CHAPITRE XXll
La taille prodigieuse de ces serpents a fréquemment été mise en question; mais je ne sais pas pourquoi l’on en douterait, puisque le fait a été authentiquement constaté par tant de témoins oculaires. Les historiens de l’antiquité en avaient d’ailleurs quelques notions; car Suétone, dans le quarante-troisième chapitre de ses Vies des douze Césars, rapporte que l’empereur Auguste, indépendamment des jeux annuels du Cirque, en célébra plusieurs autres, dans le but de produire en spectacle quelque curiosité extraordinaire venue en sa possession; et, parmi ces diverses raretés, il fait mention d’un rhinocéros, d’un tigre, et d’im serpent long de soixante-quinze pieds , quinquaginta cubitorum.
La contrée sauvage dont j’ai parlé s’étend l’espace de quatre-vingts milles le long de la baie du Bengale; elle est peuplée de tigres et d’alligators de la plus grande espèce, ainsi que d’autres animaux d’une force et d’une férocité semblables. Elle est traversée par deux canaux, le canal du Sunderbond septentrional , et le canal de Balliaghaut. Le premier se décharge dans l’Hougly, à soixante-cinq milles au-dessous de Calcutta; l’autre se jette dans un petit lac h l’est de la ville. On navigue sur ces canaux dans une longueur de plus de deux cents milles (66 lieues), au travers d’un jongle impénétrable, coupé par des criques quelquefois si étroites, qu’en plusieurs endroits les branches des arbres qui croissent de chaque côté sont près de se rencontrer. D’autres fois aussi, vous voguez sur une large rivière, bordée de bois magnifiques. On
TABLEAUX DE L’INDE
voit crinnombrables alligators dormir le long des rives, pareils à d’énormes troncs d’arbres. Il est presque impossible de les croire vivants , jusqu’au moment où, troublés dans leur sommeil , ils redescendent dans le courant avec une étonnante vivacité, et se plongent sous les eaux. Un grand nombre d’indigènes, qui fréquentent les bords de ces criques pour y couper du bois et recueillir du sel, sont chaque année dévorés par ces animaux, et par d’autres bêtes féroces. Les tigres, entre autres, sont d’une telle rapacité, qu’on en a vu suivre des embarcations à la nage, et atta- (juer ceux qu’elles portaient, à une distance considérable du rivage.
Cependant, malgré les périls qui les menacent, une foule de dévots exaltés viennent élever leur hutte grossière dans cette région désolée. En dépit des charmes qu’ils prétendent posséder, et de leurs offrandes propitiatoires aux tigres et aux alligators, ces pauvres ignorants deviennent presque invariablement leurs victimes. D’autres enthousiastes prennent aussitôt leur place, et fournissent ainsi annuellement aux monstres sauvages des forêts une provision assez ample de nourriture sacrée. C’est en présence de semblables faits qu’on est étonné de voir jusqu’où peut alleil’aveuglement du fanatisme.