulent ; il ne se plaignait de rien, ne réclamait rien et il s'est révolté en cinquante lieux différents M Mystère ! deui fois mystère, qu'on n'éclaircira pas de sitôt !... — Il y a de l'ingénuité et une admirable candeur clans de tels aveux.

volution sanglante qui le chasse , pied a pied , du continent indien.

Nous n'en dirons pas davantage sur la révolution indienne et ses causes, pour le moment. Mais nous ne pouvons laisser sans réponse un langage qui renferme, sur ce qui se passe en Asie, les regrets les plus irréfléchis. Des hommes qui ne voient et n'entendent que par les oreilles et les yeux d'autrui, qui prennent des mots vides et sonores pour d'imposantes réalités, vous disent : Le triomphe des Indiens sera celui de la barbarie sur la civilisation. Et cette exclamation faite, ils s'imaginent avoir tout justifié, tout prouvé, tout définitivement jugé. Gela n'est que pitoyable.

Nous répondons en deux mots: Qu'est-ce donc que la civilisation? c'est le progrès en tout genre, c'est l'amélioration en toutes choses. Chaque progrès est un pas en avant dans de meilleures conditions d'existence pour toutes les classes d'une même société. — Cela étant, y a-t-il eu progrès pour les Indiens depuis l'occupation anglaise , il y a environ un siècle ? L'Inde, et l'univers entier avec elle, répondent : non , non ! mille fois non! — Qu'ont fait ces colonisateurs tant vantés au sein d'une colonie presqu'aussi vaste que l'Europe et peuplée de 200 millions d'hommes? Qu'on le dise! qu'ont-ils fondé et colonisé en dehors de leur armée et de leurs comptoirs? combien d'Européens ont-ils fixé dans l'Inde? où sont les canaux qu'ils ont creusés? où rencontre-t-on une protection donnée à l'agriculture et au commerce? quels grands travaux d'utilité publique ont-ils créés ? quels établissements de bienfaisance sont sortis de leurs mains? quels efforts ont-ils fait pour instruire et moraliser? Aucuns! Rien! — A quelle distance ne sont-ils pas même restés des grands souverains mogols!

Ce qu'ils ont fait, ai-je besoin de le redire? ils ont exploité l'Inde, ils l'ont sucée, épuisée ; — ils l'ont exactionnée, con*cussionnée , pillée , dévastée , dépouillée , ruinée ; — - ils l'ont démoralisée par leurs cruautés et leurs tortures; et voilà pourquoi l'insurrection de la race hindoue n'est un mystère que pour messieurs des Débats.

L'invasion anglaise a retardé la civilisation de l'Inde ; elle a dégradé l'indigène en l'abaissant aux conditions de la brute. Dieu a voulu que le sentiment de la dignité revînt en lui et que la barbarie de Végoïsme occidental , comme vient de l'écrire un publiciste 1 , reçût son juste châtiment. Encore une fois, l'émancipation de l'Inde sera accueillie aux applaudissements de l'univers.

Et c'est ce beau pays que possédaient 1800 actionnaires, dont 400 douairières de Londres! — A d'autres, maintenant.

Mais revenons rapidement sur le passé : cela importe à notre sujet.

1 M. Janicot.

LIMITES ET DIVISIONS DE L'iNDE. — SON PASSE. — SA DECADENCE ; — SES CAUSES.

L'Inde, dont l'Océan entoure et baigne la moitié méridionale, a pour limites : vers le nord, les monts Himalayas, qui la séparent du Thibet; k l'orient, la ligne de faîte qui court entre le Brahmapoutra et l'Irrawaddy ; et enfin, au couchant, la chaîne des Soleymans. Ainsi circonscrite, elle présente une surface égale k celle qu'offrirait l'Europe diminuée de l'empire russe.

Le bassin du Sinde, celui du Gange et le plateau triangulaire qui s'étend des monts Vindhias au cap Comorin, partagent ce vaste espace en trois grandes divisions naturelles ; et k chacune de ces divisions, se rattache une grande phase du passé de la race aryane ou hindo-sanscrite, qui forme encore plus des deux tiers de la population actuelle de l'Inde.

Dans la première, bien avant l'aube des temps historiques, cette race se trouva en relation de voisinage, en communion de langage et de traditions, en contact de paix et de guerre, avec les ancêtres de la plupart des peuples qui, depuis, ont grandi dans l'Occident.

Dans la seconde, elle se recueillit, se constitua une existence sociale k part du reste du monde, formula ses lois et sa litté-

rature , et assit le centre d'une civilisation puissante qui a fleuri plus de quinze cents ans avant notre ère et plusieurs siècles encore depuis.

Dans la troisième, que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Dekkan7\es Hindo-Sanscrits pénétrèrent en conquérants, il y a certainement plus de trente-deux siècles ; ils détruisirent, dispersèrent ou s'assujettirent les populations qui les avaient précédés. De concert avec la portion des vaincus qu'ils parvinrent à s'assimiler, ils fondèrent des cités et des monuments, dont la renommée pénétra parmi les sujets des Ptolémées et des Césars, et dont les ruines frappent encore aujourd'hui l'Européen d'étonnement et d'admiration.

Le temps qui s'est écoulé depuis le premier épanouissement du génie hindo-sanscrit jusqu'à l'heure présente est le plus long qu'il ait été donné à une même forme religieuse, sociale et ethnologique de remplir ici-bas, après la grande famille chinoise. — Nous le rappelons aussi , au sujet des religions humaines, sans entendre, sous quelque rapport que ce soit, leur assimiler, dans le temps, la révélation chrétienne, divine dans ses dogmes, éternelle dans ses principes et conduisant perpétuellement l'humanité vers tous les buts que les véritables progrès cherchent à atteindre. La France, disons-le avec orgueil, n'en est-elle pas la plus magnifique preuve?...

Les œuvres de la pensée hindo-sanscrite font foi de la prodigieuse activité intellectuelle de cette race aux jours de sa jeunesse. Elle a créé un alphabet régulier, alors que les peuples les plus avancés en civilisation ne se servaient encore que de hiéroglyphes et de signes symboliques ; elle a eu des prophètes, des chantres sacrés, pendant d'innombrables générations, dont la plus récente a précédé les temps d'Orphée et de Linus; ses plus beaux chants épiques sont antérieurs de quatre siècles au moins a ceux d'Homère ; sa législation, dite de Manou, florissait depuis longtemps sur les bords du Gange lorsque quelques fragments en parvinrent en Phrygie et dans l'île de Crète, sous la sanction des noms de Manès et de Minos. Enfin, longtemps avant Pythagore, Zénon et Démocrite, les doctrines qui firent

la renommée de ces philosophes se partageaient ses écoles philosophiques.

A cette longue et puissante période de fécondité semble avoir succédé rapidement un état d'épuisement et de prostration ; et lorsque l'épée d'Alexandre-le-Grand1 vint soulever pour l'Europe un coin du voile de l'antique Orient, l'Inde apparut déjà vieille aux jeunes sociétés de l'Occident.

Dès lors aussi le Brahmanisme semble avoir épuisé son évolution logique ; la vie était encore en lui, mais non plus le souffle créateur. L'exagération de son principe n'avait laissé à la société qu'il avait créée qu'une activité rétrograde. En vain aussi, à dater de cette époque, le commerce, les pèlerinages ou la guerre ont mis cette société en contact avec le reste du monde ; en vain des lumières lointaines de l'Egypte ou de la Grèce ont pu rejaillir jusqu'à elle. Elle a repoussé tout ce qui ne venait pas de son passé. Entièrement absorbée dans l'adoration de celui-ci, elle a eu des artistes pour lui ériger des monuments nombreux, pour lui tailler des chaînes de rochers en temples merveilleux; elle a eu des rhéteurs, des grammairiens, des philosophes2 pour le commenter, l'analyser; des sophistes pour lui rendre témoignage devant les chefs de l'Occident, en montant sur un bûcher, librement, souriant et couronnés de fleurs. Elle a eu des poètes nombreux et richement doués pour refaire et paraphraser en développements fleuris le mâle et nerveux langage de leur antiques devanciers. Elle a vu alors, dans les cours polies de ses monarques lettrés, mettre en exécution sur la scène dramatique, et découper, pour le théâtre, en maximes sentencieuses, en concettis harmonieux, ses grandes et naïves légendes. Elle a possédé, dans ce temps, tout ce qu' fit l'illustration des lettres gréco-romaines, tout, hormis ce qu?

1 On sait qu'après avoir tenu à Aegé un grand conseil de guerre où l'invasion de l'Asie fut définitivement arrêtée, Alexandre partit au printemps de l'an 334 av. J.-C. avec 30,800 hommes de pied et 5,000 chevaux. Alexandre était alors âgé de 22 ans.

2 Voir les 3e et 4e entretiens du Cours de littérature familière de M. de Lamartine, 1856.

a protégé et garanti pour la postérité la grandeur de la Grèce et de Rome, et leur a assuré une glorieuse résurrection par delà les ruines de leur décadence, — des annales réelles.

En dépit de quelques essais impuissants tentés tardivement pour Kachemyr et Ceylans, l'Inde n'a pas produit d'historiens. Sacrifiant toujours le visible à l'invisible, les faits vivants aux théories spéculatives ; plaçant son origine et son but hors des limites du temps et de l'espace ; n'ayant jamais permis à un seul de ses enfants de s'élever au-dessus du niveau vulgaire dans le bien comme dans le mal, sans le faire disparaître aussitôt dans les abîmes de ses Panthéons ; ayant enseveli dans ses mythes tous les souvenirs de sa belliqueuse et forte jeunesse, l'Inde n'a pu donner à ce passé, si féconds qu'en aient été les débuts pour la civilisation du monde, ce sacre de l'histoire sans lequel il n'y a pas de nationalité, dans l'acception moderne de ce mot. Aussi lorsque, dans le cours de la période suivante, toutes ses frontières s'ouvrirent devant les invasions, elle avait des myriades de dieux à invoquer, mais pas un exemple d'héroïsme humain pour appeler au dévoûment ses populations agenouillées; elle possédait dans les ténèbres creuses de la métaphysique le plus vaste domaine, mais n'avait pas un bras pour venger ses inr jures.

L'avortement d'une réforme religieuse, après une lutte de mille ans, entre le Brahmanisme et le Bouddhisme, avait mis dansl'Inde le comble au désordre moral, alanuitdesintelligences, au cahos social résultant du mélange etdes oppositions d'une civilisation raffinée jusque dans ses épuisements, et d'une barbarie sans nom, quand les disciples de Mohammed se jetèrent en conquérants sur cette proie facile.

Leur première apparition aux bords de l'Indus date de la fin du vne siècle; mais ils ne franchirent ce fleuve pour la première fois qu'en 1004. Vingt ans plus tard, le chef Turcoman qui les conduisait, Mahmoud, sultan de Ghusni, était maître de Kachemyr, du Pundjab, du Sind, du Goudjerat, de Kanodje «t de Muttrah. En annonçant aux notables de Ghusni cette dernière conquête, il leur écrivit qu'il avait trouvé dans cette antique

cité « mille palais de marbre, des temples innombrables s'éle- « vant jusqu'au ciel, et tels que centmiîle pièces d'or dépensées « pendant deux siècles, ne suffiraient pas pour édifier une ville « pareille. » — Le butin qu'il en rapporta fut étalé pendant trois jours sous les yeux avides de son peuple encore nomade ; et il présida à cette exposition, assis avec toute sa cour sur des trônes d'or et d'argent.

Depuis lors n'a pas cessé le pillage de l'Inde, qui se continue encore de nos jours par les exactions, parlesréquisitions, parles impôts, par les lois douanières et les mouopoles commerciaux de la Compagnie anglaise.

Ce que les siècles avaient entassé de richesses dans l'Inde avant l'ère des invasions, est incalculable. On serait tenté de traiter de fables les énumérations fournies à cet égard par les historiens Musulmans, si des faits récents et surtout le butin enlevé de Delhi par Nadir ne leur donnaient une sorte de confirmation. Bien que venant de contrées riches aussi, telles que les bassins de l'Euphrate et de l'Oxus, les conquérants de l'Inde étaient étonnés de l'opulence merveilleuse de la proie que leur livrait la destinée; et cet étonnement augmenta encore, lorsque de l'Indoustan proprement dit, ils pénétrèrent dans le Dekkan. Les descriptions qu'ils ont laissées des incroyables quantités d'or, monnayé ou ouvragé sous mille formes, qu'ils trouvèrent dans les temples, dans les trésors des princes ou même dans ceux de simples particuliers de cette contrée, rappellent les récits que les compagnons de Cortez et de Pizarre ont fait des richesses métalliques du Mexique et du Pérou.

Sur ce sol mouvant, moins de deux siècles suffirent pour l'élévation et la chute de l'empire mogol. En dépit du passage successif sur le trône de Delhi d'hommes aussi incontestablement remarquables qu'Akbar-le-Grand, Shah-Djehan et Aurungzeb, ce n'était pas la domination musulmane qui pouvait donner aux éléments atomistiques de la société hindoue le ciment qui leur manque depuis deux mille ans. Ce n'était pas le fatalisme étroit du Coran qui pouvait relever cette société de son péché originel, — le fatalisme panthéistique, — faire péné-

trer dans ces âmes esclaves de la nature brute la foi vivifiante du libre arbitre et de l'activité humaine, et les élever du sentiment étroit de la caste à la notion de la patrie i.

* V. Y Inde contemporaine par F. de Lauoye, p. 1 à 8, que j'ai prises à peu près en entier, comme le résumé le mieux fait pour cette vaste période. Suum cuique.

ESSAIS DE COLONISATION FRANÇAISE ; — LEUR AVORTEMENT. — DUPLEIX DANS L'iNDE. — DOMINATION DE LA FRANCE . — ABANDON DE NOS CONQUÊTES.

Au milieu des conflits d'impuissance et des convulsions intestines qui suivirent la décadence de la monarchie mogole, un homme jugea que la succession de l'Inde était ouverte, et qu'en vertu des lois qui régissent le monde, elle devait échoir aux sociétés actives de l'Occident. Il se promit de donner l'Inde à la France.

Cet homme était Dupleix, une des intelligences les plus hautes, les plus patriotiques de l'ancienne monarchie, et qui portait dans les comptoirs de la Compagnie française des Indes le souffle aventureux de Law et le génie d'un Richelieu 2.

Mais revenons rapidement sur le passé : sans remonter trop haut, rappelons qu'avant Louis XIY quelques sociétés commerciales éphémères s'étaient formées sans pouvoir se soutenir.

En 1664, le grand roi, inspiré par Colbert, fonda les deux compagnies des Indes orientale et occidentale sur les ruines des précédentes. Les privilèges les plus étendus furent attachés

1 V. Henri Martin, Hist. da France, t. xvn, p. 529.

à l'établissement nouveau. Non-seulement Le monarque l'encouragea par ses bienfaits en lui donnant des vaisseaux, et en composant son premier fonds d'une avance de 8,000,000 de francs: il accorda aux étrangers qui prendraient pour 20.000 francs d'actions, la qualité de Français, même sans lettre de naturalisation - et ce qui était plus décisif encore., il déclara que ses sujets de la plus haute naissance ne dérogeaient pas en entrant dans la Compagnie. Bien plus, il offrit a leur zèle la promesse toute-puissante de sa faveur ; et pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, il voulut assister lui-même à la première assemblée des actionnaires i.

Un élan général répondit a l'appel du grand roi. Il comprenait, celui-là, — comme tant d'autres de son illustre race, — que la France ne doit pas être seulement la reine des sciences, de la littérature et des arts, mais que le commerce qui moralise et vivifie devait être étendu et ajouter, par la, a la richesse et au bien-être de la nation.

On désigna Madagascar comme centre d'opérations. Cette île considérable (elle a 336 lieues de long, 120 de large et 800 de circuit) appartenait au maréchal de la Meilleraie, à qui le roi la reprit, moyennant finances, pour la donner à la Compagnie. Il racheta également de leurs propriétaires, Saint -Christophe, la Martinique et la Guadeloupe. Un Bourbon pouvait-il montrer plus de sollicitude, faire plus de sacrifices, produire avec plus d'amour son dévouement pour ses sujets? — Si ses essais de colonisation n'ont pas eu le succès qu'il en espérait, si les exigences de ses amiraux pour leurs droits de prise et les prétentions des fermiers-généraux et des chambres de commerce qui se disputaient l'entrée des marchandises des Indes et le débit de ses importations dans l'intérieur du royaume , portèrent une mortelle atteinte à la Société , c'était la faute du temps, de l'inexpérience d'un régime commercial mal étudié et que le temps et l'expérience devaient forcément modifier un jour.

1 V. Genoude. Histoire de France, t. xv. p. 52. 53 et 54: et M, de Saint-Prie?t, Perte de l'Inde sous Louis XV.

Toutefois, si l'établissement de la double Compagnie des Indes n'avait pas complètement atteint son but dans l'intérêt de la colonisation et du commerce , elle n'en donna pas moins une direction rapide et puissante a la marine militaire. De cette époque datent les plus beaux travaux sur nos côtes et nos plus brillantes victoires sur mer. La France, en 168 i, fut mise à la tête de 190 vaisseaux et de 170,000 marins bien exercés. Colbert fit réparer la Rochelle, agrandir le Havre, fortifier Toulon, Brest, Dunkerque; il créa Cette et Rochefort. A un signe du grand roi, des flottes invincibles sortirent de nos ports pour la défense du pays et l'honneur du pavillon ; les Français de tous ordres s'y enrôlèrent en foule et s'y montrèrent frères en courage et en dévouement. Tourville et Jean-Bart, Harcourt et Duquesne, d'Estréeet Cabaret, Vivienne et Duguay-Trouin traversèrent en triomphateurs l'Océan et la Méditerranée. 10,000 Bretons, gentilshommes et paysans, mêlés et confondus couraient à Belle- Isle, y tombaient sur les Anglais déjà débarqués, les forçaient à lâcher prise et les jetaient a la mer....

L'ancienne Compagnie était donc tombée dans un état déplorable; elle avait même cessé de faire le commerce et de mettre des vaisseaux à la mer, lorsqu'une nouvelle Compagnie des Indes, formée par Law, des restes de l'ancienne créée par Colbert, trouva place dès le mois de mai 1719 au sein des opérations de ce prodigieux financier 1 . Celui-ci lui attribua la ferme du tabac et lui fit donner le privilège exclusif du commerce, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'aux Indes, à la Chine et au Japon. Cette création ou plutôt cette restauration j réveilla par une forte secousse la navigation marchande qui, comme Lazare, attend aujourd'hui la main qui doit la guérir et

1 Théophile Lavallée, Histoire des Français, t. ni, p. 387, s'exprime, sur cette Compagnie, en ces termes :

Alors Law entreprit une autre partie de son système: il obtint

« du Régent l'établissement d'une Compagnie des Tndes occidentales, qui « aurait le monopole du commerce de l'Amérique avec la possession de la « Louisiane, terre nouvellement découverte et dont on racontait des mer- « veilles (août 1717). Le capital de cette Compagnie devait être de 100 «< millions divisés en 200 mille actions de 500 livres, etc....»

la voix qui doit proclamer sa résurrection. — Observons qu'à cette époque, Calcutta n'était encore qu'un village. Possesseurs de Chandernagor, nous avions donc le dessus dans le Bengale. Mais sur la côte de Coromandel, Madras, rivale de Pondichéry, maintenait la balance entre la puissance anglaise et la nôtre.

Dupleix 1 part pour l'Inde en 1720, «emportant sur son « front, comme le dit M. de Saint-Priest, le souffle aventureux « de l'Écossais 2. » Il était âgé de dix-neuf ans. — Il est nommé d'emblée membre du conseil supérieur de Pondichéry. Après dix ans de stage, le jeune conseiller est appelé à la direction du comptoir de Chandernagor.

Dès que Dupleix est sorti de tutelle, son génie paraît. L'influence de la métropole était depuis longtemps perdue dans ces contrées, à peine en conservait-on le souvenir. Dupleix la relève soudain : il fait reconnaître, comme par magie, le nom Français dans l'Indoustan.

Tandis que Dupleix réparait ainsi dans un de nos principaux comptoirs les négligences et les fautes de la métropole, il avait, sur un théâtre voisin, un émule qui devint plus tard un regrettable rival. Ce que Dupleix venait de fonder à Chandernagor, Mahé de Labourdonnais l'avait accompli dans les îles de France

1 Joseph Dupleix^ issu d'une famille de Condom, en Gascogne, est né en 1702. Yoici dans quels terme s parle de ses premières années, la JBîographie universelle : « Dès sa première jeunesse, il annonça un génie méditatif, le mépris des arts aimables et une passion violente pour les sciences exactes, surtout pour les mathématiques. Son père en conçut de l'alarme. Il craignit que les facultés de son fils, ainsi absorbées, ne l'entraînassent à l'oubli de sa fortune ; il se hâta d'appliquer cette méditation profonde à des objets pratiques. Embarqué sur les vaisseaux des Malouins, le jeune Dupleix fit avec eux plusieurs voyages en Amérique et dans les Indes-Orientales. L'esprit d' observation et de calcul lui était resté; il n'y avait de changé que l'objet, de ses combinaisons. Ses progrès dans la science maritime et commerciale devinrent rapides et universels. Présenté par son père au directeur de la Compagnie, il leur donna une telle idée de lui dans plusieurs entretiens, que, malgré sa grande jeunesse, ils le firent partir pour Pondichéry, en 1720, avec la double qualité de premier conseiller du conseil supérieur, et de commissaire ordonnateur des guerres. »

2 V. loc. cit., p. 395,

et de Bourbon , dont il était gouverneur. — Labourdonnais pensait bien, comme Dupleix, à ruiner la puissance naissante des Anglais dans la presqu'île indienne, en brûlant des comptoirs, en rançonnant des villes et en emportant un riche butin, et il était homme a le faire. Mais de tels moyens n'avaient rien de neuf dans leur conception , ni de décisif dans leur application. Ce n'était pas une découverte, dit l'auteur que nous avons cité. Des blessures passagères, plus irritantes que profondes, portées a l'Angleterre se seraient cicatrisées avec de la patience et du temps; il n'y avait pas la de quoi écraser la puissance anglaise dans son berceau. Les vues de Dupleix étaient d'une portée plus haute et plus décisive.

« Maître de lui et de son secret, profond, impénétrable, « rempli à la fois de hardiesse et de sens, brillant et mystérieux « comme cette terre de l'Inde où les palais et les temples se « cachent dans le centre des montagnes, Dupleix fut le créa- « teur de l'idée que le gouvernement de Louis XV ne put pas « comprendre et sur laquelle il n'osa pas même laisser tomber « son débile regard ; idée féconde que l' Angleterre n'a pas « connue , mais qu'elle a réalisée, non pas pour son malheur, « comme le prétendent quelques esprits systématiques, mais « pour sa puissance, pour sa grandeur et pour sa gloire 1 . »

Il ne suffisait pas à Dupleix d'armer en course et de mettre le feu a des Comptoirs. Se contenter du faible commerce de la Compagnie, ne lui semblait qu'un jeu stérile ; même le trafic exclusivement indien, dont il était le promoteur, n'était a ses yeux que l'occupation de quelques particuliers pressés de s'enrichir. Mais rendre la France maîtresse de l'Indoustan par la négociation et la conquête, entrer dans les guerres intestines de ses princes, prendre parti pour les compétiteurs sans nombre qui se disputaient son sol et ses trésors, pénétrer jusqu'au faible cœur de cet empire sans se laisser éblouir par l'or et les diamants

1 M. de Saint-Priest, loc. cit., p. 397 et 398. L'auteur reviendra sans doute sur la dernière partie de son jugement. Il avait raison en 1815; mais 1857 n'a-t-il pas donné un terrible commencement de raison aux esprits systématiques?...

dont il était couvert, faire plus que reine une Compagnie de marchands, Dupleix l'avait rêvé pour sa patrie. Il l'aurait accompli pour elle si elle l'avait voulu, ou plutôt si son gouvernement le lui avait permis

Ranimé par l'effervescence passagère que le système de Law avait produite ; la Compagnie était bientôt retombée en langueur. Dans la stagnation complète du commerce asiatique , elle suspendit pendant une année entière le paiement du dividende en 1755. Le gouvernement obéré lui-même n'était pas venu à son secours. Il avait fait pis en lui enlevant une partie du produit de la ferme des tabacs. La Compagnie était donc au comble de la détresse ; elle s'endormait sur l'abîme et ne voyait que des ennemis dans ceux qui voulaient mettre un terme à sa périlleuse léthargie.

C'est vers ce temps 2 que Charles-Edouard avait tenté de renverser la maison de Hanovre. La victoire de Prestonpans avait jeté la fureur dans l'âme de Georges II. — Edouard vaincu à Culloden fuyait... Et le roi d'Angleterre , altéré de vengeance contre la France, avait tenté un débarquement sur Lorient, puis sur Quiberon. Repoussés de la côte de Rretagne, les Anglais s'étaient jetés sur la Martinique • repoussés encore, ils attaquaient nos Antilles sur un autre point.

Et pendant ce temps, la Compagnie demeurait tranquille sur le sort de l'Inde ! Qui le croirait ? Elle faisait revenir en France une escadre de six vaisseaux que Labourdonnais avait formée à grand'peine et qui attendait dans les eaux de Port-Louis, le signal de l'attaque contre les Anglais !!...

En même temps, la Compagnie donnait a Dupleix l'ordre incroyable de suspendre les armements et les fortifications de Pondichéry dont il venait d'être nommé gouverneur !

On ne peut s'empêcher de s'écrier avec l'illustre publiciste3

' M. de Saint-Priest, p. 398.

2 Le 14 juillet 1735 il était parti de Nantes ; ce ne fut que le 27 avril suivant que le duc de Cumberland le vainquit à Culloden. Th. Lavallée, t. m, p. 420-421.

3 M. de Saint-Priest, Perte de l'Inde sous Louis XV, p. 399.

qui a le plus exactement écrit sur cette époque, tristement insultée par l'ignorance de Voltaire et de l'abbé Raynal ; « une « pareille conduite est inexplicable ; on la dirait inspirée par « la folie ; elle ne l'était que par la pusillanimité, si dange- « reuse sous le masque de la prudence. Le gouvernement de « Louis XV ménageait la Grande-Bretagne ; il ne voulait pas « l'irriter en prenant l'initiative d'une lutte dans les Indes ; il « croyait l'attendrir par cet excès de modération ; bien mieux, « il s'imaginait que pendant que, les deux pays étaient en « guerre, la neutralité pouvait être maintenue d'un commun « accord par leurs marines respectives au-delà du cap de « Bonne-Espérance ! »

Examinons, dès ce moment, rapidement la conduite de Dupleix devenu, par nécessité, le chef de toutes les possessions françaises dans l'Inde.

Malgré les ordres de la Compagnie, Dupleix dont l'âme toute française est à la hauteur des immenses destinées qu'il rêve pour sa patrie, relève de ses propres deniers les murailles de Pondichéry et la met en défense contre une attaque imprévue. — Mais en jouant contre la fortune de l'Angleterre son argent, son temps, sa réputation, sa vie, Dupleix voulut rester maître absolu de ses opérations. Aussi obtint-il d'être affranchi du contrôle du conseil supérieur de la colonie. Toutefois, il ne voulait point manquer a son devoir : chargé de traiter de la neutralité, il s'appliqua sérieusement à faire réussir une négociation que son grand sens lui démontrait impossible. Sur l'ordre de ses chefs, il avait proposé aux agents de la Compagnie anglaise de ne commettre aucune hostilité dans l'Inde, et d'y entretenir la tranquillité; il avait même sérieusement allégué le profond respect dû aux nababs, et surtout au Grand-Mogol, « prince digne de la reconnaissance de l'Europe. » Dupleix envoya ses propositions à Madras et à Bombay ; les réponses qu'il en reçut ne lui laissèrent aucun doute sur le résultat de ses efforts. C'était un refus. La prise d'un vaisseau français par la flotte anglaise à Achem mit bientôt un terme à toutes ces fausses démarches. En outre, Dupleix fut informé de l'arrivée prochaine d'une escadre

nouvelle, commandée par l'amiral Barnet; elle ne tarda pas en effet à paraître. Ne trouvant aucun obstacle depuis le rappel en France de l'escadre de Labourdonnais, elle nous prit deux vaisseaux. Dès lors la guerre, commencée en Asie, aussi bien qu'en Europe, détruisit la chimère qu'avait enfantée la préoccupation volontaire du cabinet de Versailles. On finit par comprendre que les Anglais, maîtres de la mer, ne respecteraient rien, pas même le Grand-Mogol. Il fallut alors songer à se défendre sérieusement.

Nous touchons au moment des démêlés les plus graves entre Dupleix et Labourdonnais. Nous ne disons pas que ce fut la Compagnie qui opposa Dupleix à Labourdonnais et Labourdonnais à Dupleix, et qu'un gouvernement aussi faible que lâche et perfide accrut cette rivalité fatale en leur donnant, — prodige de honte — a l'insu l'un de l'autre, dans les circonstances les plus décisives, des instructions opposées et contradictoires. Nous ne devons constater, pour être fidèle à notre plan et ne pas dépasser notre but, que des faits majeurs, dépouillés d'inutiles détails, qu'on peut lire partout, accomplis par ce Français à jamais illustre, que sa patrie a trop oublié, et dire tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il aurait pu faire et qu'il n'a pas fait, lui qui voulait donner à la France le plus grand et le plus riche des empires, que le gouvernement de Louis XV n'a pas eu le cœur d'accepter!!

Labourdonnais, ainsi qu'on l'a vu, était privé de son escadre si imprudemment rappelée en Europe. Après des retards qu'il attribuait mal à propos a des manœuvres secrètes de Dupleix (et l'on sait maintenant pourquoi ces deux nobles caractères avaient été mis dans un état respectif de suspicion), elle arrive le 24 mars 1746, et Labourdonnais se trouve à la tête de neuf vaisseaux. Il appareille sur Madagascar, essuie à Fouipointe une tempête furieuse, se refait dans la baie d'Altongil, reprend la mer le 1er juin, rencontre la flotte anglaise commandée par le capitaine Peyton et le bat avec des forces numériquement inférieures. Après ce combat meurtrier, mais peu décisif, Labourdonnais tente deux fois de rejoindre l'escadre

anglaise pour la détruire ; mais deux fois elle refuse le combat, fuyant toujours devant lui. Il renonce à la poursuivre et arrive à Pondichéry, où il trouve Dupleix mécontent, mais à tort, de ce qu'il avait laissé échapper l'escadre anglaise.

Il fallait, enfin, après du temps regrettablement perdu dans les conflits, songer au siège de Madras.

Labourdonnais appareilla de la rade de Pondichéry le 12 septembre 1746. Son équipage était composé d'à peu près 2400 Européens, 500 noirs, 500 cipayes, environ 3400 hommes. Contrarié par les vents, il ne put opérer la descente de nuit; dans la matinée du 18, il débarqua 900 hommes et deux pièces de canon à une lieue de Madras, et opéra une seconde descente à Saint-Thomé, soutenu par les 900 hommes de la première, qui s'y étaient rendus de leur côté par terre. Ni les Anglais, ni les indigènes ne s'étaient opposés au débarquement. Ce fut seulement le 18 que quelques soldats s'approchèrent d'un village où Labourdonnais s'était retranché ; ils lui tirèrent une vingtaine de coups de canon, si mal, qu'ils ne lui tuèrent pas un homme. Il eut même beau se rapprocher de la ville et lui envoyer cinq à six cents bombes, personne n'y répondit. «Je compte demain, écrivait-il, chauffer les Anglais de « bonne grâce j peut-être finiront-ils par chanter sur le même « ton. »

Leur résignation était inexplicable. Le 20, a dix heures du matin, au lieu de projectiles, le général français reçut deux membres du conseil britannique, qui venaient en parlementaires, recommandés par une belle-fille de Dupleix, Mme Barneval, mariée à un Anglais de Madras. Les deux conseillers ayant demandé a Labourdonnais quels étaient ses projets, il leur répondit « qu'il voulait se rendre maître de la place, que la mort seule pouvait s'opposer à cette résolution, que la raison était son guide dans les affaires d'intérêt, mais que l'honneur avait aussi ses lois, et qu'il ne pouvait les trangresser. » Les Anglais voulurent prolonger la négociation pour donner à l'escadre de Peyton le temps d'arriver, mais Labourdonnais ne leur accorda aucun répit ; et Madras capitula le soir même, moyen-

nant une rançon de 1,100,000 pagodes (environ 10,000,000 de

francs).

Le mérite de Labourdonnais dans cette expédition consiste dans l'audace de la descente, mérite réel, car il était impossible de s'attendre à la longanimité des Anglais ; mais Madras fut pris sans coup férir. Cette conquête, d'un effet moral supérieur à ses difficultés matérielles, fut moins le résultat des talents militaires de Labourdonnais que l'œuvre de la politique de Dupleix.

En faisant capituler les Anglais, Labourdonnais, dont la pénétration n'atteignait pas la profondeur de vues de son rival, avait stipulé qu'on leur rendrait la ville rançonnée et démantelée. Dupleix s'y opposa et déclara la capitulation nulle, et il fit bien1.

Il se décida moins encore à rendre la ville au nabab Anaverdykhan, suivant le vœu de la Compagnie. Ce nabab, impatient et irrité, vint mettre le siège devant Madras et fut repoussé.

La possession de Madras rendait Dupleix maître de la côte de Coromandel ; la défaite du nabab avait suffisamment compensé un double échec du gouvernement français devant Goudelour ; mais bientôt il eut a combattre toutes les forces de l'Angleterre.

L'amiral Boscawen en était parti vers la fin de 1747 à la tête de neuf vaisseaux de la marine royale et de onze vaisseaux de la Compagnie britannique, portant 1400 hommes de troupes. Chargé de prendre, en passant, l'île de France, Boscawen avait échoué dans cette entreprise ; mais ayant opéré sa jonction avec Griffin, les deux escadres réunies, qui ne comptaient pas moins de trente vaisseaux, vinrent montrer dans la mer des Indes la force navale la plus formidable que la Grande-Bretagne y eut jamais envoyée. Le péril était grand pour nous... Mais depuis dix-huit mois Pondichéry avait été préparé pour une longue et vigoureuse résistance... Après des prodiges de valeur et d'habileté, tant de la part de Dupleix que de son armée, le siège est

1 On sait que La Bourdonnais, après avoir épuisé ses efforts, quitta Madras;— qu'il fut pris par des Hollandais et conduit en Angleterre; — qu'il vint en France où, à son arrivée, il fut jeté à la Bastille pour en sortir malheureux. Le vainqueur de Madras ne méritait pas un autre sort !...

honteusement levé par Boscawen, après une attaque de cinquante-six jours, dont trente-huit de tranchée ouverte, par des forces supérieures a tout ce qui avait paru jusqu'alors dans ces contrées.

Enfin la France dominait dans l'Inde, l'astre de l'Angleterre pâlissait devant le nôtre. Ce succès était d'autant plus grand que les suites d'une défaite auraient été incalculables. En effet, qu'on suppose Pondichéry emporté, que seraient devenues les cargaisons dont les magasins de la Compagnie étaient encom brés, les fonds déposés dans l'hôtel de sa Monnaie 1 et accumulés dans ses caisses, toute son artillerie, les munitions de guerre et de bouche dont la place se trouvait abondamment pourvue, sans compter les amas de diamants, de pierreries, de perles, les riches brocards, les mousselines, l'or ouvragé, l'or en lingot, l'or sous toutes les formes, enfin la fortune du gouverneur, celle même des principaux Arméniens, Juifs, Maures, Banians , composant plus de 100,000 habitants qui vivaient à l'abri du pavillon blanc et payaient des droits à la Compagnie? C'eût été la ruine d'une colonie acquise avec tant de labeurs et de soins, la ruine des Français dans l'Inde. Un vainqueur jaloux et violent, sous prétexte de représailles, n'aurait pas manqué de détruire de fond en comble un établisssement dont il voyait à regret la prospérité et la splendeur. Heureusement il n'en fut pas ainsi. C'était la France qui triomphait; les princes de l'Indoustan ne connaissaient plus qu'elle. Depuis le Grand Mogol lui-même jusqu'aux derniers nababs, tous avaient envoyé des ambassadeurs chargés de présents complimenter Dupleix, et c'est au milieu de cette cour asiatique , c'est au bruit des mousquetades, des cloches sonnant à grande volée, au chant triomphal du Te Deum, qu'il reçut du cabinet de Versailles — l'ordre de rendre immédiatement Madras aux Anglais.

La France et l'Angleterre s'était réconciliées. Au plus fort de

1 La Compagnie française , par concession du Grand-Mogol, battait monnaie à Pondichéry, privilège dont ne jouissait pas la Compagnie anglaise à Madras ni à Bombay.

nos conquêtes, après les victoires de Fontenoy, de Lawfeldt et de Berg-Opzoom, le gouvernement Français n'avait pensé qu'à la paix. Louis XV lui même, sur le champ de bataille de Lawfeldt, avait fait venir en sa présence le général anglais Ligonier, prisonnier de guerre, issu d'une famille française. Là, dans un entretien particulier, le roi fit des ouvertures de paix : noble proposition, adressée sur le champ de bataille par un monarque victorieux à un chef ennemi qui avait rendu son épée; plus noble contraste d'un roi de France tendant la main à un sujet rebelle, presqu'au même moment où le roi d'Angleterre livrait à d'affreux supplices les partisans de Charles-Edouard, leur arrachant le cœur de la poitrine et leur faisant battre et rougir les joues avec ce viscère ensanglanté !

Le cabinet anglais ne s'en montrait pas plus accommodant dans les affaires de l'Inde: malgré les négociations pacifiques, il armait toujours; mais, tout en armant, il protestait à la cour de France qu'elle ne devait en prendre aucun ombrage. « Il n'y avait rien là qui dût l'inquiéter, bien au contraire; elle devait même en savoir gré au gouvernement britannique. La Compagnie anglaise demandait qu'on renforçât la station, uniquement pour protéger son commerce contre les pirates; la France ellemême tirerait avantage de ce surcroît de forces ; tout était donc profit pour elle dans les armements de l'Angleterre. » Cette cordialité ironique produisit immédiatement son effet : le cabinet français prit peur ; des ordres contraires aux premiers furent envoyés en toute hâte à Dupleix. On se rappelle qu'au moment même où il était enjoint par le ministère à La Bourdonnais de ne conserver aucune conquête, Dupleix avait reçu l'ordre de garder Madras, d'en détruire les fortifications, et d'en faire ensuite un échange avantageux avec Anaverdykan, nabab de Karnatik. Maintenant tout était changé; Dupleix ne devait plus traiter avec le nabab ; il devait garder Madras, mais pour le rendre aux Anglais, sans attendre même que ceux-ci nous eussentrestitué les places ou les pays qu'ils avaient conquis sur nous. Pour plus de célérité, ces nouvelles dépêches furent expédiées à Pondichéry par la voie de Constantinople, Alep et

Bassora. L'ordre de rendre Madras avait accablé Dupleix , et certes, il n'en fat pas consolé par le titre de marquis, qu'une ordonnance royale lui concéda , ainsi qu'à sa famille , même dans la ligne collatérale a défaut de descendants directs l.

Dans une déclaration du 8 juillet 1748, signée a Aix-la-Chapelle par les plénipotentiaires de la France, de la Grande-Bretagne et de la Hollande, il avait été convenu que les conquêtes faites dans les Indes occidentales avant ou depuis le 30 avril seraient rendues dans l'état où elles se trouveraient au 31 octobre. Par le traité définitif, toutes les conquêtes faites dans les Indes pendant la guerre furent réciproquement restituées ; on y ajouta même par l'article 9, qu'elles seraient remises sur le pied qu elles étaient ou devaient être avant la première guerre2. Cette rédaction louche et barbare semblait appeler de nouvelles contestations qui ne tardèrent pas à naître en effet, car la paix d'Aix-la- Chapelle, signée le 18 octobre 1748, ne fut, à proprement parler, qu'une trêve.

Abrégeons. Après de nombreuses péripéties dont nous laissons à l'histoire le soin de rendre compte, le génie de l'Angleterre l'emporte. C'est précisément lorsque Trichanopaly, investi de tous côtés, est sur le point de se rendre ; — c'est lorsque l'Inde allait définitivement rester à Louis XV, qu'un commissaire revêtu des pouvoirs les plus étendus, Godeheu, vient conclure avec Sunders le fameux traité du 11 octobre 1754, et que Dupleix part pour la France.

Les Anglais, par ce traité, cédaient quelques bourgades, la France cédait un empire. Jamais, a dit un historien anglais, on ne fit de tels sacrifices à l'amour de la paix.

« Il n'y a point d'exemple dans l'histoire moderne 3 d'une nation trahie à ce point par son gouvernement; c'est l'idéal de l'ignominie; il faut, pour trouver quelque chose de semblable,

1 M. Ferdinand Dupleix de Mery est actuellement le seul héritier du marquis Dupleix, son grand-oncle.

2 Scell. Traité de paix t. II p. 321.

3 H. Martin, Histoire de France, t. XVIII p. 47.

remonter jusqu'à ces lâches rois d'Orient qui se précipitaient à bas de leurs trônes sur un geste des proconsuls romains. »

Avec Labourdonnais et Bussy dans l'Inde, il fallait à Dupleix Louis XIV et Colbert à Versailles.

Après neuf ans d'espérances trompées, de démarches incessantes, de mécomptes successifs terminés par une ruine totale, le grand Dupleix mourut pauvre, et une pension' fut refusée à sa veuve ! ! !

Dupleix est vengé aujourd'hui ; mais, la France, quand le sera-t-elle ?...

CONQUÊTES DE L'ANGLETERRE. — APOGEE DE SA PUISSANCE. — PRIVI- LEGE DE LA COMPAGNIE; SON ABOLITION. — CONSEQUENCES ILLU- SOIRES.

L'infortuné Lally avait voulu essayer d'exécuter les plans que Labourdonnais avait conçus ; Bussy avait tenté de continuer les gigantesques entreprises de Dupleix; tous furent victimes. Labourdonnais trouva la prison, Dupleix la ruine, Lally la mort.

La France de Louis XV a fait à l'Angleterre la plus vaste place dans l'Inde. Si notre rivale est encore inquiétée passagèrement par les brillantes victoires du Bailly de Suffren, par le génie d'Haïder-Ali qui force, en 1769, la Compagnie k une paix humiliante, ce n'est point une résurrection de notre passé ; c'est le suprême effort d'un génie qui ne veut pas mourir sans jeter un dernier et vif éclat.

Depuis Godeheu, de triste mémoire, place à l'Angleterre ! Elle va s'avancer à pas de géant; et dans moins d'un demisiècle elle dominera plus de 150 millions d'hommes , que la France n'a pas voulus!...

Clive est k l'œuvre... Je n'ai pas k m'occuper du détail de ses luttes et de ses conquêtes : c'est la part de l'Histoire. Il suffit k

mon but d'en indiquer l'étendue, d'en caractériser les circonstances morales, politiques et économiques, pour lui comme pour ses successeurs.

Clive, il faut le reconnaître, avait du génie et de l'audace : l'école de Dupleix lui avait servi, et il sut mettre à profit les leçons du plus grand des colonisateurs de l'Europe. — Dans quelques années (de 1757 à 1766) il soumit à la loi britannique le Bahara, l'Orïssa et le Bengale. Par Clive, la Grande-Bretagne règne sur 50 millions d'hommes; c'était la succession de notre illustre Dupleix. Mais quelle différence dans les moyens! Si, dans Dupleix, tout avait été habile, généreux et grand, tout, dans Clive, fut digne de l'Angleterre. Qui ne sait pas sur quels monceaux de crimes les bases de cette puissance furent fondées? « Tout le pays, dit un historien était plein d'horreur des « abominables exactions de ces marchands, de leurs infâmes « manœuvres qui avaient fait périr des millions d'hommes ! » Toutes les histoires du temps sont pleines de ces horreurs. Pour n'en citer qu'une des plus favorables k l'Angleterre, écrite par un de ses admirateurs passionnés2, M. le baron de Penhoën, nous dirons, avec ce dernier, que la plus horrible des famines, œuvre de l'Angleterre, fit périr dans le Bengale plus de quatre millions d'hommes ! « Et, ajoute cet auteur, chose plus « horrible encore que tout cela, c'est qu'un grand nombre de « fortunes datèrent de cette époque. D'avides marchands a Cal- « cutta ou dans les villages voisins avaient accaparé le peu « de riz récolté. Ils s'enrichirent en spéculant sur la famine ! ! ! »

Un procès s'ouvre en 1773 pour demander à Clive compte de son immense fortune et de ses crimes, et le Parlement répond que Clive a bien mérité de la patrie3 ! Quel exemple de

1 Histoire de France par Th. Lavallée, 3 séries t. III, p. 498.

2 Hist, de la fondation de l'empire britannique dans l'Inde t. II p. 505 et

3 On sait que l'année suivante Clive se suicida. Les remords qui le poursuivaient ne laissaient, depuis longtemps, aucune tranquillité à son esprit, il ne voyait que du sang couler autour de lui ! ....

moralité publique ! La cause de cette conduite du Parlement ne nous est-elle pas d'ailleurs révélée par la biographie f de lord Plassey, lorsqu'il dit : «La Compagnie des Indes qui, en 1756, « n'était qu'une simple association de marchands, dans une « situation précaire, se trouvait, au départ de Clive, élevée à « un degré inoui de richesse et de puissance. »

Un homme d'un esprit plus vaste et plus lumineux succède à Clive ; c'est Warren-Hastings. ADglais pardessus tout, s'il n'a pas la cruauté de Clive , malgré son froid massacre des Rohillas , il possède k un degré qu'on peut rarement atteindre, mais jamais dépasser, l'esprit d'intrigue et de corruption, il faut le voir à l'œuvre dans le Bengale, chez les Maharattes, près du Grand- Mogol et dans l'Oude. Non moins habile k se maintenir entre le gouvernement et la Compagnie, il achète tous les dévouements, paye toutes les consciences, assure plutôt les conquêtes de Clive qu'il n'en fait de nouvelles, quoiqu'il détruise ou prenne tous nos établissements de Chandernagor, Yaman, Karikal, Masulipatam, et se saisisse de nos navires marchands dans le Gange, au Coromandel et réduise Pondichéry.

Mais si Hastings versait l'or, que d'exactions, que de pillages, que d'actes atroces pour forcer les vaincus à découvrir leurs trésors ! comme il aggrava le vasselage des princes hindous ses alliés ! Comme il est cruel envers Cheit-sing et la Zénana de ce prince, dont il prend tous les trésors, jusques aux joyaux des femmes qu'il laisse manquer de pain! !... «Les habitants de « Zénana, dit Parisot, chose inouïe aux Indes, en franchirent « les murs de désespoir et remplirent les rues, les bazars, famé- « liques et en haillons; la soldatesque au service de la Com- « pagnieles fit rentrera coups de bâton dans leur demeure...» C'est comme cela que l'Anglais civilise'....

Aussi Hastings, k qui la Compagnie doit encore le monopole de l'opium, du bétel et du sel, qu'il afferma k qui il voulut et comme il voulut, dut-il aussi être mis en jugement, ne fût-ce que pour la forme. Son procès occupa cent quarante-huit

1 M. Parnot, article Clive dans la Biographie universelle.

séances a la chambre haute et dura neuf ans. Ce qui n'empêcha pas le Parlement de déclarer, encore cette fois, que ce double Verrès de l'Inde avait bien mérité de l'Angleterre, quoique Burk et Fox lui reprochassent «l'extermination des Rohillas, le traité « de Pourandes, le désordre de l'administration, le honteux « pillage du Grand-Mogol, le honteux pillage du rajah de Bénarès, « le honteux pillage du prince d'Oude 1 !...» et quarante-cinq chefs d'accusation monstrueux lui valent un siège dans la chambre des Lords 2! ! !

Abrégeons nos dégoûts avec les hontes de l'Angleterre. L'empire de Mysore créé par Haïder-Ali, l'ennemi le plus redoutable des Anglais, est accru par d'importantes conquêtes. Le courage, l'énergie, le talent décernent à ce grand homme plusieurs victoires*... il meurt abaissé.

Tippoo-Saïb, son fils, héritier d'une partie de ses talents et de toute sa haine contre les Anglais, lui succède. Après des succès éclatants, il succombe ; et l'Angleterre, qui met du Sainte- Hélène dans tous ses triomphes, le jette dans un cachot gardé par des crocodiles 3 !...

Le peuple belliqueux des Mahrattes, nos anciens alliés, est soumis, et avec eux, un grand nombre de peuplades indigènes. — Les Sindarys, les Rajpouts, les Afghans et les Sickes ne connaissent plus d'autres lois que les lois britanniques. La guerre avec la Birmanie, le Caboul, et la campagne du Sinde achèvent la domination anglaise 4 et donnent à la Grande-Bretagne, avec un produit et des richesses immenses, vingt États indigènes protégés, cinq alliés hors de la protection, sept États pensionnés et deux États fondés par l'Angleterre dans le rajalh de Mysore et le rajalh de Sattarah, ombre du royaume des Mahrattes.

1 Baron de Penhoën, loc cit. t. III p. 498 et 502.

2 Erskine, Burk et Sheridan ont à cette occasion prononcé des discouiv recueillis par la postérité. V. Inde contemporaine,]). 15 et suiv. de l'introduction.

3 Voyage dans l'Inde parle prince Soltikoff; Paris, 1855.

4 Toutes ces conquêtes ont été opérées de 1781 à 1848 par Corwnallis, le marquis de Wellesley, le marquis d'Hastings, les lords Amhert etBentinck, Sir Napier et lord Dalhousie.

L'Angleterre est à l'apogée de sa puissance absolue, et la plus absolue. Elle tient sous son joug près de 1 80 millions d'hommes ; elle possède, dans l'Inde seule, une étendue de territoire presque

aussi considérable que l'Europe entière Et cependant, à la

paix de Westphalie, en 1648, elle ne possédait, hors de chez elle, que les îles de Jersey et de Guernesey 1!!S Quelles réflexions cela ne fait-il pas naître dans l'esprit patriotique d'un Français!...

Assez de la conquête! Jetons maintenant un coup d'œil sur l'organisation et le fonctionnement de la Compagnie. — Celle-ci ne paraît pas remonter au-delà du xvie siècle 2. Avant toutes chartes de privilèges, ce sont des marchands sans liens, sans autre esprit que celui de la spéculation encouragée par l'aventure.

Nous connaissons la date précise du premier bill constitutif

1 Histoire de France par Anquetil, continuée par Léonard Gallois, t. IX p. 422 et 323.

2 La Compagnie des marchands de Londres, faisant le trafic aux Indes orientales, se forma en 1599 sous le règne d'Elisabeth. Les associés ■avaient un capital de 80,133 liv, st. Le monopole du commerce de l'Orient date de cette époque. — Le 31 décembre 1600, Elisabeth leur accorde une charte royale pour 15 ans, avec le monopole du commerce dans toutes les mers situées au-delà du cap de Bonne-Espérance et du détroit de Magellan. — Les expéditions de 1603 à 1613 ont rapporté en moyenne 71p. 0j0. — La compagnie payait 3 1\2 p. 0[0 sur les marchandises qu'elle tirait des États des princes mogols ! — Son capital social fut porté en 1616 à 160,000 liv. st., elle avait 36 vaisseaux. A toutes les période de 15 ans, son privilège recevait des accroissements nouveaux. C'est ainsi qu'elle put emporter 80,000 liv. d'argent et 40,000 liv. d'or au lieu de 30,000 liv. — Son monopole fut attaqué par les marchands des autres ports d'Angleterre sous Charles Ier, qui autorisa une nouvelle Compagnie avec de semblables privilèges et qui fut supprimée sur les vives réclamations de sa rivale. — Depuis cette dernière époque jusques à Guillaume III, la Compagnie triomphe de toutes les prétentions élevées contre son monopole. — Charles II, en 1661, renouvelle son privilège et lui reconnaît le droit de faire la guerre et la paix avec tous les princes qui n'étaient pas chrétiens. En 1686 Jacques II l'autorise à attaquer les Mogols dent elle avait éprouvé quelques violences. C'est de cette époque que datent ses premières acquisitions territoriales qui ont, plus tard, amené un si grand changement dans la politique. Les directeurs écrivaient à leurs agents : « L'accroissemect du revenu par l'impôt doit être « le but de nos efforts ! ! » — En 1691, une enquête est ouverte sur les plaintes dirigées contre la Compagnie. Cette enquête amena une nouvelle

de la Compagnie, en 1599. Nous [savons qu'il a été renouvelé en suivant des phases que nous avons indiquées et qui lui ont donné vie jusqu'en 1834.

Cependant, en février 1830, lord Ellenboroug demande la nomination d'un comité spécial pour examiner les affaires de Tlnde et auquel il pose les questions suivantes : 1° L'Inde doitelle être gouvernée avec ou sans la Compagnie? 2° L'assistance du gouvernement prendra-t-elle une forme nouvelle? Ce comité ne produit rien.

La révolution de juillet éclate... Wellington devient ministre et il pose, a son tour, deux questions moins alambiquées que celles d'Ellenboroug. Je demande aettement : Abolira-t-on le monopole de la Compagnie? En cas d'abolition les directeurs continueront-ils leurs fonctions ?

La question de l'abolition fait des progrès ; et, en 1831,

charte en vertu de laquelle le capital social fut élevé à 1,500,000 liv. st. avec obligation d'exporter annuellement pour 100,000 liv. st de produits anglais. — En 1693, les Communes votent la liberté du trafic aux Indes orientales. C'est alors que la corruption la plus honteuse se manifeste dans la Chambre des Communes ; tout le monde connaît le procès du duc de Leeds... — Enfin, une nouvelle Compagnie est formée avec des privilèges plus étendus que toutes les précédentes, à condition qu'elle prêterait axi gouvernement 2 millions de liv, st., ce qui a lieu. Mais , embarras de cette Compagnie résultant de ce prêt, oppressions et violences qui en sont la suite dans l'Inde... Bref, les deux Compagnies fusionnent en 1702. La fusion prête au gouvernement 1,200,000 liv. st. et son privilège est prolongé jusqu'au remboursement de cet emprunt. — En 1730, une prorogation de privilège est accordée jusqu'en 1766, moyennant diminution de l'intérêt de l'emprunt de 1702. — En 1744, nouveau prêt au gouvernement d'un million de liv. st.; nouvelle prorogation jusqu'en 1780. — Dès 1702, le gouvernement de l'Inde est partagé entre la eour des Propriétaires et celle des Directeurs. Il fallait 500 liv. pour appartenir à la première et 2,000 liv. pour appartenir à la seconde. — Les 3 présidences sont établies — En 1764, les Anglais percevaient déjà la moitié des revenus de l'empire mogol et s'étaient emparés de tout son commerce. C'est à partir de cette époque, ainsi que nous l'apprend M. Dareste de la Chavanne avec bien d'autres [Journal des Economistes y — fév. 1853, — p. 287) « que l'Inde devient une proie » livrée à la rapacité de tous les employés de la Compagnie et même des « membres du conseil de Calcutta ! ! » — Depuis, cela n'a fait que croître et embellir. Aussi l'expiation est-elle épouvantable et terrible....

sous le ministère de Grey, les abolitionistes dominent au Parlement; mais ne décident rien encore. Ce n'est qu'en 1834, époque de l'expiration du privilège, qu'intervint le bill dont nous avons parlé plus haut1.

Les vingt années accordées à la Compagnie, pour opérer sa liquidation, ont expiré en 1854. A cette dernière époque, la guerre de Crimée donnait trop de soucis a l'Angleterre pour entamer de nouveau la question de l'Inde. Rien n'est venu nous apprendre que le bill sanctionné le 28 août 1834 ait apporté le moindre changement politique ou social dans les affaires de l'Inde. Tout s'y passait avant l'insurrection actuelle comme au temps du privilège le plus exclusif.

Sous l'empire du privilège, l'Inde appartient et n'appartient qu'à 1800 actionnaires. A eux seuls le commerce de l'Inde et de la Chine! Les produits de l'Inde ne peuvent être transportés que par eux* le négoce de l'Inde ne sort pas de leur sphère. Hastings même, comme on l'a vu, a réservé à la Compagnie, en dehors de toute participation du gouvernement de la métropole, le monopole de l'opium, du sel et du bétel. La Chine est aussi leur domaine. Eux seuls peuvent avoir des propriétés territoriales ; eux seuls en possèdent; eux seuls, sauf la contribution au fisc de la Grande-Bretagne, perçoivent les impôts : tel est en résumé l'état exceptionnel créé par la charte primitive de la Compagnie, continuée telle quelle jusques en

Il est vrai qu'en 1793, et nous devons le dire pour rendre hommage à toutes les vérités, le Parlement a accordé trois mille tonnes aux commerçants particuliers, qui dans le renouvellement suivant du privilège, ont été élevés à trente mille tonnes. Mais que de bruit, que de querelles entre les

1 V. V Introduction. — Dans ce bill, la propriété des actionnaires est estimée 21 millions de livres sterlings, représentant les forteresses, factoteries, vastes territoires appropriés, etc. Les directeurs y ont la faculté d'administrer encore pendant 20 ans, pendant lesquels on leur garantit l'intérêt de leur fonds social, ainsi caractérisé à 10 et demi pour cent! — Y. Barchon etPenhoè'n, loc. cit., page 479 et suiv.

armateurs actionnaires et les armateurs libres ! Quelles difficultés innombrables pour les directeurs de la Compagnie, partagés entre le gouvernement, les commerçants particuliers et les hauts barons de la Compagnie! N'importe : légalement, aujourd'hui et moyennant les conditions du bill d'émancipation, «la Compagnie doit cesser toutes ses opérations commerciales, et tous les sujets anglais peuvent faire le commerce avec les pays au-delà du cap de Bonne-Espérance jusqu'au détroit de Magellan. »La Compagnie n'a plus, en outre, le monopole du commerce de la Chine1.

Le monopole a-t-il-cessé? Le bill de 1834 a-t-il reçu son exécution? Personne ne le soutient. Les choses en sont au même point qu'avant cet acte du Parlement. Des difficultés d'exécution tenant à des causes de diverses natures ont maintenu l'administration ancienne. Le commerce a pu s'y opérer d'une manière un peu plus libre, des acquisitions territoriales ont pu être faites ; mais cela n'a point eu, jusqu'à ce jour, un caractère assez important; car, s'il en eût été ainsi, les revues anglaises, jalouses de signaler jusques aux moindres progrès, n'auraient pas manqué de le proclamer par toutes les voies.

Cependant, en 1834, le Monthly-Magazine écrivait: «Enfin « une ère nouvelle commence pour le commerce de la Grande- « Bretagne. Encore quelques mois, et nos navires pourront « aborder dans tous les ports de l'Inde. Cet immense pays qui, « depuis la mort d'Aurung-Zeb, était tenu sous le séquestre par « la Compagnie, sera rendu à la vie...»

L'année suivante2, le même recueil ouvrait ses colonnes aux plus belles espérances, dans les termes suivants : «Maintenant une des conditions de la nouvelle charte accordée à la Compagnie donne à tout sujet anglais le droit d'acquérir dans l'Inde des propriétés territoriales, et d'y former des établissements agricoles et industriels.... On doit donc s'attendre à ce que la

1 Monthly-Magazine, rapporté dans la Bévue britannique de 1834, p. 61.

2 V. Revue britannique de l'année, 1835, p. 180 et suiv.

Grande-Bretagne déverse dans l'Inde une portion considé- rable de l'excédant de sa population.... Ils (les colons) érigeront des temples, fonderont des écoles publiques, moraliseront....» — Quelles illusions!! Il y a plus de vingt ans que cela est écrit et nous n'avons pas vu d'émigration. Loin delà: lors de la famine de l'Irlande, en 1847. et à partir de cette époque, d'innombrables émigrations ont eu lieu ; mais elles ont pris la direction de l'Amérique. L'Inde leur a paru une terre empoisonnée.... Avaient-ils tort ? — Où sont les établissements industriels et agricoles créés? Où sont les établissements propres à moraliser? A toutes les questions, il faut répondre: Rien!... — Nous verrons peut-être pourquoi dans le chapitre suivant.

CAUSES DU DÉPÉRISSEMENT ET DE LA — COLONISATION NÉGATIVE DE INÉVITABLES. — PARALLELE AVEC

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