CHAPITRE XXL
H ne reste de l’ancienne ville que quelques ruines assez belles. L’une des portes est une construction magnifique, et qui conserve, même dans son état de dilapidation , un air de majesté. C’était autrefois l’une des principales entrées. L’arc a plus de 5o pieds de haut, et les murs sont d’une extrême épaisseur. Bien (|ue les ravages du temps s’y fassent sentir horriblement , cet édifice paraît néanmoins destiné à durer encore des siècles.
Toute la contrée environnante est infestée de vermine et de reptiles de toute espèce. Deux jours avant notre arrivée on avait tué, près de l’ancienne porte, un serpent boa de 22 pieds de long. Les lavoirs, dans la rivière , étaient remplis d’alligators, et l’on ne pouvait s’approcher sans danger du rivage. Cependant quelques-uns de ces monstres étaient assez familiers pour venir, à la voix d’un fakir, prendre du riz jusque dans sa main.
Des myriades de moustiques nous arrachèrent toute espèce de repos pendant la nuit. Les environs sont tellement négligés, que tout ce qu’il y a d’animaux et de végétaux malfaisants y croît ou s’y réfugie. La terre est couverte de plantes parasites dont l’agglomération entretient l’humidité et produit des exhalaisons pestilentielles. Les habitants aiment mieux se soumettre à ces fléaux que de travailler à en débarrasser leur terroir. Et cependant le sol est si fertile qu’il paierait au centuple les frais de la moindre culture. Quelques misérables et nonchalants fermiers
TABLEAUX DE LTNDE.
en cultivent un morceau par-ci par-là , mais seulement pour les besoins urgents de leur triste existence.
Le jour suivant nous retournâmes à notre budgerô et descendîmes tranquillement le Gange. Un peu audessous de Rajemah’l, nous fûmes assaillis par un terrible coup de vent qui faillit nous faire chavirer. Nous n’échappâmes qu’avec de fortes avaries; car notre bucherS avait touché contre la rive et reçu un
choc violent: une voie d’eau s’ouvrit et menaçait de nous suhmerger, malgré les efforts de deux hommes qui pompaient sans relâche. Notre patilla ( le canot chargé de nos bagages) sombra, emportant au fond de l’eau tout ce que nous possédions au monde, à l’exception de nos papiers et de nos dessins qu’heureusement nous avions avec nous sur le budgerô. Comme la patilla était loin derrière nous quand elle sombra , nous n’apprîmes l’accident que le soir, en amarrant pour passer la nuit. Alors les matelots qui la montaient vinrent nous annoncer notre désastre d’un air piteux et confondu.
Le lendemain matin nous remontâmes le fleuve en quête du malheureux canot, dont nous aperçûmes bientôt le mât au-dessus de l’eau vers la rive opposée. Dès lors nous conclûmes que notre bagage avait joui du privilège de passer la nuit dans les eaux sacrées du grand fleuve. Par malheur leur contact n’était pas moins funeste aux porte-manteaux et aux malles que celui des eaux les plus communes. Avec le secours d’un autre canot et l’aide de nos dandis nous par-