‹ L'Inde, l'Angleterre et la FranceChapitre 9 sur 11 · DAMNATION EST VENUE EN UN MOMENT · texte numérisé non relu

DAMNATION EST VENUE EN UN MOMENT

« Les marchands de la terre pleureront et gémiront sur elle, parce que « personne n'achètera plus leurs marchandises.

1 Quoique Babylone fût une ville continentale, on croit que ce nom a ici un sens symbolique s' appliquant à une cité maritime. Il est ait dans le même chapitre qu'elle fut jetée dans la mer.

• Ceux qui se sont enrichis se tiendront debout au loin, dans la

• crainte de ses tourments ; ils pleureront et gémiront, disant :

» Malheur! malheur! cette grande ville qui était vêtue de fin lin,

• de pourpre et à'écarlate, parée d'or, de pierreries et de perles a

• perdu en un moment ses richesses immenses, et tous les pilotes qui ( naviguent sur la mer, le» matelots et tous ceux qui voguent sur les t eaux, se sont retirés au loin... disant Malheur! malheur! cette grande

ville qui a enrichi de son opulence tous ceux qui avaient des vaisseaux sur la mer, est tombée en on moment ! »

Le moment de la chute de l'Angleterre est-il arrivé? C'est ce que les politiques ne peuvent savoir. Dans l'état des choses, l'insurrection ne s'étend qu'aune partie comparativement restreinte des possessions anglaises dans l'Inde; mais elle a éclaté sous l'empire d'un mécontentement qui doit exister dans toute l'étendue de ces possessions, et l'on ne voit aucune raison pour que les provinces qui, jusqu'ici, sont restées étrangères au soulèvement, ne soient pas entraînées à y prendre part.

Le mouvement n'est pas exclusivement militaire. Les insurgés ont relevé l'empire des Mogols, fait politique d'une immense portée ; et ce que nous disent les journaux anglais de la défection du roi d'Oude prouve que des partages de territoire entre les princes indigènes se font dans les pays soulevés.

Tout cela est autre chose qu'une rébellion de cipayes. Le Journal des Débats remarquait hier avec raison que les atrocités commises contre les Européens donnent à la révolte le caractère d'un mouvement national pareil a celui qui amena l'expulsion des Français de la Sicile. Si le mouvement est national, il est bien probable qu'il deviendra général, et ce ne sont pas les 70, 000 hommes qu'on a l'espoir de réunir dans l'Inde qui pourront écraser une nationalité de 100 millions d'âmes ayant rompu ses chaînes et placé entre elle et ses oppresseurs l'égorgement des femmes et des enfants de ces derniers.

Il y a donc tout lieu de croire que la cause générale qui a produit ces faits particuliers en produira de semblables sur tous les autres points; une réaction qui s'est manifestée avec cette violence ne s'arrête pas d'elle-même, et nous ne voyons pas que l'Angleterre soit en situation de l'arrêter.

Cependant, la gravité de ces conjectures doit empêcher de les admettre prématurément. Les faits trompent souvent la raison humaine, surtout quand ils éclatent chez des peuples livrés aux ténèbres des fausses religions et appartenant à une civilisation sans rapports avec la nôtre.

Les politiques sont donc réduits à l'expectative en ce qui tou-

che le développement possible des événements ; maisils nepeuvent méconnaître que la cessation complète de la domination britannique dans l'Inde peut sortir de la crise, et cette éventualité est ouverte dès aujourd'hui à leurs méditations, avec toute la portée qu'elle devrait avoir.

Il nous reste à examiner d'une manière spéculative, et en faisant abstraction de tout intérêt de parti et de nation, l'éventualité que nous avons abordée hier. Nous chercherons donc à découvrir les conséquences qu'elle aurait pour l'Angleterre d'abord, et ensuite pour les destinées de l'humanité. — Il n'y a pas de sujet d'étude plus intéressant en lui-même, plus digne des intelligences éclairées.

La perte des Grandes-Indes serait plus importante pour l'Angleterre que ne le fut, à la fin du dernier siècle, la perte de ses possessions américaines ; car par l'indépendance des Etats-Unis elle ne perdait qu'une colonie; par l'émancipation des Indiens, elle perdrait un empire ; et la possession de cet empire est devenue pour elle constitutive, puisqu'elle satisfait à l'esprit de domination des cadets de son aristocratie et à l'amour des richesses qui anime sa bourgeoisie.

L'Inde est le lien de ces deux classes : elle leur donne le moyen d'exécuter le pacte tacite qui existe entre elles. Sans l'Inde, la constitution serait menacée.

Mais la Grande-Bretagne éprouverait, dans l'hypothèse qui nous occupe, un préjudice encore plus sensible pour elle : elle perdrait plus qu'un empire, car elle perdrait le coton.

Le coton, il faut bien le dire, est la vie de l'Angleterre : cette vérité quasi-burlesque montre tout ce qu'il y a de factice et de précaire dans la grandeur des puissances commerciales. Ces puissances comptent pour rien le droit et la justice, les idées et les principes ; leur élévation et leur décadence dépendent d'un ver quelquefois, ou de la graine d'un arbuste. Cette graine, ce fruit du cotonnier, tire son importance de sa vulgarité même. Il alimente le travail du peuple anglais. 11 est la matière première d'une industrie qui remplit le monde de ses produits ; la possession de cette matière fait la prépondérance commerciale de l'Angleterre* elle est la source de sa prépondérance maritime, et, par conséquent, de sa puissance politique. Dans l'ordre matériel, les causes infimes ont des effets immenses; mais jamais les effets ne peuvent maîtriser leurs causes, et quand elles disparaissent, ils s'évanouissent tous à la fois.

Nous n'arrêterons pas notre pensée sur le spectacle qui nous serait donné si la nationalité hindoue se dégageait entièrement des étreintes de la puissance britannique. Le colosse, frappé dans sa base, couvrirait l'Angleterre de ses ruines, et ce serait un écroulement à faire trembler le sol de l'Europe. Les catastrophes particulières se multiplieraient à ce point de devenir une catastrophe générale; car le commerce, plus habile en cela que la politique, a fait silencieusement son unité sur toute la terre, et cette unité organisée a du sang anglais dans toutes ses veines; les désastres se propageraient comme le bruit de la foudre clans les nuages, et la désolation serait partout. L'esprit recule d'épouvante devant le nombre et l'étendue des malheurs privés qui auraient lieu instantanément, et l'on éprouve le besoin de s'élever au-dessus de ces images pour chercher, dans le lendemain du sinistre, des sujets consolants de contemplation.

Nous ne sommes pas de ceux qui ne conçoivent pas l'Angleterre sans le sceptre du commerce et de la mer, sans la possession d'un empire oriental, sans la domination qu'elle exerce sur ces vingt rois d'Asie devenus les préfets de sa compagnie de marchands. L'Angleterre, serait-elle réduite à ce qu'elle est en Europe, resterait encore une puissance considérable ; elle trouverait dans la richesse de son sol, dans le génie industriel et commercial de ses habitants, dans leurs lumières et dans leur sagesse, des moyens de se faire respecter par les autres peuples, de lutter avec tous en prospérité et en richesses, et de peser d'un g and poids dans les conseils des nations chrétiennes. Ce serait, dans notre conviction, un avantage plus qu'un malheur pour elle, d'échapper à cette politique tendue et violente qui résulte de son extension désordonnée et artificielle. Rentrée dans sa situation normale, elle y trouverait le calme nécessaire pour achever son travail sur elle-même, pour se dégager de l'arbitraire qui règne dans ses institutions politiques et religieuses ; elle gagnerait ainsi les sympathies et l'estime des autres nations, et pourrait servir la cause du progrès universel et de la liberté, cause qu'elle trahit aujourd'hui par des nécessités d'existence auxquelles elle sacrifie ses généreuses tendances et ses sentiments libéraux.

Car on ne saurait le nier en présence des faits solennels qui

se sont produits récemment; l'Angleterre, loin de servira la civilisation, est un obstacle à ses développements. Nous venons d'entendre lord Palmerston déclarer qu'il s'opposerait au percement de l'isthme de Suez, parce que l'intérêt de la puissance britannique éiait contraire à ce projet ; et nous voyons M. Rothschild repoussé du parlement comme Israélite, quand ses coreligionnaires sont admis dans toute l'Europe aux plus grands emplois et à tous les honneuis.

La conduite du gouvernement anglais dans les îles Ioniennes est tout ce qu'il y a de plus illibéral et de plus injuste; et l'on peut dire que sa politique en Orient, depuis le dernier congrès de Paris surtout, a été inspirée par le plus sordide égoïsme, car elle s'est opposée autant qu'elle a pu à l'émancipation des provinces danubiennes pour favoriser les vues de l'Autriche, et il n'a pas tenu à elle que la paix, si péniblement conquise, ne fût sérieusement troublée.

La manière dont l'Angleterre a fondé et développé sa domination dans l'Inde est une suite d'atteintes monstrueuses à la morale et à l'humanité. Non-seulement le principe des nationalités a été violé par l'asservissement de ces peuples, mais les annexions successives ontétéamenées par la perfidie et la cruauté à l'égard des princes indiens. Si la réaction qui existe aujourd'hui contre elle puise sa force dans les attentats qu'elle a commis , cette réaction ne sera pas vaincue, car la justice de Dieu est en elle.

Non-seulement la puissance britannique, dans son extension désordonnée, est un obstacle à la civilisation universelle, mais cette puissance porte le trouble dans tous les Etats du continent en soufflant chez eux le vent des révolutions et en exaltant les passions anarchiques au nom de ces principes libéraux dont elle fait chez elle un si grand mépris. La poutre énorme qui est dans ses yeux ne l'empêche pas de vouloir arracher les yeux de ses voisins, à cause de la paille qu'elle croit y voir. L'extension exagérée de cette puissance la porte à maintenir l'Europe continentale dans un perpétuel état de trouble. Elle a besoin de révolutionner les monarchies pour acquérir à leurs dépens ces positions maritimes qui la rendent maîtresse de la route de l'Orient, de même qu'elle a besoin quelquefois de la guerre universelle pour arrêter la Russie dans son expansion vers l'Asie. La perte de son empire des Indes la délivrerait de tous ces soucis en délivrant l'Europe de tous ces dangers, et la civilisation pourrait se développer partout, par l'accord des gouvernements et des peuples dans les principes d'ordre et de liberté.

Il n'y a réellement dans le monde moderne que deux grands courants en action : le courant du progrès universel partant des principes de justice, des sentiments d'amour et des idées de liberté réglées par des lois sages; et le courant révolutionnaire allant à la négation de tous les droits, à la violation de toutes les lois, à la tyrannie des croyances et des mœurs, à la destruction de la propriété et a la confusion universelle.

Le premier de ces courants a sa force dans l'esprit public de la France ; le second a sa force dans la politique de l'Angleterre, déterminée par son extension exagérée.

Si l'Angleterre rentrait dans la vérité de sa puissance et de son intérêt de nation chrétienne, éclairée et libérale, les provinces Ioniennes pourraient se réunir à la Grèce, l'Inde émancipée ouvrirait avec l'Europe des relations commerciales qui deviendraient uue source de prospérité pour tout l'Occident, et les révolutions cesseraient de troubler et de dévaster l'Europe.

Ainsi, des événements qui auraient produit des maux particuliers et temporaires deviendraient la source d'un bien général et définitif. Les destinées du genre humain seraient redressées et prendraient de magnifiques développements.

Dans l'état des choses , si la lutte de l'Angleterre et des peuples hindous ne doit pas avoir une issue prochaine, et si les gouvernants qui dirigeront nos affaires ont l'intelligence de la situation, tout ce qui sera perdu par l'Angleterre devra être gagné par la France, comme représentant la civilisation générale qu'elle a mission de faire triompher.

H. DE LOURDOUEIX.

A Monsieur le Directeur de la Gazette de France.

Arles , 7 août 1857.

Les deux articles que vous avez publiées , les 5 et 6 de ce mois, sur l'insurrection de l'Inde, ont causé dans nos contrées la plus vive impression. Ce que vous dites des puissances maritimes anciennes et nouvelles, de leurs richesses et de leur grandeur, de leur génie et des conditions de leur prospérité , est profondément vrai. La justice et la morale n'ont jamais formé le fond de leur caractère. Aussi leur domination , quelque lourde et écrasante qu'elle soit pour les peuples, ne peut être que précaire , parce que tout ce qui est en dehors des lois de Dieu et de sa justice doit, tôt ou tard, finir.

Vous avez mis a nu la fibre politique de l'Angleterre. A l'exemple de Tyr et de Carthage, la Grande-Bretagne vit en dehors d'elle-même. Son esprit n'est pas la conservation dans de raisonnables limites, mais l'envahissement continu. De là son immense empire ! Elle ne s'identifie point avec les peuples soumis ; elle ne leur est que juxta-posée. Elle les pressure, les suce et les épuise; c'est l'être qu'elle domine et non l'homme. Elle n'aborde une colonie qu'avec une pensée d'absorption et non avec un principe de civilisation. C'est l'esprit mercautiliste élevé à la plus haute puissance ; c'est le moi avant tout et par dessus tout.

Il en résulte deux excès effroyables: la force industrielle exagérée au détriment des trois quarts du globe et la prépondérance politique, non moins dangereuse, qui rompt toute espèce d'équilibre.

Pourquoi l'Angleterre aurait-elle le privilège d'entretenir à la mer 33,500 vaisseaux marchands, toujours en cours de navigation, lorsque nous n'en possédons pas le tiers, dont la moitié encore reste inoccupée dans nos ports? Pourquoi aurait-elle les moyens d'entretenir 2,000 vaisseaux de guerre qui composent un appareil sans cesse menaçant pour le repos du monde?

Cette double situation, je le répète, rompt tout équilibre et subordonne tous les intérêts à l'égoïsme anglais.

Aussi, vous l'avez dit: « l'extension exagérée de cette puis- « sance la porte à maintenir l'Europe continentale dans un « perpétuel état de troubles. Elle a besoin de révolutionner les « monarchies pour acquérir à leurs dépens ces positions mari- « times qui la rendent maîtresse de la route de l'Orient , de « même qu'elle a quelquefois besoin de la guerre universelle « pour arrêter la Russie dans son expansion vers l'Asie. » Rien n'est plus gravement vrai. Nous l'avons vu des milliers de fois, et naguères encore pour Naples, pour la Sicile et les États-Romains. Ne le voyons-nous pas en ce moment pour les provinces moldo-valaques?

Un tel abus de la force et de l'influence doit cesser!

Non contente de prendre pied partout où elle entrevoit une position dominante, elle s'oppose à l'exécution de tout ce qui peut ouvrir, sans la menacer, une voie de prospérité publique. C'est ainsi qu'elle s'est emparée, il y a quelques semaines, de la presqu'île de Prim , pour dominer la mer Rouge , et qu'elle s'oppose , depuis deux ans , au plus magnifique travail des temps modernes : le percement de l'isthme de Suez , qui , je l'espère, se fera malgré elle.

Si, au point de vue chrétien, je regrette le sang versé et les

atrocités commises dans les deux camps, je dois le dire en toute vérité, comme Français mon àme a bouillonné à la nouvelle de l'insurrection nationale de l'Inde. Je fais les vœux les plus ardents et, j'ose le dire, les plus patriotiques pour son succès.

Je ne partage point vos craintes, monsieur le directeur, sur les malheurs que vous paraissez redouter pour Yunité commerciale organisée en Europe ; je crois moins encore qu'une catastrophe dans l'Inde ferait trembler le sol de l'Europe. — Sans doute, bien des intérêts privés auraient à en souffrir • mais cette souffrance, pour la France en particulier, aurait ses limites et sa large compensation.

En effet, que sommes-nous aujourd'hui dans l'Inde? Pvien 1 Pondichéry et Chandernagor ne valent pas la peine d'être cités. Nous pouvons y revenir, non en conquérans comme au temps des Labourdonnaye et des Dupleix, mais en navigateurs libres , en concours avec toutes les marines du globe. Qui pourrait le trouver mauvais? — A côté de l'Inde, l'empire birman nous ouvre ses ports, l'illustre d'Orgoni aidant. — Le Japon nous est sympathique. — Nous n'avons point insulté la Chine par une agression sauvage, et la Chine ne doit qu'attendre un plénipotentiaire français pour s'unir à nous par des traités.

D'où je conclus que jamais plus grande époque ne s'est ouverte pour nous, et que l'émancipation de l'Inde sera reçue aux applaudissements de l'univers!

Agréez , etc. Frédéric billot.

Le 31 mai 1850, l'amiral Napier écrivait, sur l'Inde, la lettre dont le Times vient de donner (août 1857) l'extrait suivant :

« Les compliments flatteurs que vous adressez au Gouvernement indien me font rire, parce que je sais que vous ne pouvez les croire sincèrement mérités. Non! non ! je ne vous concéderai pas que nous sommes forts, justes, ou régulièrement constitués, ou que nous ne prenons au peuple que ce que la loi nous autorise a lui prendre, ou que nous payons tous les mois.

« Nous nous payons nous-mêmes, oui, mais non par les autres. Voici un fait : les coolies convoqués pour porter les bagages du gouverneur, lorsqu'il se met en voyage, sont réunis par force à Simla, a de grandes distances, et on leur paie deux pences par jour, en les traitant avec une extrême cruauté. Or j'apprends que, par la négligence des employés, ou peut-être même par leurs détournements, 8,000 à 10,000 de ces coolies

employés pour transporter lord X par les plaines quand il a

quitté l'Inde, n'ont pas même obtenu cette misérable paie depuis trois ans.

« Mon cher Monsieur, vous vivez dans un cercle enchanté à Calcutta; vous ne connaissez le gouvernement indien qu'en théorie, absolument comme si vous étiez le gouverneur général. Les atrocités qui se commettent ici sont impossibles à décrire. Vous ne pouvez pas savoir cela, dans votre bibliothèque de Calcutta; mais moi qui traverse tous les districts du pays, tantôt a pied, tantôt à cheval, j'ai vu depuis des années des choses indignes. J'ai placé Scinde sur un bon pied; mais quand j'ai quitté le pays, le gouvernement de Bombay y a introduit toute espèce d'iniquité en dépit du commissaire civil, l'excellent M. Pringle, qui m'a succédé. Où j'avais laissé le contentement, on a mis le mécontentement et on a été obligé, pour le faire disparaître, d'employer la force militaire. Je ne puis donc pas m'associer aux

louanges que vous décernez au gouvernement indien, bien au contraire.

« Il n'est pas un régiment dont la marche ne soit une série d'horribles oppressions, et cela non par le fait de l'indiscipline des soldats, mais par le fait du système du gouvernement. Si vous saviez ce que c'est que ce gouvernement dont vous faites un éloge si inconsidéré, sans le connaître, et parce que vous ne le connaissez pas! Je vous dirai un jour l'histoire réelle de ce gouvernement et des atrocités auxquelles les indigènes sont soumis.

« J'ai un jour mécontenté les brahmines en faisant entrer dans la ligne des troupes de Gourka sans leur consentement. Je suis opposé à toute intervention dans la religion du peuple. Je ne voudrais pas offenser un Hindou plus qu'un chrétien.

« Nous simulons un grand respect pour les vaches en présence des Hindous, qui se rient de nous parce qu'ils savent bien que notre respect n'est pas sincère. Mais en même temps nous l'arrachons de force à sa charrue, lui et ses bœufs, et nous l'obligeons à faire des marches de plusieurs milliers de milles pour transporter les bagages des régiments; il perd sa récolte; ses terres restent en friche, sa famille périt, ses bœufs surmenés par nos soldats tombent sur la route, et il ne reçoit pas une obole pour cela ; son chariot brisé est abandonné sur la route et on lui en fait traîner un autre, dont le maître a pris la fuite de désespoir. Et, après six ou huit mois, — j'en sais pour qui ce supplice a duré des années, — on le renvoie ruiné à sa demeure, où il vivait si heureux et si tranquille avant notre passage. Il peut y trouver sa femme et ses enfants en vie ; il peut si sa femme est laide la retrouver parmi ses amis du village; mais si elle est jolie, il apprendra que le magistrat européen l'a prise pour lui.

« J'ai appris que ces magistrats n'ont guère de scrupules en ce qui regarde les femmes des indigènes. La seule chose qu'on puisse dire en leur faveur, c'est qu'ils n'emploient pas la violence ouverte, comme le font les indigènes. »

Lettre écrite par un Européen qui habite Hava, capitale de l'empire Birman. Elle fait très-bien comprendre la situation de l'armée anglaise vis-à-vis de l'insurrection indienne, à la date du 19 août 1857, pour la France.

« Manque absolu de renseignements et de détails. L'ignorance à Calcutta, est absolument la même qu'à Pondichéry. Aucune correspondance n'est restée possible à trente lieues de distance. Bombay et Madras ne savent que ce que les Indous, faiseurs de nouvelles, prennent intérêt à raconter, et l'indou en tout temps, froidement et sans passion, se plaît beaucoup à broder.

« La proclamation publiée ces jours-ci en Europe ne l'a pas été ailleurs! Non-seulement elle est supposée, mais encore elle est sotte et sans couleur locale.

« Maintenant le général Barnard serait-il entré dans Delhi, que dans aucun siège de présidence on n'en saurait rien. Et d'ailleurs, dans sa position non pas précaire, mais intolérable, comment et pourquoi vouloir qu'il entre dans cette ville immense, où lui et une poignée de soldats seraient littéralement ensevelis? L'idée de détruire cette immense ville avec 18 canons de 18 est plus qu'insensée, elle est imbécile! Que saisirait-il dans ce chaos de maisons, dans ce dédale de rues étroites et tortueuses? Le successeur des Mogols et ses opiniâtres défenseurs? Mais à quoi bon ces huit grandes portes et les bateaux du fleuve? Et puis, sans cela, et même avec cela, que vaut Delhi? Est-elle un point stratégique? Est-elle une place qui commande aux vastes contrées qui l'entourent? Delhi n'a même pas une valeur politique. Cette vieille ville n'est plus, depuis deux cents ans, autre chose qu'une tradition qui n'est même pas vénérée.

« C'est a Delhi que l'insurrection militaire est devenue une révolution avec tous ses caractères ; mais Delhi, dès le lende-

main, n'était plus un centre ni un foyer pour la révolte, Delhi n'était qu'un tison encore flambant dont la fumée n'indiquait plus un lieu de ralliement. Ainsi ces histoires de sorties et de défenses désespérées sont absurdes , ne sont vraisemblables qu'autant que ses défenseurs pourront la soutenir à l'abri. L'attaque serait donc insensée, parce que le succès serait toujours trop cher ; parce que la révolution et les révolutionnaires ne sont pas plus saisissables dans l'ancienne capitale des Mogols que sur la rive droite de l'Indus, a quatre cents lieues de là, où elle triomphe et fleurit ; parce que la prise de Delhi ne fournirait rien de plus que la satisfaction usée et sans valeur aujourd'hui de replanter le drapeau anglais avec l'orgueilleuse et trop vieille idée britannique, que partout où le gouvernement de l'Inde décide qu'il doit flotter il y doit rester inviolable.

a C'est par cet aveuglement qui l'a fait porter si loin et en tant de lieux que l'empire britannique va périr. Planter partout, sans songer nulle part au maintien, est la voie téméraire dans laquelle le Gouvernement est lancé depuis longtemps sans aucune retraite ménagée. Que Madras et Bombay restent spectateurs passifs est cas improbable ; mais en le supposant possible, n'est-ce pas une parade désespérée que de présenter comme un secours, et même comme une force imposante, les pauvres dix mille soldats qu'à si grand temps et à si grande peine l'Angleterre vient de mettre en mer? Dix mille soldats pour reconquérir, occuper et après maintenir en respect une étendue déjà aussi grande que la Russie toute entière, et une population exaspérée tout aussi nombreuse que celle de l'Europe! Que l'orgueil aussi aveugle qu'incurable des Anglais persévère dans son absurde confiance, amen»! Mais il est temps que le reste de l'Europe confesse son ignorance et ne tarde pas à en sortir.

« Ainsi, après cinq mois de traversées pénibles et maladives, sur les dix mille hommes, huit mille au plus débarqueront au fort William, car Dieu sait si Calcutta ne sera pas alors envahie ; que ces huit mille hommes s'y réunissent aux huit et dix mille autres qui, éparpillés sur l'immense surface en révolte, auraient été providentiellement réunis. Que reste-t-il à faire à cette armée, dépourvue désormais par une trop juste défiance des Indous de toute caste qui formaient cette suite aussi incroyablement nombreuse que véritablement indispensable? 11 lui reste k ressaisir avec pertes sensibles et fatigues intolérables, un espace d'environ onze cents lieues en longueur (du golfe du Bengale à Seischaonar) , sur une largeur moyenne de cent cinquante à trois cents lieues! Que cette très-petite troupe entretienne habilement le jeu de un contre cent, elle sera toujours en perte, même à

un contre mille!... Indignée qu'elle est contre une résistance qu'elle n'avait jamais daigné regarder comme possible, qu'elle se laisse aller à la rage dégradante de massacrer à tout venant, cette féroce démence, loin de la délivrer d'un péril incessant, ne fera qu'accroître la frénésie et justifier son entière destruction. L'Indou paisible craint le bâton. L'Indou exalté brave frénétiquement les plus horribles tortures.

« On peut nier hardiment que l'Anglais, dans toute l'Asie, se soit jamais fait un ami, et l'on peut aussi hardiment affirmer qu'il puisse jamais y trouver un honnête auxiliaire. Ainsi services continués : erreur d'un côté, mensonge de l'autre ; offres de services des princes plus ou moins indépendants ; confiance apparente d'un côté, trahison pendante de l'autre. En somme, la condition présente est celle où il n'y a plus qu'à périr, à mourir enragés. Tout secours sera d'une insuffisance désespérante. Pousser trente mille soldats dans cette immensité en hostilités aussi inconciliables n'est pas impossible ; mais c'est comparativement une patrouille de quinze hommes qui en temps de révolution parviendrait à frayer sa route au travers de Paris en armes. A peine ouvert, le passage se refermerait, et des morts intéressants à compter jalonneront le passage qui ne laissera pas de traces.

« Et puis que conclure? Ce sera pour l'Inde la confusion et le chaos, et pour l'Angleterre des ruines et des décombres qu'un siècle de loisirs sera trop court pour déblayer. »

Lettre de Madras, du 10 juillet 1857, publiée en France le 26 août suivant, où l'on signale plusieurs causes de l'insurrection. Si tout n'y est pas indiqué, ce qu'elle rapporte est vrai ; elle nous a donc paru mériter d'être recueillie :

Madras, 10 juillet.

Je date, Monsieur, ma deuxième lettre de Madras parce que je m'y suis rendu pour affaires, et je donne à ma lettre le titre qui précède parce que je crois que les causes de la révolution et les résultats probables des mesures qu'on prend pour la vaincre, sont ce qui doit le plus intéresser, en ce moment, l'Europe.

L'Inde est, en effet, actuellement, depuis le cap Gomorin jusqu'aux pieds de l'Hymalaya, îe théâtre des crimes et des atrocités les plus horribles. Les officiers sont tués par leurs soldats, les femmes sont outragées et coupées en pièces, et les enfants sont grillés tout vivants sous les yeux de leurs parents.

Telles sont les scènes dont vient d'être témoin cette belle contrée de l'Inde, où, depuis un siècle, cependant, les Anglais ont introduit leur contrôle et leurs lois.

Cet état de choses a fait sortir de sou apathie habituelle le gouvernement.de la Compagnie. Les publicistes se sont emparés de la situation, et des pamphlets nombreux ont été répandus pour indiquer le mal, ses causes et les moyens d'y remédier.

Comme c'est l'armée qui la première a donné l'exemple de la révolte et du crime, c'est surtout sur son organisation que les yeux se sont jetés, et tous les organes de la presse se sont résumés h voir le mal :

1° Dans l'ancienneté admise comme seul moyen d'avancement:

2° Dans le peu de talent et de goût militaire des officiers de l'armée de l'Inde ;

3° Dans le manque absolu de sympathie entre eux et leurs soldats;

4° Dans la mauvaise organisation de l'administration militaire, placée sous le contrôle du service civil.

L'armée native, qui se compose de 75 régiments de 1,000 hommes chaque , supporte avec patience, mais aussi avec mépris, ses officiers anglais, et de l'aveu des généraux en chef qui se sont réellement occupés de sa constitution, elle était un ennemi secret pour le gouvernement de l'Inde.

Un grand général disait souvent « qu'il craignait plus les cipayes que les ennemis à la frontière. »

L'armée, qui se compose exclusivement d'Hindous et de Musulmans auxquels l'usage de la graisse de porc est défendu par leur religion, a pris pour prétexte les cartouches graissées qu'on a voulu lui imposer avec les nouveaux fusils de précision, et elle s'est levée comme un seul homme dans toutes les stations militaires. Les soldats ont d'abord refusé d'obéir, puis ils ont tiré sur leurs officiers en pleine parade, et ont ensuite abandonné leur drapeau et leur état pour toujours.

Le gouvernement s'efforça d'abord de se persuader que ce n'était qu'une mutinerie accidentelle, qui ne se présenterait que dans les deux ou trois régiments reconnus comme insubordonnés, et le gouverneur général fit immédiatement une proclamation pour rassurer l'armée, en déclarant que d'autres cartouches lui seraient remises, et que le gouvernement ne s'immiscerait jamais dans leur religion. L'armée reçut très-mal cette proclamation, et, quelques heures après sa lecture officielle, plusieurs régiments se ruaient sur leurs officiers et mettaient leurs stations à feu et à sang, massacrant et égorgeant, sans égard au sexe ni à l'âge, tous les Européens qui s'y trouvaient.

La soi-disant mutinerie, pour parler le langage adopté par la presse, devint donc une révolution sérieuse, fomentée dans toute l'Inde par les rois détrônés et tous les princes musulmans dépossédés.

D'où provient cette révolution? Est-elle due aux cartouches graissées et au seul mécontentement des cipayes? Non, elle provient :

1° Delà politique d'annexion suivie depuis plusieurs années par le représentant de l'honorable Compagnie ;

2° Du traitement injuste exercé à l'égard des femmes et des héritiers des têtes couronnées dépossédées ;

3° Du manquement à sa parole de la part du gouvernement, à l'égard de son armée, à deux reprises différentes ;

4° De l'abaissement des Européens en faveur de quelques classes privilégiées de natifs et de Musulmans, que le gouvernement voulait flatter pour obtenir des prêts ;

5o De la tendance d'absorption à l'égard des fortunes des rajahs et des nababs millionnaires ;

6° D'une fausse application de ce que le gouvernement se complaît à appeler philanthropie ;

7o De la licence de la presse native.

Nous allons développer chacune de ces causes :

lo Le gouvernement de Vhonorable Compagnie a, en effet, sans raison valable et très- injustement, annexé le royaume d'Oude a son territoire. Cette fausse et maladroite politique a soulevé l'indignation de toute cette riche et populeuse contrée, et les cipayes, qui sont en grande partie de l'Oude et des contrées adjacentes, ont pris fait et cause pour leur roi.

Un grand nombre d'autres princes et princesses dépossédées sont aujourd'hui à la solde de l'honorable Compagnie, mais comme elle trouve contiuellement moyen de diminuer ses charges, en prétextant que les femmes et les héritiers ne sont pas légitimes, il existe parmi eux une solidarité de mécontentement, qui en fait les ennemis jurés du gouvernement, et les événements ont prouvé que ce sont ces rois et ces princes qui étaient à la tête d'une partie du complot qui vient d'éclater. Le gouvernement en a profité pour enfermer au fort de Calcutta, comme prisonniers d'Etat, le roi d'Oude et son premier ministre 'y il en fera de même de beaucoup d'autres princes à sa solde, et ce sera ainsi autant de lacks de moins à payer pour l'honorable Compagnie.

2° Une loi a été préparée et est, dit-on, sur le point d'être adoptée ; elle a pour effet d'empêcher les rajahs et les autres millionnaires de l'Inde de donner leur fortune à des héritiers indirects* ainsi, quiconque possédera 1,000 roupies pourra en disposer en faveur de ses neveux ou nièces. Mais quiconque aura 10 lacks ou davantage n'aura le droit d'en disposer qu'en faveur de l'honorable Compagnie!

Cette loi, si vous voulez en croire les natifs, a été faite en prévision de la mort de divers rajahs de l'Inde, qui n'ont pas d'enfants légitimes, et principalement en vue de la fortune du rajah de Bordwan, qui possède des millions. Cette mesure lui a, paraît-il, été peu agréable, car il se trouve au nombre des compromis dans le mouvement actuel.

Quant aux femmes, à tort ou a raison, les publicistes ont été

jusqu'à dire que le gouvernement les faisait mourir pour n'avoir plus de rentes à leur payer. Un journal, parlant des rentés de Mazpoore, disait, l'an dernier, qu'on leur avait assigné un séjour pestilentiel pour n'avoir plus à leur payer de rentes!

39 Le gouvernement à manqué à sa parole a l'égard de l'armée. Il avait, en effet, promis aux soldats de ne pas leur faire traverser les mers ; or, dès la guerre de Birmanie, il a décidé l'embarquement de quelques régiments. Le premier requis a refusé; il était dans son droit, et cependant il a été décimé et mitraillé par le canon anglais ! Lors de la guerre des Seiks, l'armée refusa, à un moment difficile et décisif, de passer le Sutleege si on ne lui accordait un batta ou gratification. Les généraux furent obligés de céder, et le batta fut confirmé. Lors de l'annexion de l'Oude, le gouvernement, qui alors était fort, déclara que le batta cesserait d'être payé.

Ces faits, joints au mécontentement occasionné par la distribution récente de cartouches graissées, ont motivé, avec l'or des rajahs et des rois, la révolution actuelle de l'Inde.

4° Le gouvernement de la Compagnie a été, malgré ses incroyables richesses, presque continuellementen dessous de ses frais, aussi force lui a été de faire de gros emprunts : sa dette s'élève aujourd'hui à 125 millions de francs. Il a fallu choyer ou flatter certaine classe riche de l'Inde, et pour y parvenir, on a institué, sous le manteau déguisé de la philanthropie, des natifs magistrats, contrôleurs , secrétaires officiels, et enfin juges ! Ces positions ont doublé l'arrogance haineuse du Musulman contre le chien de chrétien, et tout en faisant des affaires d'argent le gouvernement était loin de faire celles du pays. Des discussions continuelles se sont présentées dans les journaux au sujet de l'administration judiciaire du Mofussil ; les planteurs et les magistrats étaient en guerre ouverte ; le Zemindar, qui est le fermier natif, obtenait gain de cause contre le propriétaire delà factorerie, qui est en général Européen : enfin, les scènes de désordre les plus graves, des rixes a main armée des plus déplorables s'en sont suivies, et il y a quinze jours à peine qu'une bande de coupes-jarrets noirs, appartenant à un Zemindar, a attaqué la propriété de M. X..., et, après avoir brûlé sa maison et ses meubles, l'a laissé pour mort au bord de la rivière. Les faits ont été portés a la connaissance du magistrat, mais, comme il est natif, il a fermé les yeux, et il a fallu une protestation officielle de l'association des indigos plantcrs pour que l'on fît une enquête! La présidence de Calcutta n'est pas elle-même à l'abri de ces infamies, et les habitants de la ville des palais qui ont quelque démêlé à régler

à la petite cour, sont obligés d'aller faire salon et prêter serment entre les mains d'un gros Bengali, malpropre et la bouche pleine de bétel, qui, de par la Compagnie, a le droit d'être notre juge. Ici encore perce la soif d'argent de l'honorable Compagnie.

Ce tribunal est institué pour connaître surtout des difficultés entre maîtres et domestiques. Or, chaque Européen est trèsheureux s'il n'a pas occasion de recevoir une assignation par mois, des vassaux qui l'entourent au nombre de 50 à 60 par chaque famille.

Le Bengali est menteur et voleur par religion. Or, si vous vous permettez de le caresser de la main ou de l'accuser de la disparition d'une pièce de linge, il vous quitte et vous envoie une assignation pour indemnité ou règlement de ses gages ; le juge, qui est Bengali, vous condamne sans rémission, parce qu'il a probablement un donstouri ou un hoxis du plaignant, et le gouvernement approuve, parce que, de son côté, il a les roupies de frais que coûte la petite image de l'huissier.

De tout cela découle nécessairement un mécontentement général auquel aucune classe de la populationblanche ou noire, mahométane, hindoue ou chrétienne, n'est a l'abri; de là, par suite, les causes qui font les révolutions.

7° Enfin, la licence de la presse, dans un pays mécontent de la domination anglaise, a dû hâter le mouvement actuel.

Les faux philanthropes de l'Inde, représentés sous le manteau des missionnaires — jésuites à robe courte — ont attaqué à belles dents tous les employés blancs de l'administration et se sont déclarés les amis de l'Indien : de là ces beaux discours sur la torture, sur le Bengali et ses bonnes qualités, etc. Bref, ces débats au grand jour n'ont tendu qu'à déprécier les administrateurs de l'Inde ; aussi s'en est-il suivi un mépris complet de la part des natifs pour l'Européen. Le gouverneur général luimême n'y a pas échappé, et il a subi le même sort que ses satellites. Un gouvernement ainsi molesté n'a plus de dignité, d'égards, et, ce qui est pis, de crédit; aussi le dernier emprunt ouvert depuis un an appelle-t-il en vain des prêteurs! La signature du gouverneur général ne vaut plus celle du dernier banquier du Bazar !

De leur côté, les Bengalis et les Musulmans ont abusé de la liberté de la presse pour faire des proclamations contre le gouvernement, remuer les régiments au nom des anciennes dynasties, et enfin prêcher la révolution à main armée. Pendant ce temps, les missionnaires faisaient des leurs; des colonels et des

généraux faisant partie de la secte à robe courte, s'immisçaient dans les croyances des soldais, essayaient de les sermonner, tentaient enfin d'en christianiser quelques-uns. Les cartouches sont venues par là-dessus comme auxiliaires; si bel et si bien que, d'un côté, les rois détrônés, les rajahs dépossédés; de l'autre, les soldats suspectant les intentions du gouvernement, et enfin le peuple, avec sa haine naturelle pour le chrétien, n'ont plus eu qu'une pensée, qu'un désir, qu'une volonté : la révolution et le sang du blanc!

Le gouvernement a enfin apprécié la grandeur du mal ; des ordres ont été donnés pour faire rétrograder les flottes de Perse et de Chine. Bombay, Madras et Colombo envoient au secours de leur présidence tout ce qu'elles ont de forces disponibles.

D'un autre côté , l'administration intérieure prend les mesures sévères et énergiques que voici :

1° Abolition de la liberté de la presse dans toute l'Inde ;

2° Incarcération de tous les rois et rajahs soupçonnés ;

3° Levée de milices dans chaque station ;

4° Récompenses de 50 roupies par tête promise, à toute personne qui saisirait des déserteurs ;

5° Abolition (en projet) de toutes les écoles natives du gouvernement;

6o Loi martiale proclamée avec toutes ses rigueurs.

Ces moyens sauveront-ils l'Inde?.. Jamais. Ils augmenteront la haine du noir contre le blanc, voilà quel sera leur résultat.

Les seules mesures à adopter sont les suivantes :

1° L'envoi d'une force permanente de 50 mille Européens — dont 10 mille hommes de cavalerie sur le pied de la gendarmerie de France.

20 Le développement immédiat desrail-ways et des grandes routes (L'Inde, qui a 1,800 milles de long sur 1,300 de large, n'a depuis cent ans qu'un parcours de 950 milles en routes carrossables);

3o L'abolition du droit aux places accordé aux natifs •

4° Une police municipale honorable.

Sans ces mesures, croyez-moi, monsieur, il n'y a point de salut pour l'honorable Compagnie. , J.

Il est assez intéressant de citer une opinion de Michelet sur les Anglais. Nous la rencontrons dans la Gazette du Midi avec les spirituelles observations de son rédacteur, M. Roux :

On lit dans la Gazette du Midi :

« Les Anglais du Siècle tiennent à justifier le nom que leur a donné la Gazette de France. Avec quel soin , quelle affection de famille ils ont dissimulé tout ce qui aurait pu jeter quelque lumière sur les causes de cette insurrection des Indes , la plus grande peut-être , et certainement la pius soudaine explosion nationale dont l'histoire fasse mention ! Gomment soixante mille hommes de troupes et près de cent millions d'habitants se sontils trouvés en quelques jours soustraits au joug de l'Angleterre? Comment tout cet appareil théâtral de puissance et de richesse a-t-il disparu ainsi qu'un décor qui, au coup de sifflet du machiniste, s'éclipse par un changement à vue ? Par quelles injustices et par quelles violences a-t-on pu pousser tant de peuples divers d'origines, de langues, de castes , de religions, au même désespoir? Et par quelles raisons contraires les populations soumises a la France dans ces mêmes contrées n'ont-elles jamais , ni jadis ni aujourd'hui, entrepris de secouer l'autorité de notre pays?

Voilà ce qui fallait dire , et ce que le Friend of India ( l'Ami de l'Inde) a noblement avoué ; mais le Siècle, qui est, avant tout, l'ami de la révolution , n'aurait eu garde de confesser que sa nation modèle , celle où s'appuie le levier de sa propagande , a étalé durant un siècle un tel démenti public à ses maximes de progrès et de civilisation. Aussi, voyez comme le journal des cabarets de France est répandu dans toutes les tavernes anglaises, et lisez le certificat que lui délivre fraternellement le Times, ce

grand journal qui met aussi sa puissance au service des tendances démocratiques, destructives de la vieille liberté anglaise :

« Le journal qui , dans la presse parisienne , discute les questions anglaises avec le plus de loyauté, démesure, déjuge^ ment, est incontestablement le Siècle démocratique. Dans ses appréciations, il n'entre point de rancune , de mesquin dépit , et dans ses critiques , quand il croit devoir critiquer, on rencontre toujours les égards dus à un grand peuple. Le journal démocratique discute, apprécie avec impartialité nos institutions monarchiques. Nos préjugés et nos fautes, ce journal les révèle avec ménagement et sait rendre une franche justice à nos vertus nationales. »

Il serait dur de troubler ces deux frères et amis dans l'enthousiasme de leur touchante accolade ; voyons cependant si le Siècle se retournera au nom que nous allons citer : c'est un écrivain selon son cœur, c'est l'historien le plus révolutionnaire de la révolution, Michelet , à qui nous voulons emprunter la conclusion philosophique des infortunes anglaises.

Dans son Histoire de la France, Michelet racontant l'histoire du martyre de Jeanne-d'Arc, s'interrompt pour jeter ces réflexions (tome V, pages 157 et suivantes) :

« Ce grand peuple, parmi tant de bonnes et solides qualités, a un vice qui gâte ces qualités mêmes. Ce vice immense, profond, c'est l'orgueil. Cruelle maladie, mais qui n'en est pas moins leur principe de vie, l'explication de leurs contraditions, le secret de leurs actes. Chez eux, vertus et crimes , c'est presque toujours orgueil; leurs ridicules aussi ne viennent que de là. Cet orgueil est prodigieusement sensible et douloureux ; ils en souffrent infiniment, et mettent encore de l'orgueil à cacher ces souffrances. Toutefois, elles se font jour ; la langue anglaise possède en propre les deux mots expressifs de dissappointement et mortification

« Cette adoration de soi, ce culte intérieur de la créature pour elle-même , c'est le péché qui fit tomber Satan, la suprême impiété. Voilà pourquoi, avec tant de vertus humaines, avec ce sérieux , cette honnêteté extérieure , ce tour d'esprit biblique , nulle nation n'est plus loin de la Grâce. C'est le seul peuple qui

1 Nous leur devons ce mot. Celui de mortification était, il est vrai, employé partout dans la langue ascétique; il s'appliquait à la pénitence volontaire que fait le pécheur pour dompter la chair et apaiser Dieu ; ce qui est, je crois, anglais, c'est de l'avoir appliqué aux souffrances très-involontaires de la vanité, de l'avoir fait passer de la religion de Dieu à celle du moi humain.

n'ait pu revendiquer l'Imitation de Jésus ; un Français pouvait écrire ce livre, un Allemand, un Italien; jamais un Anglais. De Shakespeare 1 à Milton , de Milton à Byron, leur belle et sombre littérature est sceptique , judaïque , satanique , pour résumer, antichrétienne. « En droit, dit très-bien un légiste, les Anglais sont des juifs, les Français des chrétiens2. » Ce qu'il dit pour le droit, un théologien l'aurait dit pour la foi. Les Indiens de l'Amérique, qui ont souvent tant de pénétration et d'originalité, exprimaient cette distinction a leur manière : « Le Christ, disait l'un d'eux , c'était un Français que les Anglais crucifièrent a Londres • Ponce-Pilate était un officier de la Grande-Bretagne. »

Si un indigène américain parlait ainsi, que doit dire le peuple des Indes? E. Roux.

1 Je ne me rappelle pas avoir lu le nom de Dieu dans Shakespeare ; s'il y est, c'est bien rarement, par hasard et sans l'ombre d'un sentiment religieux. Le véritable héros de Milton, c'est Satan. Quant à Byron, il n'a pas trop repoussé le nom de chef de l'école satanique que lui donnaient ses ennemis ; ce pauvre grand homme, si cruellement torturé par l'orgueil, n'eût pas été fâché, ce semble, de passer pour le diable en personne. V. mon Introduction à l'Histoire universelle, sur ce caractère de la littérature anglaise.

2 Ce mot profond, dont la portée n'a pas été sentie, pas même peutêtre par celui qui Ta dit, est d'Houard, préface des Anciennes Lois des Français, conservées dans les coutumes anglaises de Cuttlelon.

(Notes de Michelet.)

Notre impartialité nous fait un devoir de publier tout ce qui paraît écrit sur l'Inde en faveur des Anglais, toutes les fois qu'une passion aveugle semble éloignée de la polémique. Aussi nous empressons-nous de faire connaître, dans son entier, un article venu de Londres, inséré dans le Nord, journal qui s'imprime à Bruxelles, et que nous avons trouvé reproduit dans les feuilles du Midi du 1er septembre 1857 (V. le Messager du Midi). Voici cet article, auquel les événements accomplis et ceux attendus répondront mieux que nous ne le ferions nous-même :

La révolte de l'armée indigène du Bengale et les rudes sacrifices qu'elle impose à l'Angleterre ont transporté de joie certains organes de la presse continentale, qui, selon toute apparence, ne demanderaient pas mieux que de lui donner déjà le coup de pied de l'âne. Une feuille autrichienne s'est écriée, à la première nouvelle de cette rébellion, que la Grande-Bretagne venait d'avoir sa première attaque d'apoplexie, et qu'elle ne s'en relèverait jamais ; un autre journal, qui se publie dans notre ville, et qui a la prétention d'être initié aux secrets de plus d'un État continental, proclame gravement que l'Angleterre, dans sa détresse, a demandé instamment des secours a sa puissante alliée, la France, au prix même d'une partie de l'Inde britannique, la présidence de Madras, ni plus ni moins.

Évidemment, ou ces publicistes n'ont pas les notions même les plus élémentaires du génie et de la puissance de la nation anglaise, ou bien ils ont voulu mystifier leurs lecteurs, pour déblatérer ainsi sur la décadence de cette nation.

A tout esprit impartial — et c'est à ce titre que je vous écris ces lignes, monsieur — la situation pleine de gravité où se trouve l'Angleterre offre cela de particulier qu'elle n'est point,

selon le cours ordinaire des affaires humaines, emphée par les divisions intestines des partis. Ce trait caractéristique, exceptionnel, est dkne de l'attention de tous les publicistes en général, et de ceux de l'Autriche en particulier. Dans les États, soit anciens, soit modernes, on voit toujours les factions redoubler d'audace et se fortifier en proportion des embarras du gouvernement. C'est alors que le forum retentit de leurs cris séditieux, que l'anarchie et le désordre marchent sur leurs pas. Elles se repaissent, elles vivent des malheurs de la patrie.

Dans la Grande-Bretagne, au contraire, chaque complication nouvelle provoque un nouvel effort, un nouveau sacrifice en faveur du bien public. Aux impérieuses exigences du trésor, on répond courageusement par le maintien d'un impôt de guerre, Yincom-tax, et d'un autre impôt non moins onéreux, — les droits sur le thé, le café et le sucre, — qui, l'un et l'autre, allaient expirer. Les désastres du Bengale n'inspirent qu'un sentiment, celui de la vengeance. Quels que soient ies divers éléments qui ont concouru à former un esprit de nationalité aussi uniforme, aussi compacte, il n'en est pas moins admirable. Sans doute, le flegme anglo-saxon, ies habitudes de vassalité dont le temps n'a pas détruit l'empreinte profonde, sont pour beaucoup dans ce dévouement, cette soumission à la loi que montre le peuple au plus fort de la crise. Mais, tout en donnant à ces considérations l'importance qu'elles méritent, tout en voyant les défectuosités de quelques-uns des principes sur lesquels s'appuie la nation anglaise, on est frappé de l'adhérence de ses parties constitutives. La force du ciment fait oublier la qualité des matériaux.

Enfin, c'est cet esprit tout puissant de nationalité qui est la base de la grandeur de l'Angleterre. 11 n'est aucun sacrifice que ses enfants, grands ou petits, ne lui fassent ; il inspire à ses armées cette énergie et cette résolution inflexibles, ce courage indomptable, cette abnégation entière que les revers ne font que grandir encore, et que le succès seul peut émousser.

L'histoire est là pour me défendre du reproche d'exagération; j'en ouvre les pages les plus récentes. Les armées anglaises ne furent pas heureuses au début de la campagne péninsulaire, mais les troupes de Wellington redoublèrent de bravoure et d'opiniâtreté, et le succès le plus complet fut le prix de leurs efforts. En 1841, l'Angleterre perdit une armée au défilé de Khyber -, quelques mois plus tard, elle prenait une revanche éclatante sur les Afghans, et sa puissance et son prestige dans l'Inde devinrent plus grands que jamais.

L'Angleterre perdit une armée devant Sébastopol ; un an plus

tard, elle avait comblé ce vide ; bien plus, elle organisa comme par enchantement une flotte qui étonna le monde autant par sa force numérique que par la perfection de son équipement et la puissance formidable de son armement, et certes, ce colosse naval eut bien son poids dans les considérations qui portèrent la Russie à faire la paix.

Or l'Angleterre est bien décidée à conserver intacte sa couronne indienne, à reconquérir le Bengale, le plus beau fleuron de cette couronne, et que lui dispute aujourd'hui l'armée indigène disciplinée par elle, et hier à ses ordres et à sa solde.

L'Angleterre possède-t-elle les ressources nécessaires pour atteindre ce but promptement et complètement? Évidemment oui, et en voici la preuve irréfragable, surabondante.

Ses finances, le nerf de la guerre, sont dans un état florissant. Son gouvernement a pu faire face aux dépenses de la guerre avec la Perse et de l'expédition en Chine sans recourir a un emprunt. La Compagnie des Indes orientales, sur laquelle retombent les frais de la guerre de l'Inde, ne demande aucun secours pécuniaire au gouvernement métropolitain, qui pourrait accueillir cette demande sans inconvénient sérieux pour les finances de l'État.

L'industrie et le commerce, sources de la richesse nationale, sont tout aussi prospères, ainsi que l'attestent les chiffres officiels des exportations, dont la marche est toujours ascendante.

Dans le compte-rendu du bureau de commerce, qui paraîtra incessamment, les exportations pendant le mois de juillet des exercices 1855, 1856 et 1857 sont respectivement de 8,150,383 liv. st., 9,968,226 liv. st., 12,201,532 liv. st. Pendant les sept mois de ces trois années, les exportations sont respectivement de 51-262,705 liv. st. 63,936,642 liv. st. et 73,027,913 liv. st.

Des données exactes m'autorisent à déclarer que le commerce étranger et colonial de l'Angleterre s'élèvera très-probablement cette année à 121 millions st., soit environ 6 millions st. de plus que l'année 1856. Ces chiffres sont éloquents.

Sans doute, le commerce et l'industrie britanniques seront affectés de la révolte du Bengale et de ses conséquences ; mais si la guerre avec la Russie a pu les toucher à peine, il est permis de croire que les intérêts industriels et commerciaux de la Grande-Bretagne ne seront pas ruinés par la guerre de l'Inde.

Quant au matériel de guerre, les arsenaux anglais en regorgent depuis la guerre d'Orient. Pour ce qui est des moyens de transport de troupes et de munitions de toute espèce, l'Anglcîeire est la mieux partagée de toutes les nations du monde.

Quant à l'organisation de son commissariat, l'expérience si chèrement achetée en Grimée portera ses fruits dans l'Inde.

Restent les combattants. Il faut, dit-on, que l'Angleterre possède 80,000 hommes au moins de troupes européennes dans l'Inde pour s'y rendre complètement maîtresse de la révolte, et rétablir sa puissance sur des bases solides et durables ; soit. A l'heure qu'il est, sir Colin Campbell dispose dans le Bengale d'environ 30,000 hommes de troupes européennes, royales ou appartenant à ia Compagnie. Dans un mois, 20,000 hommes de plus y seront arrivés ; avant trois mois, il y en aura 80,000, s'il le faut, et cela en dépit des réductions immenses que l'armée anglaise a dû subir tout récemment pour pouvoir abolir Vincom-tax.

Mais j'entends dire que le recrutement ne marche pas, que le gouvernement anglais se fait illusion à cet égard. Je réponds que, dans les circonstances présentes, de semblables illusions seraient un crime, et que, de tous les gouvernements, celui de lord Palmerston serait le dernier à se livrer aux illusions. Et si cela ne devait pas satisfaire les plus sceptiques, eh bien ! je leur répondrais avec la brutalité des faits, que l'établissement de troupes européennes dans l'Inde est, en temps normal, de 35,000 hommes au moins ; que les renforts partis de l'Angleterre depuis le 18 juin jusqu'à ce jour s'élèvent à 24,648 hommes, sans parler de 7,000 hommes au moins qui ont dû arriver ou qui arriveront prochainement à Calcutta de l'expédition chinoise et du cap de Bonne-Espérance. 10,000 environ, pris parmi les garnisons des trois royaumes, ont reçu leur ordre de départ. Ainsi, l'établissement militaire européen de l'Inde va s'augmenter, d'après les ordres déjà exécutés ou en voie d'exécution, de 41,648 hommes, ce qui porte cet établissement à un total de 77,000 hommes.

Mais, d'après des renseignements que j'ai lieu de croire certains, le gouvernement britannique ne s'arrêtera pas là. Il prend ses mesures pour parer éventuellement aux plus grands désastres que l'Angleterre puisse essuyer dans l'Inde, dans la prévision même que les troupes natives des deux autres présidences imitent l'exemple de celles du Bengale, bien que leur fidélité ne soit pas douteuse.

Sous la date du Ie' septembre 1857, nous lisons dans la Gazette de France un exposé de la situation de l'Inde, rédigé par une plume aussi exacte qu'énergique. Les événements accomplis lui ont donné, jusques à présent, la plus complète raison:

La souveraineté britannique dans l'Indoustan n'a guère eu pour croyants avoués que feu Victor Jaquemont, trop préoccupé, trop savant et trop spirituel pour la bien regarder en face, et arec lui le pseudonyme Fridolin, qui, sans être aucunement empêché par les mêmes embarras, ne l'a pu voir qu'au travers des rares loisirs que lui a laissés l'incontestable importance de son consulat *.

Delhi, encore Delhi!... Mais il y a sous cette obstination quelque coup de Bourse! 11 y a sous ce persistant Delhi, il y a bien sûrement du Times, du Morning Post; il doit y avoir surtout du Palmerston.

Eh bien ! puisque ces honorables et très-nobles autorités s'entêtent à faire valoir Delhi comme un point important a saisir, disons donc encore ce qu'est et ce que vaut Delhi.

Delhi moderne, ou pour les Indiens Chah-Jehan- Abab, fondé par Chah-Jehan en l'année 1631, est située, pour la commodité du siège, sur une base de roc. (Ceci est aussi pour la plus grande aisance des ingénieurs du Times.) Cette même Delhi a été récemment mise en défense parles Anglais de la Compagnie, qui ont d'abord élargi les bastions de longues et épaisses murailles,

1 Le major Fridolin a rempli la Revue des Deux-Mondes de tout ce qui forme le livre publié aujourd'hui par Michel Lévy, sous le titre : Des Anglais et de l'Inde, sous le nom en toutes lettres de M. E. de Valbezen, consul de France à Calcutta il y a deux ans, et maintenant consul à An vers... [Note de l'éditeur.)

au point de pouvoir faire jouer neuf canons de gros calibre sur chacun d'eux- et puis ils ont ensuite ajouté des lunettes pour mieux battre les courtines, qui en réalité étaient trop longues.

Onze portes, y compris les trois qui s'ouvrent sur la branche de la Djumna, sont les issues de l'enceinte dont nous avons déjà indiqué l'étendue; ces portes ont des logements casematés. Au dehors de ces hautes murailles, il n'y a de visible que les nombreuses tours du palais et les minarets de la magnifique mosquée que l'on appelle la Djumna. Une seule rue large et droite s'en va de la porte de Delhi au palais; une autre, large aussi, mais obstruée toujours, part du palais à angle carré et

aboutit à la porte de Lahore Il n'y a pas a choisir, c'est

par là que l'armée [assiégeante doit faire sa trouée, car le reste est aussi impénétrable qu'une fourmilière.

Faut-il aussi décrire ce qu'est ce palais? Eh bien, c'est un édifice de magnifique structure et d'une énorme surface. De même que la ville, le palais est entouré sur trois côtés de murailles en granit rouge; elles sont ouvertes seulement par deux portes très-bien défendues; et la quatrième face est fermée par le cours d'eau. L'enceinte du palais a bien une demi-lieue de tour; car nous n'avons pu extérieurement la parcourir au pas d'un cheval en moins d'une heure. Les murs paraissent avoir environ quarante pieds de haut; ils sont garnis par de fréquentes tourelles qui sont surmontées de coupoles fort gracieuses.

C'est par un pont très-étroit que le palais communique avec le vieux fort de Selim-Ghar, qui est sur la rive orientale de la petite Djumna; mais c'est dans la ville que se trouvent le grand arsenal et le dépôt général des munitions.

Maintenant il est bon de savoir que la présente Delhi est entourée, à une et quelquefois deux lieues de profondeur, par les ruines de la vieille ïndrepat, ou la première Delhi. Cet océan de tombeaux forme naturellement d'innombrables embuscades aussi protectrices des approches que favorables aux sorties. Ainsi le campement ou la position supposée par le général Barnard ne peut avoir été choisie à moins d'une lieue et demie ou deux lieues des défenses de la ville.

Songez, maintenant, que les abords de Delhi sont plats, et en temps de pluie gardent les eaux stagnantes, et que, pendant les autres huit mois, le district, à trente lieues à l'entour, est aride et sec comme le Sahara. Sachez encore que les contrées environnantes sont en pleine révolution, et décidez qui de Delhi en communication complète avec le dehors, ou de cette pauvre bande de soldats isolés, doit souffrir par les besoins et par les maladies! Les pluies commencent à la fin de juin et elles de-

meurent incessantes jusqu'au commencement d'octobre, et pendant cette période le thermomètre se soutient de 72 à 80 centigrades, quoique pendant les vents chauds il ne dépasse guère 120.

Voilà un peu pourquoi ces huit mille soldats de l'avant-der ■ nier courrier sont réduits à deux mille, malgré les renforts que le Times fait arriver de tous les points cardinaux.

Le Times, tout Times qu'il est, n'est donc pas mieux informé h Londres de ce qui se passe dans cet immense chaos, que le pauvre lord Canning lui-même ne peut l'être sur place. Car toutes les voies sont rompues, toutes les correspondances sont interceptées; et les journaux d'Angleterre ne font pas grand chose qui vaille en brochant une tête et une queue à quelques rapports sans lien et sans date, tels que celui du capitaine Keith, qui de la distance énorme d'où on le fait écrire, déclare qu'il soumettra Delhi dans deux heures. Et puis encore, qu'est donc Delhi? Je cherche toujours ce que vaut Delhi dans cette grande affaire. Pour le Morning Post et pour son patron, pour le Times et pour l'emprunt médité, un trou dans une de ces murailles serait un grand succès ; mais pour le reste du monde, qui sait aujourd'hui que soixante places armées qui commandent mieux le pays sont avec les immenses contrées adjacentes aux mains des révoltés, que vaut Delhi, encore une fois, et cette trouée sans même l'occupation possible d'une place dans laquelle la révolution ne peut être ni saisie ni frappée?

Bénarès est aux mains de la révolte, et l'on parle de la résistance d'Agra, position désespérée entre cette ville, Gwalior, Doude et Delhi. Agra, place sans défense, n'est pas, comme le dit la Presse, à quatre-vingts lieues de Delhi, mais à quarante seulement, en passant par Aii-Ghar. Gawpoure est vaillamment tenue, dit-on, parle brigadier Haveloek, et pourtant on raconte par les noms le massacre de Cawpoure! Pourquoi donc ne pas honnêtement reconnaître que la poignée survivante des malheureux serviteurs de Yhonorable Compagnie est partout dans rindoustan à l'horrible et déplorable état de sauve qui peut?...

Ce cas, qui est très-réel, nous représente trop clairement l'affreuse condition de ces familles incessamment traquées et ralliant au milieu des plus horribles angoisses des groupes parsemés de soldat sacculés sur quelque point de refuge, parce qu'ils sont sans route sûrement indiquée, sans transports et sans commandement. Et puis, on fait faire de la jactance à ces braves et malheureux soldats.... On les fait phraser sur leur terrible baïonnette !... Mais qui ne sait pas que leur baïonnette est à trèspeu près inutile dans le présent cas... ; que les Indiens ne l'attendent jamais guère, et que, surpris, ils sont plus prestes à

l'éviter que le soldat anglais ne l'est à s'en servir ! La baïonnette.... tant pis pour le cas advenant, car alors l'usage en coûterait cher ce serait d'homme à homme, et jamais un homme

ne peut jouter contre dix autres. Comme nous l'avons déjà dit, un contre mille et l'Angleterre y doit perdre.

Rappelons-nous toujours que c'est par les Indous, qu'après notre disparition complète de l'Asie centrale, les Anglais ont conquis l'Inde ; que c'est par une pratique toujours sans scrupule qu'ils ont, pendant soixante-dix ans, maintenu un pouvoir qui, à partir de cette époque, ne leur a plus été contesté ; que la quiétude de cette longue et paisible jouissance, maintenue par l'orgueil incarné de la race, les a conduits à l'abus le plus odieux et à la témérité la plus aveugle. Et ils en sont encore a ce point de confiance, apparente au moins, qu'ils parlent de leurs renforts, si minces et si loin d'arriver effectifs, comme d'un instrument infaillible pour rétablir la conquête et l'occupation d'un pays aussi vaste que l'Europe, et enfin l'assujettissement à nouveau de deux cent millions d'êtres qui ont maintenant à compter avec eux pour le prix du sang !

Bombay qui, dit-on, se montre impassible, se réunira nécessairement au soulèvement de l'État de Gwalior; et si cette présidence n'est pas en pleine révolte, c'est parce que les Radjepoutes et les Marhates n'ont pas encore allumé leur brandon. Car, que pourront y faire les deux mille trois cents européens clairsemés sur cette vaste circonscription, pour maintenir en service docile quarante-huit régiments indiens? Et enfin la présidence de Madras avec ses deux mille sept cents soldats anglais répandus, partie a Hyderabad dans l'Etat de Golconde, partie à Bangalore centre du Decan, et partie à Mangalore, et a Tellychery sur la côte du Malabar ; comment entend-elle aussi maintenir ses soixante-dix régiments indigènes, et ses trentehuit millions de peuples qu'il y a quelques jours encore elle soumettait à un système de torture tel que les parlements même en ont été indignés?... Et qui gardera Vellore, dont la vaste geôle regorge de rois, de rajahs, de princes et même de princesses qui ont osé revendiquer leurs trônes, leurs Etats et leurs domaines saisis avec moins de façons encore que le royaume d'Oude, dont le roi n'a aujourd'hui d'autre tort que d'avoir envoyé sa vieille mère formuler ses plaintes à la face de l'Europe, et dont le plus grand crime est d'avoir des sujets fidèles et d'attendre avec calme le procès qu'on lui va faire !

Ce roi d'Oude, qu'avec une impudence incroyable les feuilles anglaises accusent de trahison ! Lui, le successeur paisible de ces rois qui, depuis 1774, ont subi patiemment le martyre et

l'humiliation dont n'a cessé de les torturer la rapacité britannique. Ces rois qui ont vu leurs harems bloqués par les soldats de la Compagnie, et, là-dedans, 700 femmes et enfants de tous les âges méthodiquement et impitoyablement affamés pour obtenir l'argent et les joyaux qu'ils ne voulaient pas livrer au commissaire anglais. On a pourtant vu ces femmes, enragées par la faim, résolument défoncer les portes de l'enceinte, et, malgré les menaces et les coups, se ruer dans les bazars de Lucknow, leurs enfants à la main et, scandale énorme, le visage entièrement à découvert ! Et cependant, de garde a la porte d'un cachot, un officier, un gentleman, recevait de ce même commissaire Tordre écrit de laisser entrer trois hommes et de ne pas intervenir entre eux et les prisonniers. Et ces prisonniers étaient deux eunuques au service de la mère et de la sœur du roi ; et la torture leur fut atrocement appliquée parce que, confidents et dépositaires des larges valeurs cachées appartenant à leurs maîtresses, il fallait qu'ils mourussent à la douleur ou qu'ils les remissent aux mains de qui?... du célèbre héros du temps présent, du célèbre et glorieux WAREN HASTINGS !

Et dire que ces moyens de faire financer, s'ils ne sont pas restés en grand honneur, n'en sont pas moins demeurés en constante pratique par des moyens, il est vrai moins barbares dans les formes, mais qui dans le fond ont toujours été aussi cruels qu'impitoyables !

Cherchez donc encore, ousemblez encore chercher, les causes premières de cette révolution, qu'il n'est plus permis d'appeler une révolte. Ce doute est-il une misérable duplicité qui veut en imposer au monde européen, ou bien est-il un cas de pauvre ignorance? Nous penchons bonnement et très-décidément pour l'ignorance, parce que, disons-nous, nous osons affirmer, sur de très-bonnes et solides raisons, qu'en presque tout ce qui touche l'état moral, physique, politique et même géographique de l'Indoustan, aucun peuple de l'Europe n'est plus ignare que le peuple anglais lui-même, si ce n'est pourtant le peuple français, qui en toute vérité vient encore après lui.

Enfin, nous sommes assez hardi pour ajouter que, d'ici à bien des mois à venir, les rapports qui se succéderont ne seront pas de nature à donner la moindre satisfaction à l'Angleterre. La raison en est devenue déjà trop évidente pour qu'il soit. besoin de l'indiquer. Une lutte qui, de part et d'autre, commence par l'extermination, ne laisse apercevoir que la ruine absolue d'une des parties si irréconciliablement engagées. Les cris de vengeance partis de l'Angleterre arriveront directement là-bas, et ils seront salués, n'en doutez pas, par de semblables cris? La

révolution marche donc sans relâche, et elle s'étendra jusqu'aux deux mers qui baignent la péninsule indoue, et les renforts toujours infiniment trop faibles qui, de loin en loin, seront envoyés de l'Angleterre, ne serviront qu'à maintenir une partie du littoral, et à protéger le siège des trois présidences.

Ainsi, laissons pour ce qu'elles valent en réalité les victoires successives du brave général Havelock; les sorties repoussées, les avantages remportés, les canons pris à l'ennemi et les positions maintenues ; et ne regardons que la terrible vérité, qui est que les positions maintenues ne sont que des réduits où les malheureux soldats sont acculés, et que les canons conquis ne sont qu'une insignifiante portion de la quantité innombrable qui en a été répandue jusque dans les places du plus petit ordre. Que les reprendre et les emporter sont deux cas très-distincts, attendu que les forces militaires de la Compagnie en sont à ne savoir comment se faire suivre par leur plus indispensable matériel.

Maintenant, en présence de cette irrésistible et peut - être aveugle conflagration, n'est-il pas naturel de s'inquiéter du soin que la France va prendre des quelques vestiges qui lui ont été laissés sur les deux côtes de cette grande péninsule ?

vin

Extrait du discours de Palmerston rapporté dans la Gazette de France du 25 août 1857 , où le président du conseil des ministres répond aux reproches qui lui sont faits de ne pas avoir employé des moyens plus expéditifs pour venir au secours des colonies indiennes :

« On a dit : Vous avez besoin d'envoyer au loin un grand nombre de ces troupes, dont le parlement a voté l'entretien pour îa défense du pays en temps de paix et, en agissant ainsi, vous affaiblissez considérablement vos forces a l'intérieur; dans ces circonstances , des pays étrangers pourraient juger l'occasion favorable pour en agir avec vous par des procédés auxquels vous ne devriez pas vous exposer. Mais ces considérations mêmes font comprendre l'inopportunité d'envoyer au loin ces vaisseaux de ligne à hélice qui, bien qu'ils paraissent inoccupés , seraient nécessaires pour la défense du pays.

Si des circonstances pareilles se présentaient, comment seriezvous en état de mettre à la mer une flotte considérable, si vous aviez employé vos vaisseaux de guerre a faire l'office de navires de transport? La prudence nous dit donc que ce serait agir inconsidérément , que de tomber dans l'erreur reprochée aux Perses par le grand historien de la Grèce; lorsqu'ils portaient un coup , dit-il , ils élevaient le bras pour frapper , en laissant le reste de leur corps exposé aux blessures mortelles.

Je crois que nous serions tombés dans la même faute, si. nous avions envoyé dans l'Inde cette flotte qui peut être nécessaire pour garder nos côtes. Quant à ce qu'on a dit, que nous devrions faire passer nos troupes par l'Egypte, afin d'abréger leur voyage de l'Inde , c'est une question qui mérite d'être examinée. J'ai déjà fait connaître mes objections a cette mesure , s'il s'agissait d'un corps de troupes considérable , mais il est incontestable

que si on avait besoin d'un petit nombre de troupes, et qu'il fût nécessaire qu'elles arrivassent très-promptement , on pourrait peut-être faire des arrangements pour les faire passer par Alexandrie et Suez.

Pour ce qui est de la question générale, je crois que la chambre doit l'envisager d'un point de vue plus élevé que les honorables membres n'étaient disposés à le faire. Nous avons d'abord été accusés par quelques membres, d'avoir précipitamment réduit notre armée et notre marine, quand la paix a été faite. D'autres ont dit que nous avions été amenés à en agir ainsi , par l'insistance de quelques membres en particulier, tandis que quelques autres ont dit que nous avions fait cela par manque de prévoyance. Mais le fait est que la marche que nous avons adoptée était la seule que pùt adopter un gouvernement représentatif.

Les diverses formes de gouvernement ont chacune leurs avantages et leurs inconvéniens. Il est incontestable que la forme du gouvernement despotique est la meilleure, en temps de paix, pour préparer efficacement les moyens de faire la guerre. Il n'est soumis à aucun contrôle et peut être supposé avoir cette prévoyance nécessaire qu'on présume devoir exister dans le gouvernement d'un pays ; c'est pourquoi il conserve en temps de paix des forces plus considérables qu'elles ne sont alors nécessaires , et se trouve ainsi toujours prêt en cas de guerre. D'un autre côté, un gouvernement représentatif a cet avantage , que lorsque vient une guerre , il importe peu qu'il, ne soit pas prêt ; la nation tout entière se rallie autour du gouvernement et lui donne une énergie et une force que ne peut avoir aucun gouvernement absolu.

En temps de paix, notre gouvernement représentatif est faible en comparaison; et pourquoi? Parce que, si nous insistons auprès de la chambre , formée en comité de subsides , pour qu'elle accorde un budget plus considérable qu'elle ne l'accorde ordinairement et qu'elle vote un plus grand nombre de soldats, cette demande est complètement inutile , a moins que nous ne présentions les voies et moyens pour balancer les dépenses. C'est tout à fait ce qui est arrivé l'année derrière quand nous avons eu la paix.

Le pays, sans doute, était prêt, pendant la guerre, à supporter tous les fardeaux et à faire tous les sacrifices pour la mener heureusement a fin et soutenir l'honneur national ; mais, quand la paix est venue, les nations sont imprévoyantes ; les individus peuvent bien avoir de la prévoyance, mais la multitude n'en a pas. C'est pourquoi tout le monde réclama la réduction de l'impôt sur le revenu. C'était un cri auquel la chambre n'était pas disposée à résister, et elle eût été même impuissante à cette

résistance ; c'est pourquoi le gouvernement sentit qu'il devait s'incliner devant la volonté nationale. 11 en résulta une réduction sur notre revenu , et nous fûmes nécessairement tenus de proportionner nos dépenses au revenu que le parlement nous accordait.

Nos forces navales et militaires furent réduites autant qu'elles pouvaient l'être en ce moment* mais tout cela est si nécessairement inhérent aux assemblées populaires que , bien qu'il en résulte des inconvénients, je ne puis en éprouver beaucoup de regrets, parce que, quand cela devient nécessaire, le pays répare ses erreurs avec promptitude , et par des mesures expéditives. L'occasion présente n'est pas aussi urgente que celle qui se présentait au commencement de la guerre de Russie, parce qu'à cette époque toutes les augmentations qui furent faites à nos forces navales et militaires eurent lieu aux dépens du pays, tandis que, maintenant, l'accroissement de nos troupes sur le théâtre des opérations ne coûte rien au pays, mais est à la charge du gouvernement de l'Inde ; c'est pourquoi, pourvu que nous puissions augmenter nos forces a l'intérieur, dans la proportion des renforts que nous envoyons dans l'Inde , nous n'avons besoin d'aucune augmentation de revenu. Tout ce que nous avons a faire , c'est de nourrir les troupes de l'intérieur et d'entretenir un établissement qui nous permette de recruter de temps en temps pour les troupes qui sont au dehors. Je crois que nous pouvons faire cela , et si nous avions besoin de l'assistance du parlement, nous la lui demanderions sans hésiter.

Le Moniteur de la Flotte du mois d'août a publié, sous le titre de Y Inde maritime, un article qu'il nous a paru utile de recueillir. Le voici :

Au moment où les événements qui viennent de surgir dans l'Inde attirent l'attention de l'Europe entière, nous croyons qu'on lira avec intérêt un travail sur cette vaste contrée, considérée spécialement au point de vue maritime.

L'Angleterre possède, dans la portion la plus belle de l'Asie, un vaste et riche empire qui, par une anomalie bizarre, au lieu de lui appartenir au même titre que les colonies britanniques des autres parties du monde, est la propriété d'une Compagnie marchande, qui l'exploite comme un industriel exploite une usine, et occasionne ainsi les regrettables révoltes dont nous sommes aujourd'hui les témoins. C'est la, d'après l'opinion des hommes les plus impartiaux de la Grande-Bretagne, le principe de tout le mal.

Les possessions de la Compagnie des Indes orientales sont de deux natures : les possessions immédiates et les possessions médiates.

Les premières sont formées des plus magnifiques provinces de l'ancien empire du Grand- Mogol et se trouvent divisées en trois grands gouvernements dont chacun est à lui seul un royaume et qui sont : la présidence de Calcutta, celle de Madras et celle de Bombay, Ces pays sontrégis et administrés par des employés de la Compagnie.

Les secondes comprennent les possessions médiates, c'est-àdire celle qui sont gouvernées par les princes indigènes, vassaux ou alliés de la Compagnie. Le nombre en diminue tous les jours par suite de l'annexion de quelque empire, ainsi que cela a eu lieu récemment pour les États du roi d'Oude. Les

princes qui gouvernent ces pays n'en sont plus que les souverains nominaux; ils ne s'occupent que de l'administration intérieure de leurs États, et l'autorité réelle pour toutes les grandes affaires appartient à un résident anglais accrédité auprès d'eux et qui est spécialement chargé de les surveiller et de les diriger; c'est sur l'avis, souvent intéressé, de ce haut fonctionnaire, qu'on les dépose et que l'annexion de leurs États est prononcée.

La population totale de l'Inde anglaise, d'après les documents les plus récents, peut être évaluée k deux centmillions d'àmes réparties dans les proportions suivantes pour les trois présidences : Calcutta, 92 millions ; Madras, 17 millions et Bombay, 8 millions. Le reste appartient aux territoires des possessions médiates.

Les revenus de la Compagnie sont aujourd'hui très-difficiles a apprécier. Yoici k cet égard un détail déjà ancien, mais dont la connaissance peut être utile. Dans les années 1833, 1834 et 1835, les recettes de la Compagnie s'élevèrent à la somme nette de 19,276,000 livres sterling, ce qui couvrait les dépenses de l'Etat, évaluées à 18 millions, dont environ 10 millions pour l'entretien de l'armée anglo-indienne. Dans l'année 1835 à 1836, époque k laquelle la Compagnie réalisa la plus grande partie de son actif commercial, les recettes donnèrent, sur les dépenses, un excédant de 10 millions de livres sterling, déduction faite de 2 millions destinés k former un fonds de garantie pour les possesseurs d'actions de la Compagnie.

En 1836, l'excédant fut de 2 millions de livres; en 1837 de 2,470,000 livres; en 1838 de 1,300,000 livres seulement. Depuis cette année, les bénéfices de la Compagnie ont toujours été en diminuant et les inventaires n'ont pas été publiés avec la même facilité. La dette publique de la Compagnie, au 1er avril 1837, était de 30 millions de livres sterling, et les intérêts au taux moyen de 4 3^4 étaient de 1,440,000 livres. Depuis, cette dette n'a pas diminué.

Toutes les forces militaires de l'Inde forment trois armées : celle du Bengale, celle de Madras et celle de Bombay. Ces armées comprennent deux éléments principaux, les troupes royales au service de la Compagnie et les troupes indigènes ou cipayes, qui forment le noyau de la révolte actuelle.

Dans l'Inde, il n'y a pas plus de conscription qu'en Angleterre; le service militaire y est volontaire, et il est si recherché que chaque régiment a un grand nombre de soldats surnuméraires inscrits pour remplacer ceux qui viennent k manquer. Lo temps d'engagement des cipayes est fixé k cinq ans en temps de paix, mais en cas de guerre ils doivent rester sous les drapeaux

jusqu'à ce qu'elle soit terminée. Après vingt ans de service, chaque homme a droit à une pension viagère.

Les possessions anglaises de l'Inde sont magnifiques au point de vue maritime, que nous étudierons en détail. Elles ont un développement de côtes immense, des ports superbes, des fleuves et des cours d'eau cités dans le monde entier.

La Compagnie des Indes anglaises, qui n'est plus en rapport avec les progrès modernes, a été, dans son temps, une belle institution. C'est a elle, il faut le reconnaître, qu'est due la fondation de l'empire britannique des Indes, qui a tant contribué au développement de la puissance et de la richesse de l'Angleterre. Cette Compagnie reçut, en 1762, une charte privilégiée qui l'investit de l'administration des possessions anglaises de l'Inde orientale, sous le contrôle d'un gouverneur général nommé par le roi. Cette charte, depuis, a été renouvelée sous certaines modifications; mais, en 1814, le commerce avec les Indes fut déclaré libre, et, en 1834, la même liberté fut appliquée au commerce avec la Chine; et cette double et juste mesure a sensiblement amoindri les affaires de la Compagnie des Indes. — L. d'Hortier.

Pour compléter les renseignements que nous avons donnés dans notre chapitre III, sur l'ancienne position de la France dans l'Inde, nous allons donner des détails complets sur nos établissements restreints, tels que nous les possédons en vertu des traités de 1815. On verra que c'est peu de chose.

Ces établissements se bornent à cinq villes : Pondichéry et Kardal, sur la côte du Goromandel ; Yanaon, sur celle de l'Orixa ; Chandernagor dans le Bengale, très-près de Calcutta, et Mahé, sur la côte de Malabar. Ces cinq postes sont entourés d'un territoire d'une étendue très-variable, et qui, tous réunis, ne représentent pas plus de 60 kilomètres carrés, habités par 180,000 habitants, dont 2,000 Européens au plus. Pondichéry est la résidence du gouverneur général, de la préfecture apostolique, de la cour impériale , de l'administration centrale ; c'est une belle ville de 50 a 60,000 âmes, divisée en ville noire et ville blanche par un large canal; les rues sont bien alignées et presque toutes plantées de cocotiers : les villages des environs ou aidées, sont généralement propres et aisés ; une enceinte bastionnée entoure la place du côté du continent : le port n'est malheureusement qu'une rade peu sûre.

Chandernagor, la seconde ville comme importance, est bien déchu de son antique splendeur: sa position sur l'Ougly, bras du Gange, est charmante, ses rues à angle droit, ses maisons blanches et régulières, mais il y a des quartiers déserts, le port est vide, le commerce nul. Karikal est plus heureux au point de vue industriel, et ses habitants s'occupent activement de la fabrication des toiles. Ces deux villes ont une enceinte fortifiée.

Yanaon est dans une situation relativement plus prospère, grâce à sa bonne situation sur le Godavery et à la salubrité de son climat; on y fabrique beaucoup de toiles. Mahé est un tout petit poste sans aucune valeur, dans la province de Carnatie.

Le gouvernement entretient dans chacun de ces postes un commandant particulier, appartenant aux troupes ou au commissariat de marine, un tribunal de première instance ou au moins un juge, et deux ou trois autres fonctionnaires civils. La garnison des établissements français dans l'Inde se compose de deux compagnies de cipayes, fortes de 600 hommes et commandées par des officiers européens; c'est plutôt une force de police qu'une force militaire.

On voit que Ghandernagor seul se trouve assez rapproché du théâtre de l'insurrection : la population hindoue du Sud de la péninsule est très-différente de celle du Nord, et, d'ailleurs, témoigne un grand attachement à la France, dont les agents l'ont toujours traitée doucement.

La France possède encore nominalement des loges a Mazulipatnam, Galicut et Surate, c'est-à-dire le droit d'y avoir un comptoir jouissant de certains privilèges, comme réduction des droits d'entrée, etc.

Quelques mots d'histoire en finissant : Henri IV forma la première Compagnie des Indes, qui n'eut aucun résultat; d'autres lui succédèrent aussi infructueusement ; enfin Richelieu la réorganisa en 1641, mais celle-ci se borna à coloniser Madagascar et à envoyer des navires commercer sur les côtes de l'Inde. Le premier établissement formé dans la péninsule le fut à Surate par Garon, négociant français, transfuge de la Compagnie hollandaise (1668); soutenu par le gouvernement, Caron enleva quelques postes a ses anciens maîtres ; ceux-ci vainqueurs en 1678, forcèrent les Français établis à Saint-Thomas, en Goromandel, à se retirer au bourg de Pondichéry. Martin, successeur de Caron, leva quelques soldats, acheta le territoire environnant et se fortifia, mais ne put résister a une attaque des Hollandais, qui complétèrent eux-mêmes les nouveaux remparts ; de sorte qu'à la paix de Ryswick, nous recouvrâmes la place en meilleur état que nous ne l'avions perdue. Pondichéry grandit rapidement; le commerce de la Compagnie se développa dans les plus larges proportions, grâces aux hautes qualités des gouverneurs généraux qui se succédèrent au xvme siècle, Dumas, Dupleix et de la Bourdonnaye ; de nombreux postes existaient sur toutes les côtes, notamment ceux que nous possédons encore. Dupleix notamment résista pendant quarante-deux jours dans Pondichéry, aux attaques d'une division anglaise, qui dut lever le siège. On sait les malheurs de la Bourdonnaye, dont les services furent si indignement méconnus.

La paix d'Aix-la-Chapelle suspendit la guerre pendant quelque temps avec l'Angleterre, mais elle reprit ensuite avec une plus

rande vigueur; vers 1751, les Anglais avaient enlevé presque toutes nos possessions : Lally-Tollendal, successeur de Dupleix disgracié, perdit Pondichéry, le 15 janvier 1761, et paya ce malheur de sa tête. La paix nous rendit encore cette ville : à ce moment, la Compagnie fut supprimée, mais aussi depuis cette époque notre influence disparut dans l'Inde et fit place à celle de l'Angleterre, qui, en quelques années, y érigea le colossal empire qui paraît pour la première fois ébranlé. De glorieuses actions signalèrent encore le nom Français à la fin du siècle dernier, et les noms du Bailli de Suffren, du marquis de Bussy sont justement célèbres, mais c'était une lutte inutile : Pondichéry, pris en 1778, rendu en 1783, fut de nouveau enlevé en 1793, après quarante jours de tranchée par une armée de 22 , 0 0 0 hommes, dont 6,000 Européens ; la paix de 1814 nous rendit les cinq postes que je viens de décrire : de plus, l'honorable Compagnie des Indes s'obligea à nous servir, à titre d'indemnité, une rente de 1 million de francs.

Il serait à désirer qu'un projet, dont on s'est souvent occupé, fût décidément mis à exécution ; il s'agirait d'abandonner Mahé, Ghandernagor et Yanaon , postes très-éloignés, impossibles à défendre en cas de danger, pour reprendre les mêmes territoires autour de Pondichéry et Karikal, et constituer un établissement qui, sans présenter une grande importance, pourrait cependant offrir un sérieux et réel intérêt.

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