CHAPITRE Vr
joues, rivée aux deux bouts, et de laquelle pendait un cercle , aussi de fer, dans lequel entrait le menton. Bien que cette espèce de mors lui traversât la langue, comme je le vis après, son articulation n’en paraissait pas sensiblement altérée; il parlait avec quelque gêne, mais d’une manière parfaitement intelligible. C’était un homme d’un âge mûr, de manières douces et d’un abord gracieux; il n’avait pas cette repoussante malpropreté qui distingue les individus de sa secte étrange.
Je l’invitai à entrer dans ma tente, ce qu’il accepta sans balancer et avec une franchise communicative qui me surprit beaucoup. La broche de fer était l’instrument d’une pénitence qu’il s’était infligée pour la rupture d’un vœu. Il refusa de s’asseoir et resta debout, appuyé contre le mât de la tente, causant fort librement des aventures étranges de sa vie, répondant sans hésitation à toutes mes questions, et paraissant prendre plaisir à m’informer de tous les détails qui concernaient sa personne ou les coutumes singulières de sa confrérie.
Il me dit qu’il était en train d’accomplir un vœu , celui de rester debout pendant un espace de quinze ans. 11 en était à sa treizième année, et n’avait encore souffert que peu ou point d’incommodité de cette position fatigante, reposant la nuit dans les jongles, le dos appuyé contre un arbre, et dormant aussi profondément que l’homme le plus voluptueux sur un lit de duvet. Il m’avoua cependant que, dans les premiers temps, il avait été obligé de se faire soutenir
TABLEAUX DE L’INDE
par des cordes quand il se sentait pris de sommeil , et que ses pieds s’étaient gonflés au point de lui causer la plus vive douleur, soit qu’il marchât, soit qu’il se tînt en repos. Au bout de quelque temps , néanmoins, ce supplice cessa, et il poursuivit sans autre inconvénient l’accomplissement de son étrange pénitence.
Toutefois elle ne s’arrêtait pas là. Les doigts de sa main gauche étaient retournés de manière à former un angle droit avec le dos de cette main , ce qui lui en ôtait totalement l’usage. De plus, il était resté suspendu à une branche d’arbre durant 365 jours, suivant son expression, c’est-à-dire une année entière. Pour cela il s’était fait attacher sur un bâton de bambou, fixé à l’extrémité d’une corde, en guise de siège; une courroie passée autour de ses reins l’empêchait de tomber. Il me décrivit les tortures de cette position comme la plus rude mortification qu’il eût jamais endurée. Je donnai à ce héros de fanatisme une aumône avec laquelle il partit, fort satisfait de ma générosité.
Les tourments auxquels ces hommes se soumettent sont tout-à-fait volontaires. Ils ne font point nécessairement partie du rituel indou. C’est ce qu’explique le Mahabbarat , livre vénéré des Indous , comme une inspiration divine. On y lit : « Les hommes qui font « souffrir à leur chair de dures mortifications , non (c autorisées par le Sastra, sont des êtres possédés d’or- « gueil et d’hypocrisie : ils sont entraînés par la luxure , « la colère et la force brutale. Ces Insensés tourmen-