CHAPITRE II
blanche écume, tantôt les allongeant en bandeaux ondulés, dont les couches, de plus en plus épaisses, prenaient des formes bizarres et fantastiques, à mesure qu’elles venaient se rompre contre les pics dépouillés ou couverts de bois. A peine avions-nous contemplé, pendant quelques minutes, ce magnifique spectacle, que le ciel, sans aucun symptôme avant-coureur, se couvrit subitement et nous plongea dans une obscurité si profonde, qu’elle nous dérobait entièrement les objets à quelques pas de distance. Aussitôt la pluie commença à tomber comme un nouveau déluge.
INous cherchâmes un abri sous une saillie de rocher qui couvrait le bord du chemin, dans une étendue de plusieurs pieds. Les éclairs s’échappaient du sein des nues comme d’un immense réservoir de feu, et semblaient un incendie dans les montagnes, tant leur succession était rapide et continue. Les éclats du tonnerre qui les survaient de près, étaient assourdissants. On ne saurait peindre la sublime grandeur de ce spectacle. Les roulements de la foudre, prolongés par les échos , se répercutaient de rocher en rocher, tout le long de vallées sans fin; ils faisaient trembler la base des montagnes et allaient se perdre au loin, dans les profondeurs des ravins impénétrables à l’œil, et dont l’aspect seul occasionne des vertiges. Alors suc-> cédaient tout à coup des intervalles d’un silence absolu, effrayant et pénible à supporter-.
Bien que l’oi-age n’eût duré que l’espace de quelques minutes, il nous fallut un certain temps pour nous
remettre des émotions qu’il nous avait causées à tous. Assurément, eu égard à «a durée, c’est le plus terrible des phénomènes de ce genre dont j’aie été témoin pour ma part.
L’atmosphère ne tai’da pas à s’éclaircir; les nuages ouvrirent passage aux rayons du soleil, qui versa aussitôt des flots de lumière sur le feuillage dégouttant et tout brillant de vives étincelles. En même temps, quelques roulements répétés dans le lointain , à de longs intervalles, achevaient de nous annoncer que l’orage était en pleine retraite. Les masses de vapeur qui enveloppaient la cime des montagnes se dispersaient à leur tour, et bientôt il ne resta plus la moindre trace du trouble momentané de la nature.
Cependant la nuit approchait, et déjà les ombres s’épaississaient autour des objets environnants. A peine eûmes-nous fait encore quelques pas , que le soleil , en descendant sous notre hémisphère, répandit un dernier éclat sur les masses de nuages accumulées à l’horizon , et sur les sommets élevés des montagnes rangées autour de la vallée.
Indra, la divinité des éléments, est en grande vénération dans ces montagnes. Les nombreuses transformations de ce Jupiter indien nous furent racontées par les montagnards avec une imperturbable gravité. Ce dieu est un des héros de leur mythologie ; ses attributs trouvent une place toute naturelle dans une contrée où les ouragans sont si fréquents. L’une de ses incarnations a fourni une fort belle allusion à sir
ClIAPiTRE II.
William Joues, dans son ode pleine de mouvement ét d’élévation E
Nous étions parvenus assez avant dans les montagnes , pour rencontrer des exemples d’une triste difformité qui afflige une partie des habitants de ces contrées. Je veux parler des goitres qui existent là , comme dans les Alpes de la Suisse. Nous vîmes, en effet, des individus atteints de cette infirmité, à un tel point, que l’excroissance faisait le tour du cou. Chez quelques-uns même, le développement auquel elle était parvenue avait rejeté la tête en arrière et empiété sur la poitrine. Le teint maladif et l’air misérable de ces êtres disgraciés causaient à la vue une impression pénible, et que nous ne pûmes dissimuler. Quelquefois les opérateurs du pays extirpent ces goitres avec un instrument tranchant; mais ces hommes ne sont guère plus habiles que les derniers de nos maréchaux ferrants. Ils déchirent horriblement le malade; néanmoins celui-ci guérit avec une rapidité étonnante, ce qu’il faut attribuer à la pureté de son sang, favorisée par un régime simple. La fièvre est un accident peu connu parmi ces gens, même après la perte d’un de leurs membres , par suite d’une opération toujours très-grossière et très-incomplète ; ils en sont quittes
■ Indra , sous la forme d’un jeune berger, s’inti oduisit dans un jardin pour y dérober des fleurs de grenadier destinées à Tndrani , sa bien-aimée. Surpris par le maître du jardin , il fut par lui saisi et chargé de liens. Cette légende rappelle aux amateurs des classiques le passage d’Ovide, où il peint Bacchus enchaîné par de» marins. (^Métamorphoses , liv. III.')
'JWBLEAÜX DE L’INDE.
pour s’appliquer un cataplasme de safran mélangé avec quelques herbes. Il se forme ainsi une suppuration, .à la suite de laquelle la plaie se cicatrise avec un promptitude presque incroyable.
Le même jour, un peu après midi, nous arrivâmes à un pont de construction barbare, sur lequel il nous fallut passer pour éviter un détour de plusieurs milles. Ce fut une opération à laquelle nous eûmes quelque peine à nous décider, à cause des chances qu’elle présente <à quiconque n’est pas familier avec ce singulier mode de transport. Le pont consistait simplement en deux cordes, d’environ un pouce et demi de diamètre, formées de plantes rampantes entrelacées. Ces deux cordes sont distantes l’une de l’autre de [6 pouces, et solidement fixées aux deux rives du courant, sur des bambous bien enfoncés en terre, à coté l’un de l’autre. Elles sont passées dans un cerceau , destiné à glisser sur toute leur longueur. C’est dans ce cerceau, sur le bord inférieur duquel il est assis, que se place le passager, entre les cordes qu’il tient des deux mains, et sur lesquelles il se laisse couler d’une rive à l’autre. Cette méthode, très-familière aux montagnards, ne leur présente aucune difficulté. 11 n’en est pas ainsi pour tout individu qui s’aventure une première fois sur cette douteuse machine, ayant, à 8o ou loo pieds au-dessous de lui, un torrent impétueux et sans fond. Certes, il y a de quoi trembler quand on se voit ainsi lancé au-dessus des flots bondissants et tourbillonnants, et surtout quand on sent ce pont suspendu s’ébranler et suivre l’impulsion du
CHAPJTRE IL
2fï
vent, dont les bouffées et les sifflements viennent quelquefois assaillir le pauvre voyageur dans le cours de sa périlleuse traversée.
A peine débarqués sur la rive opposée, nous vîmes sortir d’un bouquet d’arbres, situé sur la cote, un superbe élan, que deux de nos gens tuèrent. aussitôt à coups de mousquet. Cet animal habite, si je ne me trompe, les quatre parties du monde; mais on ne le trouve que dans les pays de montagnes. Ses mœurs sont douces , et son naturel si craintif que , quand on le débusque, la frayeur le paralyse au point qu’il tombe sur ses genoux , et reste dans cette posture assez de temps pour permettre au chasseur de le tirer à coup sûr: toutefois, si on laisse échapper ce premier moment, l’animal vigoureux s’élance avec une rapidité incroyable, qui le soustrait à toute poursuite, et qui ne se ralentit qu’au bout de plusieurs lieues. Malgré la timidité de son caractère, s’il se voit attaqué, il se défend avec énergie, à l’aide de ses cornes. Il tient ainsi les chiens en respect, les frappe, les déchire à coups de tête, et souvent les étend morts sur la place. Sa taille ordinaire est celle d’un bœuf anglais.
Après quelques heures de marche, nous arrivâmes à un gouffre, au-dessus duquel les monts s’élevaient à une immense hauteur. 11 nous fallait gravir ses flancs escarpés par un sentier tellement étroit , que nous ne pouvions le suivre qu’à la file les uns des autres. Une large cataracte bondissait du haut du précipice, à côté de nous. Au moment où nous atteignîmes le sommet , un de nos sillenis (porteurs) laissa tomber de son
TABLEAUX DE L’INDE
épaule un petit porte-manteau , qui alla rouler au fond de l’abîme. Aussitôt il se décida à descendre pour aller le chercher, bien qu’il fût à une profondeur de 200 pieds au moins , et il fît ses préparatifs sans perdre une minute. Une forte corde de cuir fut assujettie par un bout à un arbre qui s’avancait au-dessus du précipice. A l’autre bout, on attacha solidement un bambou épais, d’environ i5 pouces de long, sur lequel l’homme plaça ses pieds; puis, saisissant la corde à deux mains, il se fît descendre lentement dans le vide. La paroi du précipice étant rentrante en cet endroit, il ne courait pas le risque de s’y cogner. Quand il fut parvenu à environ 1 5o pieds de profondeur, le vent se mit à le balancer avec une violence effrayante. Les bouffées qui s’engouffraient dans cet abîme, n’y trouvant pas d’issue, se repliaient sur elles-mêmes, et, dans ce reflux, elles faisaient tournoyer le malheureux de manière à rendre sa position très-critique. Néanmoins il tint bon et descendit toujours jusqu’à ce qu’il ne parut plus que comme un point noir. Puis, tout à coup, la corde se relâcha, ce qui indiqua suffisamment qu’il était parvenu à sa destination. Quelques instants après, deux ou trois secousses imprimées d’en bas à la corde avertirent ses compagnons de le remonter, ce qu’ils firent avec plus de célérité qu’ils n’en avaient mis à le descendre. L’augmentation du poids annonçait qu’il avait recouvré l’objet perdu ; en effet, il reparut bientôt sain et sauf, avec le porte-manteau sur son épaule.
Enfin, après six jours de marche, depuis notre