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CHAPITRE IX

Le Chauter-Séraï. — Un Chameau en furie.

Nous suivîmes le cours de la Jumna jusqu’au Chauter-Séraï, bâti par Asuf-Rhan , frère de la célèbre Noûr-Jehan. Du haut de ce palais l’œil embi’asse une perspective étendue et fort agréable. Ou le dit un des séraïs les plus beaux de la contrée; il est très-bien entretenu. Le portail est d’une construction fort élégante. Vu d’une certaine distance, la légère élévation du terrain, et les hautes murailles à parapets dont il est flanqué, produisent un effet extrêmement pittoresque. La cour intérieure est très-spacieuse ; son enceinte est constamment occupée par des voyageurs. Les appartements du palais sont nombreux , et offrent toutes sortes de commodités à ces derniers. En outre, il y a tout près de là un vaste bazar, où l’on se procure sans peine tout ce qui est nécessaire à la vie.

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Le lendemain de notre arrivée dans cet intéressant séjour, M. Daniel et moi , nous nous levâmes de bonne heure, dans le but de jouir en détail du magnifique coup d’œil de la contrée environnante. Le soleil venait de se lever; les collines lointaines reflétaient déjà le pourpre de ses rayons , tandis que le crépuscule obscur régnait encore dans les vallées. La porte du séraï étant très-élevée , interceptait la lumière naissante qui pénétrait, en un seul jet brillant, par le guichet, et se projetait sur la file empressée des voyageurs qui s’étaient déjà remis en marche, et descendaient le chemin sinueux par lequel ils s’éloignaient du lieu de ^ leur séjour passager. Cette scène animée et la fraîcheur de l’air faisaient naître de délicieuses impressions.

Un petit détachement de troupes européennes , en route pour Delhi , fit halte dans le séraï , quelques heures après le lever du jour. Nous liâmes conversation avec les deux officiers qui le commandaient , et cette rencontre inattendue de nos compatriotes fut un des plus agréables épisodes de notre long voyage. Le détachement se composait d’environ soixante-dix hommes, sous la conduite d’un lieutenant, accompagné d’un plus jeune officier. Ils avaient dressé leur tente au milieu d un bosquet, a une petite distance des murs du seraï. Leurs soldats se reposaient paisiblement à l’ombre des arbres touffus. Les éléphants, les chameaux et autres animaux de service étaient attachés au piquet tout autour d’eux. Le lendemain matin, tandis que le détachement faisait ses prépara-

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tifs de départ, il arriva un accident que je vais rapporter, parce qu’il ajoute un trait de plus au caractère du chameau , cet animal si utile à l’homme, et parfois si indomptable.

Le chameau, d’habitude, est fort traitable; il s’agenouille au moindre signe de son gardien, continue de ruminer tranquillement pendant qu’on le charge, et supporte patiemment les fardeaux les plus lourds. Cependant, l’un de ceux qui servaient à porter le bagage du détachement refusa tout à coup d’obéir à son conducteur, et s’arrêta immobile et d’un air menaçant et résolu. L’homme secouait en vain la corde passée dans ses narines en guise de bride, quand un soldat, impatienté du retard que cela causait, courut sur l’animal et le frappa au genou avec le col de sa baïonnette. Aussitôt l’humeur endui-ante du chameau fit place à une fureur implacable. Ses yeux lançaient des éclairs, ses narines se dilataient, il trépignait, dressait ses oreilles, et s’ébrouait avec violence. Sa rage était inexprimable. Le soldat, sans en tenir compte, le frappa de nouveau. Alors les yeux de l’animal s’écarquillèrent outre mesure , et brillèrent d’un éclat féroce ; la tête baissée, les mâchoires écartées, et les lèvres tremblantes, il saisit le soldat p;ir l’arrière-bras , le leva en l’air, lui broyant l’os, et le secouant avec fureur ; puis il le jeta contre terre, et allait recommencer, quand l’infortuné, déjà estropié, fut arraché par ses camarades à cette horrible position. On se rendit maître du chameau , mais il ne souffrit point qu’on le chargeât : il fallut partager son fardeau entre tous les au-

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très. Son condiicteiir le chassa en avant du détachement.

Peu d’instants après le départ de nos amis les militaires, je pris mon fusil et me mis à battre le gibier dans un bois voisin. A peine m’étais-je arrêté debout près d’un endroit couvert de buissons peu élevés, que mon serviteur gardien jeta tout à coup un cri de frayeur, et, tout hors de lui, me fît signe de regarder à mes pieds. Ne me doutant nullement de ce qui pouvait l’alarmer ainsi , je jetai les yeux à terre dans la direction qu’il m’indiquait, et,cà ma grande consternation, j’aperçus un grand serpent cobra qui se glissait fort paisiblement entre mes jambes. Je restai un moment comme pétrifié, et n’osai faire un mouvement. Cela me sauva , le serpent passa son chemin sans songer à mal , et disparut en quelques secondes dans le bois. Si j eusse été plus maître de moi , sans doute j’aurais tiré dessus ; mais je fus tellement paralysé par la surprise, que cette idée ne me vint que quand il n’était plus temps , et j avoue, a ma honte, que j’eus presque regret de voir ce serpent m’échapper. Quoi qu’il en soit, cet accident mit fin a mon envie de chasser, et je retournai au séraï.

Tout le monde, et même les personnes qui ont résidé long-temps dans l’Inde, s’imaginent que le sei'pent a ppe- \é cobra et que montrent les jongleurs, est

parfaitement inoffensif, parce que ces hommes savent lui ôter son venin ; mais cette croyance estime erreur. Leurs serpents possèdent, comme les autres, et tout a fait intactes, leurs qualités venimeuses, et leur mor-

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sure ne manquerait pas de causer la mort tout aussi bien que celle du premier reptile de ce genre que l’on rencontrerait dans le jongle. Ceci peut paraître étrange à ceux qui ont entendu dire que les jongleurs montrent ces serpents dans toutes les maisons des curieux, et permettent souvent qu’ils touchent la joue de leurs enfants.

C’est que l’adresse avec laquelle ces hommes manient ces dangereux reptiles est extraordinaire. Ils les irritent, à volonté, jusqu’à la rage, et les apaisent également par un certain mouvement circulaire des bras. Alors ils les prennent dans leurs mains sans répugnance, ils les roulent autour de leur cou, et leur enfoncent les doigts dans la gueule , au risque de tomber morts presque subitement si l’animal venait à leur faire la moindre piqûre U

Au reste, l’empire qu’ils exercent sur cette espèce de serpents cesse de paraître un mystère quand on connaît les habitudes de l’animal. Il est une particularité à remarquer dans le cobra di capello , comme dans presque tous les serpents venimeux, c’est qu’il se décide fort difficilement à faire usage des armes terribles que la nature lui a données pour se

I Cette assertion nous semble au moins fort hasardée. Il est beaucoup plus naturel de penser que les jongleurs, avant de se confier aussi aveuglément aux serpents qu’ils exposent à la curiosité publique, prennent le soin d’extirper de la mâchoire de ces reptiles les dents à la racine desquelles la nature a placé la vésicule empoisonnée dont la pression, au moment de la morsure, fait distiller le poison dans la plaie. (Notk des Éotteiiks.)

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