OBSERVATIONS DIVERSES
La rapidité avec laquelle les événements se succèdent , leurs péripéties , les opinions chaque jour émises par les publicistes français et étrangers , les bruits contradictoires , tous les accidents vrais ou faux de la grande révolution de llnde , le tohubohu de la presse, ne nous permettent pas , en présence d'une telle situation , de dire le dernier mot à chaque opinion émise , à chaque thèse soutenue. C'est 1 office de la presse quotidienne indépendante, qui n'a pour point de vue que l'intérêt de la France , pour but que les moyens de faire triompher la vérité , le droit et la justice. Cependant, tout ce qui est principe pour nous , au regard de la lutte engagée, a été exposé dans le cours de notre ouvrage. Certaines de nos démonstrations auraient pu être soutenues par des autorités plus nombreuses; certaines thèses adverses auraient pu être directement détruites si elles nous eussent été connues. Nous remédierons autant qu'il sera en nous et sans nuire à la rapidité nécessaire à notre publication, à toutes ces lacunes, sans prétendre les combler toutes, dans la présente note.
— Si le nom de Napoléon Ier est resté populaire en France , ce n'est pas seulement parce qu'il était le symbole de la résistance à une invasion étrangère, mais plus particulièrement parce que chaque Français savait que le grand capitaine n'était préoccupé que d'une pensée, celle d'abaisser l'Angleterre. Il n'a pas dépendu de lui qu'il en fût ainsi. Si la campagne de 1812 eût réussi, c'en était fait des Indes.
— Ce qui prouve que le bill d'émancipation de 1834 n'a été qu'un jeu de coulisse et que les choses sont restées ce qu'elles étaient avant , c'est la pétition adressée au parlement anglais pour demander que le gouvernement de l'Inde soit retiré à la
Compagnie des Indes-Orientales (Morning-Chronicle rapporté dans le Messager du Midi, du 23 septembre 1857).
— La pétition dont nous venons de parler met en fureur le Times et le Morning-Post. Ils disent : « Nous soutenons que la « révolte actuelle n'est qu'un incident de notre conquête de « l'Inde. C'est un gouvernement qu'aucun système d'administra- « tion n'aurait pu empêcher. C'est un événement qui appelle « une punition et une vengeance aussi complètes et aussi terribles « qu'on ait jamais infligées à une révolte militaire ! » — L'incident et le système sont jugés. Il faut être scélérat ou imbécile pour produire , aujourd'hui , de telles idées. — Quant à la vengeance terrible , c'est affligeant ! Les Anglais verront où les mèneront de tels excès; ou , plutôt , ils l'ont déjà vu. Kallahore ne leur a pas porté bonheur Ce sera partout du sang cruellement versé. Les Indiens y perdront moins que les Anglais
— On retrouve, à côté de faits accomplis , les mêmes sentiments dans une lettre de Calcutta , du 8 août , où nous lisons : « Bonnes nouvelles ! le 42e a été taillé en pièces jusqu'à son « dernier homme ! que tous les autres insurgés trouvent le
« même sort! » — Quelle horreur I! [Messager du Midi ,
du 24 septembre).
— Le Times du 23 septembre élève son arrogance et son orgueil à la hauteur de la superbe des anges déchus. « L'Inde , « dit-il, sera anglaise et l'Angleterre sera sa souveraine plus « puissante et plus glorieuse que jamais !... Nous sommes ce « que nous avons été ! La supériorité de notre race est aussi « incontestable qu'il y a un siècle!... » — Toutes ces fanfaronnades, tout ce jargon de race supérieure n'est que parfaitement ridicule. Quant à la souveraineté de l'Angleterre , nous ne lui croyons qu'un droit, celui d'exister in partibus...
— La tonique de la fière Angleterre baisse. Pour s'en rendre compte, il n'y a qu'à jeter les yeux sur les élections unionistes de la Moldavie ou de la Yalachie , où l'influence du cabinet français est devenue aussi visible que le soleil. Ce qui devait être le Waterloo de la politique française , au dire de lord Strafford Redcliff, a été autre chose et pour le présomptueux diplomate et pour la France. — Ce n'est pas tout : il semble vraiment que, depuis le 10 mai, on respire en Europe. L'Italie, l'Allemagne sont un peu plus tranquilles. Dieu fasse que les causes en deviennent durables ! C'est le vœu de tous.
— Les Débats (numéro du 17 sept.) persistent à dire que
« le gouvernement de la Grande-Bretagne a été le plus sage! » Cependant, ils blâment le passé et ils présagent un magnifique avenir... C'est avoir. Nous supposons que les Anglais reconquièrent; avec leurs terribles vengeances , leur extermination tant de fois proclamée, ils ne moraliseront rien - ils n'homogéniseront rien , s'il est permis de le dire ; ils ne feront rien pour l'avenir de l'Inde ; ils ne la pressureraient qu'un peu plus. Dieu ne le permettra pas ! — Laissons les Débats dans toute la candeur et l'ingénuité de leurs espérances. Laissonsleur croire que les Anglais, qui ont les moyens et les qualités négatifs de la colonisation , n'en déplaise à la supériorité un peu gâtée de leur race, deviendront dévoués aux intérêts de l'Inde et qu'ils les élèveront a leur juste hauteur. Mais , pour nous, nous n'en partagerons jamais la pensée et nous montrerons,à cet égard, le même scepticisme que cet auteur de goût et de savoir, M. le baron de Mortemart {Vie élégante de Paris, page 131) auquel on disait qu'un Anglais de la haute fashion avait eu la politesse de ne pas s'enivrera table: « Ah! si tous avaient cette » urbanité , cette grâce , cette bonté , comme on les aime- » rait! » Ah! qu'ils seraient aimables, dirons-nous a notre tour, non s'ils étaient sobres, mais s'ils étaient justes!
— Toujours des contradictions ! Cependant la vérité est si facile à reconnaître ! — Encore une lettre de Calcutta du 8 août qui prétend que l'insurrection est toute militaire, qu'elle n'est faite que par une poignée de Musulmans déjà encouragés et que la race hindoue est toute pour l'Angleterre... — Et puis une lettre du 9 du même mois, écrite du même lieu, qui nous apprend à satiété que l'organisation militaire anglaise est pitoyable, que les moyens d'entrer en campagne manquent, que les renforts qui arrivent sont insignifiants, que la terreur est. dans Calcutta etc, etc. Voilà à quoi en est réduite la race supérieure anglo-saxone... (Y. Messager du Midi du 24 septembre 1857.)
— J'ai lu 50 auteurs anglais, français^ russes, etc., sur l'Inde. Je n'ai rencontré que le colonel Fentil qui ait eu le courage de louer Warren-Hastings et de le représenter comme vertueux... (V. Son mémoire sur l'Indoustan, ch^YI. p. 339. Paris, 1822. )
— M. C. Dareste delaChavane a écrit : « Clive, non content « d'ouvrir la série de conquêtes qui créèrent l'empire indo- « britannique , prévit ses destinées et conçut la pensée de sub- « stituer les Anglais aux maîtres du pays. » { Journal des Écon.
fév. 4 855. p. 286). C'est une erreur historique savamment détruite par M. de Saint Priest dans son ouvrage que nous avons longuement cité. La pensée prêtée a Clive appartient tout entière à l'immortel Dupleix , dont Clive n'a fait que suivre les errements. Les Anglais le savent bien !... Laissons donc entière à notre compatriote la gloire qui lui appartient.
— Nous l'avons déjà dit, le recrutement se fait difficilement en Angleterre, d'autant plus difficilement que la guerre de l'Inde n'excite aucune sympathie dans le Royaume-Uni. Le Times et le Post le reconnaissent ; après eux, le Journal des Débats nous apprend que, malgré l'offre du grade d'enseigne à celui qui lèvera 100 hommes et du rang de lieutenant-colonel à celui qui
pourra grouper 1,000 hommes, personne ne se présente « Le
« recrutement languit, ajoutent les Débats, principalement pour « les régiments de ligne. Il faut cependant des dépôts assez conte sidérables pour maintenir au complet l'effectif des 54 régies ments qui sont dans l'Inde ou qui sont sur le point d'y arri-
« ver » Il faut volontairement se mettre la plus épaisse des
cataractes sur les yeux pour ne pas voir d'une part que le recrutement est impossible, et d'autre part que les 54 régiments de l'Inde, décimés par le choléra, aux trois-quarts détruits par l'insurrection, ne présentent plus qu'un chiffre nominal. Ajoutons que ce ne sont pas 54 régiments qu'il faudrait, mais 200, mais 300 et encore. ... D'où la conséquence que la reconquête ne présente pas encore un embryon visible à l'œil nu. — Nous aimons mieux le Times, lorsqu'il entre, à cet égard, dans le domaine des rêves d'avenir, et que ressuscitant une idée appliquée sous notre premier empire dans tous les établissements d'instruction publique, il dit: « Pourquoi ne préparerions-nous « pas les enfants et les jeunes gens en commençant à les faire « participer à des exercices militaires dans nos écoles et dans nos « collèges?... » — Yoilà qui est parler ! cela promet des soldats à l'Angleterre, mais dans dix ans d'ici !... Nous espérons qu'à cette époque l'Inde ne leur donnera plus de soucis. (V. Gazette de France des 25 et 27 septembre 1857.)
— Le Standard apprécie ainsi les cause de l'insurrection de l'Inde : « Au dire des malheureux passagers anglais arrivés des « Indes par le Colombo, l'opinion généralement accréditée dans a les Indes, sur les causes de l'insurrection, c'est la longue « série de violences et de fraudes commises par les employés « de la Compagnie des Indes orientales à l'égard des indigènes. « Ces gens-la ont tout sacrifié a leur ambition effrénée, et « a leur soif de l'or et du pouvoir1.!! » — Nous n'en avons
jamais dit davantage. Et l'on est étonné que l'Hindou massacre l'Anglais qui le torture ainsi depuis un siècle sans intermittence ! — Ce que dit le Standard sur la foi de ces malheureux passager n'est pas autre chose que ce qu'on a vu depuis Clive jusques à Dalhousie. Le cabinet de Saint-James l'a toujours exactement su et il. ne l'a pas empêché; c'est plutôt le contraire qu'il a fait. Il se ravise, mais trop tard !...
— Dans son numéro du 25 septembre, le Siècle a dit que la royauté de l'Angleterre sur les mers était nécessaire, parce que cette puissance exerçant la police dans tous les parages où vont ses vaisseaux, préserve les autres nations de la piraterie et du brigandage.
Je répondrai d'abord au Siècle que les premiers brigands des mers sont les Anglais! Et je le lui prouve : 1° par la saisie dix fois répétée, sur toutes les mers, de tous nos bâtiments de commerce, sans déclaration préalable de guerre ; et cela a une autre importance qu'une capture de navire faite autrefois de loin en loin par des forbans barbaresques beaucoup plus humains que des Anglais ; — %° par l'incendie de Copenhague, qui est le fait le plus monstrueux de l'histoire de l'Europe ; — 3° par le droit de visite, brigandage civilisé cent fois plus lourd que la barbarie des Corsaires.
Non-seulement les Anglais n'ont jamais détruit la piraterie, mais ils l'ont protégée. Je le prouve encore : ne se sont-ils pas opposés de toutes leurs forces a la destruction de ce brigandage en 1830, lors de l'expédition d'Afrique? Ont-ils, sauf une fois, jamais essayé de l'extirper ? N'étaient-ils pas, au contraire, satisfaits de voir notre commerce méditerranéen exposé à tous ses excès ?
La royauté absolue des Anglais sur les mers n'a donc été qu'une tyrannie absolue, et sans répression possible, parce que l'Angleterre se moquait de tous par sa supériorité.
11 est, sous un autre rapport, faux de dire que, l'Angleterre manquant, la sécurité des mers disparaîtra. Qui pourrait troubler cette sécurité ? Quel est l'État maritime qui, en pleine paix, osera armer des brigands pour courir sus à de paisibles navires marchands? Sera-ce Tunis? Sera-ce le Maroc? Sera-ce l'Archipel? Nous n'avons besoin de personne, nous, Français, pour imposer l'ordre dans la Méditerranée, dans la mer Noire ou la mer d'Azof. — Seront-ce les deux Amériques ? Elles peuvent parfaitement se passer de l'Angleterre qui , depuis le traité d'York-Town, n'y a pas imposé sa loi, dont on se serait peu soucié. — Sera-ce une peuplade quelconque d'Afrique? Mais,
là, il n'y a pas de marine. Et quand le progrès des temps en aura créé, le progrès les mettra à l'ordre. — Sera-ce la Chine, le Japon ou la Birmanie? Mais ces nations sont, depuis le 10 mai 1857, nos alliées nécessaires. — Il n'y a donc ni piraterie, ni brigandage maritime sérieux à craindre, et la pensée du Siècle n'est qu'un volumineux anglomanisme qu'il est libre de conserver, mais qui, à coup sûr, n'épouvantera personne.
Au surplus, comme nous l'avons dit, des temps nouveaux s'ouvrent. La sécurité de tous sera protégée par tous. La fédération des peuples les sauvera, sur terre comme sur mer, de toutes les pirateries et de toutes les tyrannies. L'Angleterre, seule, a été, jusqu'à ce jour, l'obstacle à la paix comme a la sécurité commune. Le temps est venu où son autorité doit cesser pour faire place, à jamais, au droit commun des nations, au droit, à la justice, à la vraie liberté.
— M. Danjou, dans le Messager du Midi du 27 septembre 1857, nous dit: « En France, on n'aime pas l'Angleterre; » (c'est 36 millions de fois vrai), « mais l'on sait que le triomphe de « l'insurrection de l'Inde aurait un contre-coup funeste en Eu- « rope, et l'on comprend qu'il vaut encore mieux que ces vastes « contrées appartiennent à une nation libérale et éclairée comme « l'Angleterre, que de retomber dans la barbarie ou de passer « sous le joug de la Russie. » — Que signifie, je le demande, le libéralisme éclairé de l'Angleterre ? A quoi, depuis un siècle, a-t-il servi aux Indiens? De quel avantage les a-t-il dotés ? Quelle prospérité a-t-il créée? Qu'ont fait, en un mot, les Anglais pour l'Inde? Rien, rien, toujours rien! il y a plus (et nous le disions un peu plus haut en citant les propres paroles du Standard), ils n'ont exercé que des violences, commis que des fraudes et tout, tout, tout sacrifié à leur soif de l'or !! — Que dites-vous donc, M. Danjou ? votre langage n'est pas seulement une banalité d'élève de rhétorique, mais c'est un triste mensonge que vous commettez sans le savoir, et avec une ignorance complète des intérêts de l'Europe et de la France en particulier, lorsque vous parlez d'un contre-coup funeste pour l'Europe qui, dès à présent, ressent tout autre chose. Ce plagiat que vous faites au Siècle, au Constitutionnel et aux Débats est vraiment peu heureux. Ce langage n'est pas celui de l'intérêt de la France.
Combien plus noble, plus intelligent et plus français est, lui dirons-nous encore, celui de votre confrère M. Roux (de la Gazette du Midi), lorsque, répondant au Nouvelliste qui, comme vous, réclame le rétablissement de l'autorité anglaise dans l'Inde, il
lui dit: «Assurément, l autorité anglaise, malgré tous ses vices, était, comparativement, supérieure aux peuples qu'elle a subju gués, aux pouvoirs indigènes qu'elle a abattus. » Mais ce qu'il est impossible d'admettre, c'est que l'intérêt des nations commerçantes soit le rétablissement pur et simple d'une puissance qui a compromis le commerce et la sécurité de tous, et qui a fait reculer la cause de la civilisation européenne par les ressentiments excités chez les Indiens.
« Pourquoi et pour qui nos négociants et nos autres compatriotes dans les Indes anglaises se voient-ils compromis dans leurs affaires et dans leur existence même? Pourquoi et pour qui nos missionnaires si désintéressés, nos religieuses si dévouées et si charitables, ont-ils vu leurs œuvres emportées par la tempête ? Qu'avons-nous gagné a la protection de ce pouvoir étranger, incapable aujourd'hui de se protéger lui-même? Etpourrat-on nier que nos compatriotes, que tous les chrétiens en général vivent tout autrement tranquilles et respectés en Birmanie, à Siam, dans ces pays ou régnent des princes indigènes ? »
Mais si c'est au nom du commerce, dans la seule pensée des intérêts actuellement engagés, que l'on désire si vivement le prompt rétablissement de la domination anglaise, le Nouvelliste nous permettra de tempérer ce vœu par un autre plus légitime.
Il n'y a pas un siècle, la France possédait aux Indes de riches pays qui ne lui furent ravis que par la force; les armes de l'Angleterre, et non les insurrections indigènes, parvinrent seules à nous les enlever. Non contente de ces usurpations territorriales, la Compagnie des Indes nous prit, pendant les guerres de la Révolution, l'île de France ; elle s'empare aujourd'hui de l'île de Périm , des îles des Cocos, et joignant ces positions avancées a celle d'Aden, elle prétend disputer à tous l'accès de la mer Rouge ou ne permettre le percement de l'isthme de Suez que lorsqu'elle sera maîtresse de tous les passages vers l'Océan indien.
Est-ce là une politique pour laquelle on puisse faire des vœux ? Peut-elle se raffermir et se développer sans amener de nouvelles guerres ? Si elle n'est corrigée par la force des choses, si les leçons du malheur, à défaut d'une généreuse et sage spontanéité, n'amènent pas le Foreign-Office a un changemont complet de conduite, à de justes restitutions, à un partage équitable de ces possessions dont l'immensité même écrase l'Angleterre, tout sera encore à recommencer.
A l'époque de la découverte du Nouveau-Monde, la papauté eut une sublime inspiration ; elle traça entre les conquérants,
entre les Espagnols et les Portugais, une ligne divisoire qu'ils devaient s'engager à respecter, et où ils auraient régné sans contestation réciproque, au nom du christianisme et dans l'intérêt des peuples que la Providence leur livrait. Les passions humaines troublèrent cette noble harmonie. Espagnols et Portugais se firent follement la guerre. L'Angleterre, aveuglée par la cupidité, en a fait autant contre la France ; elle a voulu la chasserdel'Asie, où ellespouvaient régner, sinon fraternellement unies (leurs divergences religieuses s'y opposaient) , au moins dans des rapports de prudente tolérance et de bon voisinage. L'Angleterre est punie aujourd'hui. Il ne ser\ irait de rien de vouloir se placer en travers de la justice providentielle. Il faut que son œuvre s'accomplisse. Alors seulement on pourra juger des moyens de vivre en meilleurs rapports dans ces colonies où la guerre entre les Européens fut et sera toujours un crime de lèse-humanité, et où l'égoïsme périt, comme nous le voyons, sous le poids de ses succès mêmes.
Après M. Roux vient toute la phalange des hommes de tête et de cœur, au premier rang desquels nous placerons, dans la province, M. le baron de Rivière (de Saint-Gilles) dont les paroles éloquentes (V. Gazette de France du 27 septembre) que toute la France a lues, ont fait vibrer plus d'un cœur. La neutralité des mers que notre noble ami réclame comme l'une des solutions les plus économiques et les plus promptes, en rappelant la proposition des Etats-Unis écartée par l'égoïsme anglais, n'est pas autre chose, au fond, que la fédération des peuples qui protégera tout, en débarrassant l'Angleterre des fonctions de geôlier des mers qu'elle n'a que trop tyranniquement exercées depuis près de deux siècles.
— On dit que nous devons être généreux envers une nation malheureuse et ne pas insulter à ses revers.
Généreux, nous le sommes tous. Ce n'est pas en France qu'on a la lâcheté d'insulter un ennemi vaincu. Mais qu'on veuille bien observer que l'Angleterre est loin de se considérer comme telle. Depuis le 10 mai, son arrogance n'a fait que s'accroître ; elle n'a eu rien de mieux à nous raconter que la supériorité de sa race C'est peu disposer à la générosité; c'est
même lui fermer tout accès.
Généreux.... Mais qu'est-ce donc que l'Angleterre? Est-ce un peuple ressemblant à tous les autres, pratiquant la justice ou facile à y être contraint quand il s'en éloigne? Non ! c'est le peuple-roi de la terre ! c'est ainsi qu'il le dit et l'écrit. « Qui a « l'empire des mers a l'empire du monde ! » Et l'on veut qu'on
ne batte pas des mains en voyant s'écrouler cette tyrannie sans nom !
Voulons-nous dire, par là, que notre ressentiment contre l'Angleterre va jusqu'à désirer son anéantissement? Un million de fois, non! Noms aimons et nous estimons le peuple anglais autant que qui que ce soit, parce qu'il est intelligent, actif, brave et qu'il a peut-être, en beaucoup de choses, des vertus supérieures aux nôtres. Ce peuple doit vivre, et d'une vie puissante, parce qu'il possède tout ce qui procure la force. Nous sommes donc plus sympathique qu'on ne pense au peuple anglais.
Mais ce que nous détestons du fond du cœur, ce que nous voudrions voir devenir le jouet de toutes les tempêtes, c'estson aristocratie féodale avec tous les privilèges qui la maintiennent,
— c'est le gouvernement par cette féodalité qui accapare tout, libertés, richesses, autorité, et qui est assez habile pour faire croire à cet excellent peuple anglais qu'il est heureux et libre.
— Lorsque cette féodalité aura été culbutée dans l'Océan, alors l'Angleterre vivra d'une vie nouvelle ; alors il n'y aura plus d'antagonisme avec l'Irlande; alors l'égalité civile et politique régnera; alors des liens se formeront entre l'Angleterre et la France,- et ces liens seront indissolubles parce qu'ils seront fondés sur la réciprocité des intérêts et l'identité des besoins. Alors, seulement alors, on pourra dire bien haut : la France et l'Angleterre sont sœurs! Etl'universentieradmirera leur majesté!
Et puis, généreux ! l'ont-ils été beaucoup, quand deux millions d'étrangers, appelés parleurs intrigues, foulaient notre sol? Nous étions vaincus.... Cela les a-t-il empêchés de vider notre trésor après la victoire? cela les a-t-il empêchés de nous prendre d'autorité nos vaisseaux de ligne, nos frégates, les canons de nos places de guerre, etc., etc.? — Généreux..., allons donc! La générosité, aujourd'hui, serait la plus niaise des duperies. Quand nos vieux comptesseront réglés, nous verrons à quel sentiment pour l'Anglais nous devons donner accès dans nos cœurs.
— Aujourd'hui (23 septembre 1857), l'entrevue du Stutgard occupe tous les esprits. Les flatteurs appellent cela un Tilsitt. Tilsitt ne rappelle qu'une pensée de domination et de despotisme universels. — Stutgard a une plus haute signification; il veut dire, selon nous, intérêt des peuples, équilibre sérieux, liberté et égalité pour tous. — Il signifie, en un mot, fédération de toutes les forces, de toutes les nationalités grandes et petites, protection égale pour tous et par tous, diversité dans la grande unité au profit de l'activité humaine se développant dans une entière liberté. Voilà Stutgard !
En présence des grands intérêts qui sont en jeu dans le monde, il est impossible que la France et la Russie, alliées nécessaires ne prennent pas une haute initiative.
L'Angleterre, par sa conduite sauvage (voyez le Standard cité plus haut), a compromis les intérêts du monde. Son avidité l'a poussée au delà de toute limite, en prononçant contre elle l'indélébile accusation d'incapacité. Elle peut encore tourmenter l'Inde au préjudice des intérêts de tous, mais il est cent fois évident qu'elle ne peut pas la reconquérir. L'iDSurrection indienne a prononcé sa déchéance. L'Angleterre n'a plus de suseraineté, L'Inde n'appartient qu5à l'Inde; et l'Europe civilisée ne permettra pas que le sang coule inutilement dans ces vastes contrées dont les richesses seraient perdues, et pour elles et pour le reste du monde. Elle ne permettra pas que, dans un intérêt d'amour-propre plutôt que d'avenir a reconstituer, l'Angleterre crée une souffrance .qui sera déjà trop longue, en supposant même la paix proclamée. C'est, sous un autre rapport, l'intérêt de l'Angleterre qui ne s'épuisera pas en vains efforts ; c'est l'intérêt non moins évident de l'Europe, que l'entrevue de Stutgard doit peser d'un œil sûr, et diriger d'une main non moins ferme.
L'univers attend... Et, nous aimons à l'espérer, ce ne sera pas en vain !
— Mon travail était achevé et envoyé à l'impression, moins les notes, lorsque j'ai eu connaissance de la polémique de M. Louis Yeuiilot avec M. de Lourdoueix. Le premier , qui a tergiversé dès le début, a disputé au second l'imitation des moyens et de la conduite à tenir dans la question de l'Inde. Il suffit de lire la Gazette de France depuis qu'il est question de la révolution de l'Inde , pour être convaincu que M. Yeuiilot se place à côté de la vérité. Ce qu'il y a de plus déplorable c'est de voir des hommes rédigeant un journal religieux montrer si peu de convenances et surtout de charité pour leur prochain. On comprend jusqu'à un certain point, sans toutefois l'excuser, l'outrecuidance de M. Yeuiilot (Louis) envers ceux qu'il gourmande dans sa feuille religieuse. Mais ce que nous ne comprenons pas c'est qu'il lance dans les jambes de ses adversaires, son frère Eugène, auquel nous ne connaissons aucun titre pour traiter avec une ridicule hauteur des hommes dont ledit Eugène n'approchera jamais par le talent. Cela est d'autant plus désolant que cela est injuste de tout point. V Univers n'a pas été content de piller la Gazette; il a voulu encore l'insulter dans son illustre rédacteur. Mais il nous permettra, à ce sujet, de
rappeler ce que disait M. deFalloux au sujet des injures, qui suivent, selon leur point de départ , la loi des corps physiques.. . on sait le reste. — Ce que tout le monde sait, c'est que la Gazette de France est la seule qui , depuis qu'on s'occupe de la révolution de l'Inde , ait eu le courage de dire haut et ferme tout ce que la France avait le droit de faire et d'exiger dans cette solennelle occasion. — J'aurais peut-être plus que les deux Veuillot le droit de revendiquer l'imitation en tout ceci. Car, lorsque l'un et l'autre ont parlé, j'avais déjà écrit; et je n'ai rien changé à la manifestation de ma pensée. Loin de moi de soulever une question d'amour-propre ou d'orgueil. Ce qui doit préoccuper un bon Français doit être puisé ailleurs que dans de telles niaiseries. Laissons donc de côté nos chétives personnes et pensons a la France !
— Le duc de Cambridge disait dernièrement que la reconquête de l'Inde durerait trois ans et coûterait un milliard. Le duc est modeste. S'il avait dit dix ans et dix milliards, il aurait manifesté un quart de vérité. Mais nous ne relevons ce propos que pour constater la persistance des illusions qui régnent audela du détroit.